Cumul emploi-retraite : la réforme à contre-emploi qui désincite à travailler
Désinciter à travailler plus et plus longtemps ? C'est l'effet de la récente réforme du cumul emploi-retraite (CER) qui restreint les conditions de cumul avant 67 ans, en appliquant des réductions de pension dès lors que les revenus dépassent certains plafonds. Motivée par une volonté d'économies budgétaires, cette mesure est vivement contestée par les chefs d'entreprises et les DRH, qui y voient une grave perte de compétences, voire un effet dissuasif inverse à l'objectif recherché, incitant les seniors à liquider leur retraite de manière anticipée. Et ce alors même que la France accuse déjà un retard sur l’emploi des seniors. Si les actifs seniors recourent massivement au CER et à la retraite progressive, c’est pour aménager librement leur transition vers la retraite dans un contexte de forte incertitude législative sur notre système de retraites.
Les critiques abondent sur la réforme du cumul emploi-retraite introduite par le dernier PLFSS. Cette réforme s’appuie sur un rapport de la Cour des comptes qui dénonçait des effets d’aubaine du dispositif permettant de cumuler emploi et retraite, et surtout d’aller à l’encontre de l’objectif général de recul de l’âge de la retraite.
D’où les nouvelles conditions posées au cumul emploi-retraite :
Avant l’âge légal de 64 ans, toute rémunération professionnelle sera intégralement déduite de la pension de retraite. Si les revenus d’activité atteignent ou dépassent le montant de leur pension, cette dernière pourrait même être totalement suspendue
Entre l’âge légal (64 ans) et l’âge du taux plein (67 ans), un écrêtement : avec un plafond fixé à 7000 € de rémunération professionnelle annuelle, tout dépassement conduira à une réduction de la pension équivalente à 50 % du dépassement.
A partir de 67 ans, un cumul intégral sera autorisé.
1,9 Md€ | 7000 € | 10% |
Economies projetées par le gouvernement d’ici 2030 | Plafond annuel de revenus d’activité entre 64 et 67 ans | Taux actuel du cumul emploi retraite contre 20% pour la moyenne OCDE |
Cette réforme a été vivement critiquée : Virginie Calmels (Croissance Plus) et l’ancienne ministre du Travail Astrid Panosyan-Bouvet ont dénoncé « une réforme qui va nuire à l’activité ». Le 1er juin 2026, une tribune des DRH de six grandes entreprises - Jean-Claude Legrand (L’Oréal), Ludovic Demierre (Vinci), Michael Fossat (Schneider Electric), Caroline Gonin (Transdev), Jean-Manuel Soussan (Bouygues) et Louis-Maxime Negre (Sopra Steria) - dénoncent une « erreur économique majeure » … « aux conséquences irréversibles pour les compétences, l’attractivité et le leadership des champions français ». C’est le raisonnement même qui sous-tend cette réforme qui est mis en cause : rendre le CER moins attractif ne conduirait pas nécessairement les seniors à repousser leur départ en retraite. Cela pourrait même produire l’effet inverse. Pour les entreprises, cette réforme menée à la hâte est une perte de compétences alors que le CER a toujours été conçu pour être gagnant-gagnant entre l’employé et l’employeur.
Les critiques reposent sur trois arguments :
L’illusion des gains budgétaires : dans un courrier adressé au ministre du Travail Jean-Pierre Farandou, les rapporteurs généraux des commissions des Finances et des Affaires sociales (Philippe Juvin et Thibault Bazin) s’interrogent sur les économies attendues.
Un effet dissuasif : l’argument selon lequel le durcissement du CER entraînerait une prolongation de l’activité n’est pas vérifié. Dans un contexte incertain autour des retraites, les actifs préfèrent liquider leur retraite dès l’obtention du taux plein pour sécuriser leur pension.
Pire, les employeurs constatent une anticipation du départ des actifs seniors : ces derniers préfèrent accélérer la liquidation de leurs droits pour accéder aujourd’hui au dispositif, la nouvelle formule du CER n’étant applicable qu’à partir de janvier 2027.
Cette réforme est d’autant plus surprenante que la France n’est pas le pays où le cumul d’un emploi et d’une pension est le plus développé. En 2025, l’OCDE dans son panorama des pensions a montré que la France a un taux de cumul proche de 10 %, là où la moyenne OCDE indique qu’environ 20 % des retraités continuent de travailler pendant les 6 mois après la liquidation de leur pension, et même près de 40 % dans les Etats baltes et en Norvège.
Pire, les études menées dans différents pays montrent que la tendance est à lever les barrières à l’emploi des seniors (CER, surcote-décote, etc.), là où la France engage un durcissement. Ainsi, 16 pays (sur 32) ne prévoient aucune restriction au cumul emploi-retraite. A contrario, la France en cumule plusieurs : l’obligation de résilier tout contrat de travail afin de pouvoir liquider une pension après l’âge normal de la retraite, un écrêtement des pensions en cas de cumul, et jusqu’à encore récemment des cotisations versées sans ouvrir de droits nouveaux, même si la réforme des retraites de 2023 a changé cela.
La réforme du cumul emploi retraite en AllemagnePour encourager les seniors à rester actifs, une nouvelle incitation fiscale est créée en Allemagne : tout salarié qui travaille après l’âge légal de la retraite (qu’il perçoive une pension ou non) peut cumuler jusqu’à 2000 euros de salaire par mois, totalement exonérés d’impôts. Ce montant ne sera pas pris en compte dans le calcul du taux personnel de l’impôt (soumis à la progression fiscale), ce qui confère à la retraite active un avantage fiscal net pour les personnes déjà à la retraite. |
L’OCDE va même plus loin en estimant que les règles de liquidation des retraites ne devraient pas être liées à la situation professionnelle : les cotisants ayant acquis des droits devraient être en mesure de les liquider à partir du moment où ils remplissent les conditions requises, qu’ils exercent une activité professionnelle ou non. De même, les travailleurs seniors devraient pouvoir travailler, qu’ils bénéficient ou non de prestations retraite.
Quels enseignements ?
De nombreux experts remarquent d’abord que la borne d’âge du taux plein est trop lointaine pour rendre le dispositif attractif. Si les nouveaux pensionnés doivent attendre 67 ans avant de pouvoir profiter librement du cumul emploi-retraite, il existe un risque qu’ils se soient retirés complètement du marché du travail. Dans le même sens, les entreprises soulignent que c’est le plus souvent dans les mois qui suivent la liquidation de la retraite que les nouveaux retraités sont les plus susceptibles de poursuivre leur activité.
Dans le viseur de la Cour des comptes, qui avait sévèrement critiqué le dispositif en 2025, plusieurs remarques :
Une forte augmentation du nombre de retraités en cumul emploi-retraite : +75 % entre 2009 et 2020 au régime général.
Or, cette évolution est plutôt positive. Elle permet de remonter le taux d’emploi global des seniors sur le marché du travail. Selon la Dares, 60,4 % des personnes âgées de 55 à 64 ans ont un emploi. C’est deux points de plus qu’en 2023 et le plus haut niveau depuis 1975. Entre 2000 et 2024, il a progressé de 29,4 points, soit environ 1,5 point par an en moyenne. Les seniors français sont toutefois moins nombreux à travailler que la moyenne de l’Union européenne (65,2 %). La France se classe en 17e position parmi les 27 pays de l’UE, un classement dominé par la Suède avec un taux d’emploi des 55-64 ans de 78,1 %. Il reste du chemin à faire. Dès lors, pourquoi vouloir décourager le cumul emploi-retraite qui favorise l’emploi des seniors alors que le gouvernement a concédé une suspension de la réforme des retraites pour faire adopter le PLFSS ? La Cour avait montré à titre d’exemple que le dispositif de cumul emploi-retraite est plébiscité par les médecins libéraux, ce qui a permis de répondre à la pénurie de médecins et à lutter contre les inégalités d’accès aux soins.
Le cumul emploi retraite concerne en majorité les retraités parmi les plus aisés.
Cette critique est discutable ; elle s’explique par le fait que, pour la Cour, le cumul emploi-retraite est surtout censé fournir un revenu d’appoint à ceux dont les revenus d’existence diminuent. Or, la Cour regrette que « les retraités à ressources modestes qui cherchent à se procurer des revenus d’appoint grâce à une activité accessoire ne constituent qu’une minorité des personnes recourant au cumul emploi-retraite. Celui-ci est plus fréquemment utilisé par des retraités ayant liquidé leur retraite à taux plein, majoritairement à l’âge minimal de 62 ans, et dont la pension est relativement élevée ».
Témoignage publié dans Le Figaro issu du réseau LinkedIn : «Mon plan, c’était 2 500 € de retraite plus 2 500 € d’activité pour vivre peinard. Mais avec ce nouveau calcul, l’État va ponctionner ma pension à hauteur de 50 % de tout ce qui dépasse le plafond, donc je vais perdre près de 1 000 € par mois, simplement pour avoir eu l’audace de rester actif en faisant valoir mes droits ».
Autre critique formulée par la Cour, le fait que parmi les bénéficiaires du cumul emploi-retraite, 30 % d’entre eux étaient partis en retraite pour carrières longues ou avaient obtenu le taux plein à 62 ans pour inaptitude.
Deux dispositifs qui suggèrent que les personnes ont pu partir plus tôt en raison d’une usure professionnelle ou une incapacité à continuer à travailler. Cette incohérence que la Cour veut dénoncer devrait surtout interroger les conditions de départ en carrières longues (et dans une moindre mesure pour inaptitude). Or, chaque réforme des retraites est le prétexte pour les responsables politiques à des assouplissements du dispositif carrière longue. C’est donc moins le cumul emploi-retraite qui est à blâmer.
Pour la Cour, le CER entre en concurrence avec d’autres dispositifs qui doivent inciter les actifs à prolonger leur activité : la retraite progressive et la surcote.
A partir de cas types étudiés, la Drees a montré que le CER est plus avantageux que la surcote, mais un peu moins que la retraite progressive. Celle-ci était peu considérée mais les récents assouplissements apportés ont changé la donne : le nombre de salariés du privé choisissant la retraite progressive a été multiplié par 1,8 en un an pour concerner 58 000 personnes. L'âge à partir duquel il est possible de demander une retraite progressive a ainsi été abaissé à 60 ans en septembre dernier. La réforme de 2023 a élargi le champ des bénéficiaires aux professions libérales et aux fonctionnaires. La retraite progressive séduit en particulier les femmes qui représentaient les deux tiers des bénéficiaires, plus facilement éligibles puisqu’elles sont plus nombreuses à travailler à temps partiel.
Conclusion
Le gouvernement à la recherche d’économies a sauté sur les recommandations de la Cour qui considérait comme un effet d’aubaine que tous les retraités puissent cumuler emploi et retraite, y compris les retraités percevant une retraite au-dessus de la moyenne (abusivement qualifiés d’aisés). C’est en fait une tout autre logique que l’on constate : les actifs seniors veulent poursuivre leur activité mais aménager la transition activité-retraite. Les aménagements apportés par les dernières réformes des retraites leur ont permis de le faire que ce soit grâce au CER ou la retraite progressive. Ces dispositifs « à la carte » ont permis d’augmenter le taux d’activité des seniors dans un contexte où les responsables politiques n’assumaient pas de reporter l’âge légal. Et si les actifs s’en sont massivement saisis c’est aussi parce qu’ils connaissent bien la situation financière de notre système de retraites et qu’ils savent que de nouvelles réformes sont à venir avec probablement des durcissements des conditions de départ.