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Cumul emploi-retraite : la France à la traîne

L’OCDE indique qu’environ 20 % des retraités continuent de travailler pendant les 6 mois après la liquidation de leur pension. C’est presque 40 % dans les Etats baltes et la Norvège. A l’inverse, la France figure parmi les pays où le cumul est le moins développé (environ 10 %). Pourtant le dernier PLFSS a durci les conditions du cumul emploi-retraite, à l’inverse de la tendance observée dans de nombreux pays. L’Organisation appelle à lever tous les obstacles à la poursuite d’activité des seniors : cumul emploi-retraite, décote/surcote, mise à la retraite d’office... Les exemples étrangers montrent qu’il existe de nombreuses pistes à explorer !

Dans son dernier opus 2025, Panorama des pensions, la publication de référence de l’OCDE en matière de comparaison internationale des systèmes de retraite, se penche sur les mesures susceptibles d’inciter les salariés seniors à poursuivre leur activité dans un contexte de vieillissement de la population active et de viabilité financière des systèmes de retraite.

Ce qui est intéressant c’est ici de regarder les comparaisons internationales sur les points suivants : Surcote-décote ; Cumul emploi-retraite ; Mise à la retraite obligatoire (d’office).

Le système de retraite aune influence directe sur le taux d’emploi des seniors

L’OCDE part du constat que le taux d’emploi des seniors est plus faible que celui des 24-55 ans, pour rappeler que le système de retraite a une influence directe sur l’emploi des seniors. Dans un premier temps, l’OCDE réaffirme - contrairement à ce qui a pu être entendu en France à l’occasion de la dernière réforme des retraites - que peu d’éléments permettent de penser que le nombre de demandeurs de prestations d’invalidité ou d’assurance chômage augmente réellement suite à l’adoption d’une réforme des régimes de retraite[1]. Les augmentations du nombre de bénéficiaires de prestations d’invalidité ou d’assurance chômage qui font suite à une réforme des retraites sont en grande partie dues à des effets de substitution mécanique : les personnes qui bénéficiaient déjà de ces prestations continuent simplement d’en bénéficier pour une durée prolongée. 

Surcote/décote

Le système de décote/surcote fonctionne selon le principe de pénalités en cas de départ avant un âge de référence et de bonus en cas de départ après cet âge. L’OCDE rappelle que le système de décote/surcote fonctionne surtout pour les systèmes contributifs (bien qu’il y ait des exceptions). Le niveau de la décote/surcote est fixé de telle façon à être « neutre d’un point de vue actuariel » c’est-à-dire sans incidence sur l’équilibre financier du système de retraites. La neutralité actuarielle relève plutôt de la retraite par capitalisation mais on comprend que la pénalité/bonification doit être en lien avec le coût d’une année supplémentaire rapprochée de l’espérance de vie à la retraite. L’OCDE constate un taux moyen de 4,8% pour la surcote en cas de report d’un an du départ à la retraite et 4,4% pour la décote. Elle observe que plusieurs pays s’écartent de la stricte neutralité actuarielle : par exemple, la Belgique, la Hongrie, le Luxembourg n’applique pas de décote en cas de départ 1 an avant l’âge normal.  Au contraire, au Canada, la décote est supérieure de 2 points au taux théorique actuariel ce qui décourage les départs anticipés. Autre exemple cité par l’OCDE : il n’y a pas de surcote à l’Agirc-Arrco alors qu’il en existe une dans le régime général, ce qui limite l’incitation à travailler plus longtemps. En Corée, aux Etats-Unis, au Canada et au Japon la surcote est supérieure, voire très supérieure au taux actuariel.

L’OCDE montre que d’autres solutions sont possibles pour remplacer le traditionnel système de surcote. Il s’agit du versement unique voire forfaitaire d’une prestation en cas de report du départ à la retraite. Exemple de l’Espagne, depuis 2021, où il est possible de percevoir sous la forme d’un versement unique l’équivalent d’une surcote de 4%. Mais ce montant semble insuffisant par rapport à une bonification de la retraite future. En Belgique, il existe une prestation forfaitaire de retraite différée qui augmente pour atteindre son maximum en cas de report de 3 ans. Toutefois d’autres paramètres peuvent rendre cette incitation moins avantageuse. En Hongrie et en Slovénie d’autres solutions sont appliquées : un taux d’acquisition des droits plus élevé en cas de départ après l’âge normal. Mais, la surcote est plus visible et donc plus efficace selon l’OCDE.

Cumul emploi-retraite

L’OCDE indique qu’environ 20% des retraités continuent de travailler pendant les 6 mois après la liquidation de leur pension. C’est presque 40% dans les Etats baltes et la Norvège et 1/3 en Finlande, en Islande et en Suède. Les motivations à cumuler une activité peuvent être variées : nécessité financière ou volonté de conserver une activité sociale. A l’inverse, la France figure parmi les pays où le cumul est le moins développé (environ 10%).

L’OCDE pointe les restrictions au cumul emploi retraite qui pénalise son développement. L’organisation dresse un tableau selon les pays des différentes restrictions (voir annexe) où il apparaît que 16 pays ne prévoient aucune restriction au cumul emploi retraite après l’âge normal de retraite et même 11 pays avant l’âge normal de retraite (sur 32 pays). Parmi les restrictions citées, la France en cumule un bon nombre :

  • Huit pays exigent la résiliation de tout contrat de travail afin de pouvoir liquider une pension après l’âge normal de la retraite, dont la France. La France prévoit en outre, avec le Portugal, un délai de carence.

  • Trois pays procèdent à un écrêtement des pensions en cas de cumul, dont la France, le Japon, la Slovénie

  • Des cotisations sans droits sont appliquées dans certains pays : c’était le cas de la France même si la réforme de 2023 a changé cela. Dans d’autres cas, les droits acquis sont de moitié.

Pour l’OCDE, toutes ces règles devraient être supprimées car elles limitent les possibilités pour les travailleurs de poursuivre leur activité et vont à l’encontre des efforts en faveur de l’allongement de vie active. L’OCDE va même plus loin en estimant que les règles de liquidation des retraites ne devraient pas être liées à la situation professionnelle : les cotisants ayant acquis des droits devraient être en mesure de les liquider à partir du moment où ils remplissent les conditions requises, qu’ils exercent une activité professionnelle ou non. De même, les travailleurs seniors devraient pouvoir travailler, qu’ils bénéficient ou non de prestations retraite. 

Ce n’est pas la vision des choses en France où le PLFSS a durci l’accès au cumul emploi-retraite, au prétexte de simplifier le dispositif. 

Jusqu’à présent, le cumul emploi-retraite était possible en cas de départ pour carrière longue avec un plafond (dernier salaire d’activité brut, ou à 1,6 fois le SMIC brut si ce montant est plus élevé) au-delà duquel la pension était écrêtée. A partir de l’âge légal, le cumul était autorisé et plafonné si le retraité n’avait pas tous ses trimestres. Sinon, le cumul était intégral, intégral également à partir de l’âge d’obtention automatique du taux plein (67 ans)[2]. Le nouveau dispositif prévoit que le cumul-emploi retraite n’est plus autorisé avant l’âge légal (mesure qui touche les personnes parties en carrières longues). Le cumul intégral ne sera possible qu’à partir de l’âge d’obtention du taux plein. Entre les deux bornes : le cumul sera plafonné, que l’assuré ait ou non tous ses trimestres.

Au contraire, l’OCDE montre que la tendance observée dans plusieurs pays est de favoriser le cumul emploi-retraite :

  • Le Japon prévoit de relever le revenu d’activité plafond permettant de cumuler emploi et retraite de 24% en 2026.

  • La Lituanie a supprimé les limites de revenu pour les bénéficiaires de la pension sociale, versée aux personnes qui n’ont pas le minimum d’années requis pour bénéficier de la pension contributive.

  • L’Espagne a assoupli les règles complexes de cumul emploi-retraite en 2025 : auparavant, seules les personnes ayant effectué une carrière complète et qui différaient la retraite d’au moins un an après l’âge légal pouvaient cumuler emploi et retraite. La moitié seulement de la pension était versée, sans surcote, pendant la période d’emploi. Désormais, le cumul emploi-retraite est ouvert à toute personne admissible à une pension de retraite (carrière complète ou non). Le report du paiement de la pension d’au moins un an reste exigé, mais une surcote est désormais versée. Cependant après un an de report, 45 % de la pension peuvent être perçus seulement. Un report de cinq ans reste exigé pour cumuler emploi et retraite à taux plein.

  • La Grèce a réduit la décote appliquée aux pensionnés actifs (de 30 à 10%) 

  • La Tchéquie a exempté les pensionnés actifs de la cotisation de retraite à 6.5 %.

De plus, dans plusieurs pays, l’encouragement au cumul emploi-retraite va de pair avec le développement de la retraite progressive (Espagne, Suisse). Il est vrai qu’en France, les pouvoirs publics ont cherché à promouvoir la retraite progressive : ainsi l’âge est resté fixé à 60 ans, alors qu’avec la réforme des retraites (suspendue), l’âge de retraite progressive aurait dû être mécaniquement décalé. 

La retraite progressive en France permet, en fin de carrière, de travailler à temps partiel et de percevoir, en même temps, une partie de vos retraites (de base et complémentaires). Pendant cette période, le salarié continue de cotiser à la retraite. Lorsqu’il cesse totalement de travailler, la retraite définitive est recalculée en tenant compte de cette période de retraite progressive. La fraction de pension versée varie en fonction de la durée de travail à temps partiel par rapport à la durée légale ou conventionnelle. Par exemple, un temps partiel à 60 %  donne droit à 40 % du montant de la retraite provisoire de l’Assurance retraite. Cette formule peut être attractive pour des personnes en fin de carrière et améliore le taux d’emploi des seniors. Elle a plus prosaïquement l’avantage de coûter moins cher au système de retraite que le cumul emploi-retraite.

Plusieurs autres pays ont aussi modifié les décotes applicables en cas de retraite anticipée ou les surcotes en cas de retraite différée. L’Autriche a relevé la surcote de la pension de vieillesse tandis que la Tchéquie a réduit de moitié la décote pour les travailleurs ayant acquis au moins 45 années de cotisations. L’Islande permet désormais de reporter le paiement de la pension jusqu’à l’âge de 80 ans au lieu de 72 ans. Elle a également remplacé la surcote et la décote fixes par une surcote et une décote propre à chaque cohorte de naissance.  L’Irlande a mis en place une option de report du paiement de la pension contributive, de 66 ans à 70 ans. La surcote annuelle sera revue régulièrement selon les principes actuariels et augmente avec la durée du report. L’Espagne a assoupli les règles de calcul de la surcote. 

Le Danemark et la Finlande ont également modifié les incitations afin d’encourager à travailler au-delà de l’âge normal de la retraite. Le Danemark a augmenté la prestation forfaitaire exonérée d’impôt versée actuellement aux personnes encore en activité deux ans après l’âge légal de la retraite. Cette prestation prend la forme d’une somme forfaitaire pour les personnes qui travaillent au moins 30 heures par semaine, que le versement de leur pension publique ait été différé ou non. La Finlande a relevé à 65 ans au lieu de 60 l’âge à partir duquel le revenu d’activité est imposé à un taux préférentiel.

En contrepartie de ces débats, l’OCDE montre que deux pays, l’Espagne et la Tchéquie, ont modifié les règles de la retraite anticipée pour les métiers pénibles ou dangereux. La Tchéquie permet un départ à la retraite sans décote 15 mois avant l’âge légal à condition d’avoir travaillé au moins 10 ans environ à des postes jugés pénibles ou dangereux, ou 30 mois pour 20 ans d’activité au moins. Le pays prévoit également une augmentation substantielle de la cotisation retraite (de 2% à 5%) permettant à un certain nombre de métiers dangereux[3] de partir de manière anticipée, jusqu’à 5 ans avant l’âge normal. En Espagne, le gouvernement et les partenaires sociaux ont établi une procédure permettant un départ à la retraite anticipée pour les métiers pénibles ou dangereux. Les coefficients de pénibilité ou de dangerosité de chaque profession sont calculés en prenant en compte le taux d’accidents du travail, la gravité des accidents, et les congés maladie dans ces professions. Ces coefficients sont censés être revus tous les 10 ans. 

Conclusion

La note de Rexecode sur la durée de travail effective en Europe montre que les heures travaillées plus nombreuses observées dans les pays du Nord de l’Europe s’expliquent par un développement de l’emploi des seniors plus important. La France a donc tout intérêt à regarder comment ces pays parviennent à maintenir en emploi les seniors. La recette c’est de lever le maximum d’obstacles à la poursuite d’activités des seniors : si en France on encourage la retraite progressive, le dernier PLFSS a au contraire pénalisé le cumul emploi-retraite. De plus le débat lors de la dernière réforme des retraites est resté focalisé sur la pénibilité et la durée des carrières (carrières longues). Alors que d’autres pays en Europe montrent que ce débat ne doit pas rester à sens unique et au contraire s’accompagner de réflexions pour améliorer la surcote.

 

Âge de départ obligatoire à la retraite

Dans de nombreux pays, il existe des règles qui prévoient la possibilité de mettre un terme à l’emploi des travailleurs seniors (modification ou résiliation unilatérale du contrat de travail). Cette option peut être plus particulièrement nécessaire dans le secteur public dans la mesure où des garanties de l’emploi sont en vigueur. Là encore, l’OCDE adopte une position assez novatrice en recommandant de décourager le recours à la retraite obligatoire sauf cas particuliers. L’Organisation indique d’ailleurs que 11 pays ne disposent pas de dispose pas de règle de mise à la retraite d’office et 8 pays ne le prévoient que pour le secteur public. Toutefois cette absence de règle supposerait de négocier en amont avec les organisations d’employeurs pour étudier son application branche par branche.

Annexe : Restrictions au cumul emploi-retraite

 


[1] Perspectives de l’emploi OCDE 2025

[2] La réforme des retraites de 2023 a permis à ceux qui ont repris une activité en cumul intégral d’acquérir de nouveaux droits à la retraite, sans ouvrir le droit à percevoir une seconde pension à ceux qui reprennent une activité chez le même employeur avant un délai de six mois, afin de "décourager des liquidations de retraite prématurées".

[3] ouvriers des mines, personnel paramédical et pompiers, liste qui pourrait être étendue au personnel infirmier spécialisé, forestiers, ferronniers et ouvriers de fonderie, les maçons et paveurs