État et collectivités

Grèves : ne cédons pas à la menace d’une réédition de 1995

29 octobre 2019 • Agnès Verdier-Molinié

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On rejoue le film de la grève. Les organisations syndicales elles-mêmes parlent de “remake”. Prétendument, on doit s’attendre à une réédition de 1995 à partir du 5 décembre.

On nous prédit une grève illimitée et un conflit dur. Déjà, les Franciliens pensent aux kilomètres qu’il va falloir faire à pied pour aller comme le 24 septembre dernier. Mais entre-temps, surprise ! Il fallait bien s’en prendre au premier week-end des vacances de la Toussaint. À la gare, les parents attendent de savoir si leurs enfants vont pouvoir rejoindre leurs grands-parents. Merci à ceux qui ont bravé les consignes syndicales pour venir faire rouler quelques trains. Ne les oublions pas.Tout ce bazar dans toutes les gares de France, car les cheminots exercent un pseudo-droit de retrait à la suite d’un accident entre un TER et un convoi routier exceptionnel dans les Ardennes. Certes, le choc a fait 11 blessés dont le conducteur. Seulement le principe d’“équipement agent seul” (EAS) ne concerne que les TER où le conducteur est le seul salarié de la SNCF à bord... et ne concerne en rien les TGV qui ont été, pour une grande partie, mis à l’arrêt le week-end du 19 octobre. Il s'agissait bel et bien d'une grève surprise et non d'un droit de retrait. Or, ce dernier ne peut être exercé que si le salarié a des motifs raisonnables de penser que sa vie ou sa santé est en danger grave et imminent. Cette utilisation du droit de retrait de manière collective sur l’ensemble des lignes sonne comme le début d’un harcèlement dont nous allons potentiellement être les victimes pendant les mois qui viennent. Il sonne aussi comme le début du tournant du quinquennat.

Tournant qui n’est pas lié au droit de retrait ou aux conditions de circulation, mais bien aux retraites et aux régimes spéciaux. La CGT, premier syndicat de la SNCF, et son allié Sud Rail, se cachent à peine de jouer la convergence des luttes entre sécurité des agents et dossier de la réforme des retraites. Alors, à quoi allons-nous assister ? À la défense coûte que coûte d’un “modèle social” qui, en réalité, concerne surtout les agents de la SNCF, de la RATP et leurs confrères des administrations publiques, tous très loin du modèle social des Français en général. Ce super-modèle social permet aux cheminots de la SNCF de partir à la retraite en moyenne à 57 ans et de toucher 2.636 euros brut mensuels de pension après des carrières complètes, et à ceux de la RATP, de partir en moyenne à 56 ans et d’avoir des retraites de 3.700 euros brut par mois, après des carrières complètes. Une situation à comparer avec les 1.840 euros de pension moyenne dans le régime général du privé, également après une carrière complète.

Un super-modèle social qui doit être renfloué tous les ans par le contribuable car tout cela est financé par l’État pour 3,3 milliards d’euros par an pour la SNCF et pour 743 millions par an pour la RATP puisque les cotisations des agents ne suffisent pas à payer leurs méga-pensions. La prise d’otages se passe dans nos gares mais aussi dans un “modèle social” à deux vitesses et asymétrique, en d’autres termes, qui n’est pas le même pour tous. Pour défendre bec et ongles le leur, les travailleurs du secteur public n’hésitent pas à immobiliser les services publics de notre pays en agitant la peur des blocages et en brandissant le spectre de 1995. Ces régimes spéciaux doivent disparaître. Ils sont la cause du sentiment d’injustice qui domine sur le sujet des retraites. Reculer là-dessus, leur concocter un calendrier de convergence sur quinze ou vingt ans ou les mettre en dehors du cours des réformes en signerait l’arrêt total. 2019 n’est pas 1995. 

Cette tribune a été publiée dans les pages de Valeurs Actuelles, le 24 octobre 2019.

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