Emploi et politiques sociales

Rapport Oxfam : des riches moins riches et des pauvres moins pauvres

23 janvier 2020 • Samuel-Frédéric Servière

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Comme chaque année le rapport Oxfam pointe une prétendue augmentation (pour ne pas dire explosion) des écarts entre les plus riches et les plus pauvres au niveau mondial. Cette production met ainsi dans son édition 2019 en lumière que la richesse des 1% les plus riches de la planète dépasserait celle possédée par 90% de la population mondiale soit 6,9 milliards de personnes. Elle met en relief également que les 2.153 milliardaires recensés (Forbes), possèdent eux-mêmes plus de richesse que 4,6 milliards de personnes, soit 60% de la population mondiale. A la vue de ces chiffres l’honnête homme peu informé peut être scandalisé. Cela laisserait entendre que les écarts de richesses ne feraient qu’augmenter tandis que les plus pauvres s’enfonceraient inexorablement dans la pauvreté. L’exploitation des données fournies par Oxfam permet au contraire de dresser un constat bien différent (grâce notamment à l’exploitation de la recension annuelle de Crédit Suisse sur la richesse mondiale que l’ONG exploite également). 

Les pauvres sont-ils de plus en plus pauvres ?

Les dernières données fournies par la Banque Mondiale[1] mettent en évidence le contraire[2]. Entre 1990 et 2015, le nombre d’habitants vivant dans l’extrême pauvreté (au-dessous du seuil de 1,9 $/jour) est passé de 1,9 milliards à 700 millions environ soit une baisse de plus de 1 milliard. Le graphique suivant donne l’évolution en fonction des continents concernés (seule l’Afrique se distingue avec un accroissement relatif de la pauvreté liées à des conditions géopolitiques difficiles) :

Ces résultats sont moins bons mais encore significatifs pour des niveaux de pauvreté plus faibles (dont avec des seuils de pauvreté plus élevés). Il apparaît ainsi que pour un seuil de pauvreté de 3,2 $/jour la variation 1990-2015 démontre une baisse de -28,9% pour le monde entier et de -8,6% pour l’Afrique Sub-Saharienne et avec un seuil de 5,50 $/jour, une baisse de 21% au niveau mondial en 15 ans et de -4,1% pour l’Afrique Sub-Saharienne. Le plus spectaculaire étant la sortie de l’Asie de la très grande pauvreté avec -25,9 millions de pauvres entre 2013 et 2015 (voir tableau supra) et une baisse de la pauvreté de -72,8% en Asie de l’Est avec un seuil de 3,2 $/jour et de -60,3% au seuil de 5,5$/jour sur 15 ans.

Le rapport Oxfam montre au contraire une baisse de la répartition de richesse pour les plus riches en faveur de la classe moyenne

En focalisant le curseur sur les « ultra-riches », le rapport déforme les écarts de richesse qui montrent plutôt une croissance lente et inexorable de l’enrichissement de la classe moyenne et une baisse de celle détenue par les 10% les plus riches, voir même les 1%. Les données sont les suivantes :

L’annexe statistique du rapport Oxfam 2019 montre que la valeur de la richesse des milliardaires estimée depuis 2008 connaît contre toute attente une inflexion en 2019. Cette richesse étant essentiellement financière et cotée, elle fluctue en fonction de sa valorisation boursière.

Cependant, les données de répartition par décile sur moyenne période montrent des phénomènes différents (données Crédit Suisse) :

Répartition de la richesse par décile Monde %

1

2

3

4

5

6

7

8

9

10

top 5%

top 1%

2012

-0,3

0,05

0,14

0,3

0,58

0,99

1,63

3,06

7,93

85,62

73,58

45,75

2013

-0,38

0,05

0,15

0,31

0,58

0,98

1,6

2,97

7,79

85,95

73,97

46,35

2014

-0,26

0,05

0,14

0,28

0,51

0,83

1,37

2,59

7,12

87,38

75,68

48,15

2015

-0,33

0,06

0,13

0,26

0,47

0,81

1,38

2,59

6,97

87,65

76,6

50,01

2016

-0,43

0,02

0,08

0,17

0,32

0,59

1,11

2,26

6,8

89,1

77,69

50,8

2017

-0,43

0,05

0,13

0,28

0,5

0,82

1,36

2,5

6,97

87,82

76,44

50,13

2018

-0,4

0

0,1

0,2

0,5

1

1,7

3,4

8,6

84,8

73,4

47,2

2019

-0,5

0,1

0,2

0,4

0,8

1,3

2,2

4,2

9,6

81,7

70,2

45

Variation de la répartition de richesse par décile depuis 2012

-0,2

0,05

0,06

0,1

0,22

0,31

0,57

1,14

1,67

-3,92

-3,38

-0,75

Gain ou perte en Mds $ depuis 2012

-721,2

180,3

216,4

360,6

793,3

1117,9

2055,4

4110,9

6022,1

-14135,6

-12188,4

-2704,5

Source : Crédit Suisse 2019 retraitement Fondation iFRAP 2020

On constate ainsi entre 2012 et 2019 que la richesse mondiale du premier décile semble effectivement baisser de 721,2 milliards de dollars, mais que les déciles 2 à 9 voient leur patrimoine net global s’apprécier de 14.856,8 milliards de $. Le 10ème décile donc les plus aisés voit leur patrimoine net baisser de 14.135,6 milliards de $, dont -12.188,4 milliards pour les 5% les plus aisés et même -2.704,5 milliards pour les 1% les plus fortunés.

S’il y a donc une déformation entre les milliardaires et les autres membres des 1% les plus riches ; ces derniers globalement depuis 7 ans perdent de la richesse au profit des classes moyennes au sens large et populaires (mais significativement au profit des 8ème et 9ème déciles, avec respectivement +4.110,9 milliards $ et +6.022,1 milliards $). A l’autre bout de la distribution seuls les tenants du 1er décile voient leur richesse baisser effectivement. Il faudrait raffiner toutefois afin de mettre en lumière le poids de l’Afrique dans cette évolution par rapport aux autres continents, ce que confirme par ailleurs les dernières données disponibles sur la richesse absolue livrés par la Banque Mondiale.

Richesse total

2012

2013

2014

2015

2016

2017

2018

2019

Var 2012-2019

Var 2017-2019

Var 2018-2019

Afrique

3,257

3,505

3,588

3,714

3,798

4,126

3,989

4,119

26,47%

-0,17%

3,26%

Asie

58,195

55,604

53,323

54,682

57,204

64,631

63,953

64,778

11,31%

0,23%

1,29%

Chine

34,609

41,18

44,3

46,546

54,574

63,898

61,938

63,827

84,42%

-0,11%

3,05%

Europe

82,95

88,373

82,509

76,899

76,772

90,874

89,659

90,752

9,41%

-0,13%

1,22%

Inde

6,286

6,685

7,48

8,719

9,613

12,433

11,989

12,614

100,67%

1,46%

5,21%

Amérique latine

8,857

9,324

9,095

8,855

8,798

10,416

9,443

9,906

11,84%

-4,90%

4,90%

Amérique du Nord

74,541

84,063

88,721

90,519

96,567

105,141

110,546

114,607

53,75%

9,00%

3,67%

Monde K Mds $

268,696

288,735

289,017

289,934

307,325

351,518

351,515

360,603

34,20%

2,58%

2,59%

Source : Crédit Suisse 2019 retraitement Fondation iFRAP 2020

Conclusion

Se focaliser sur les écarts et ne regarder que les effets masses en grossissant le patrimoine des milliardaires comparés aux 1% les plus pauvres n’a pas véritablement de sens[3]. En effet si l’on quitte la répartition de la richesse en stock pour voir les flux sur moyenne période, on constate que ce sont les classes moyennes populaires ou non qui sont les grandes gagnantes de la croissance de la richesse mondiale. Les classes les plus aisées perdent globalement de la richesse tandis que les plus hauts revenus voient une variation contrastée entre les milliardaires et les multimillionnaires (les premiers sécurisants leurs revenus contrairement aux seconds). Sur très courte période cependant la croissance de la richesse des milliardaires fléchit, et les données Oxfam le montrent. Enfin, on peut se demander si la faible richesse de l'Afrique ne vient pas de son absence de milliardaires. Crédit Suisse recense les 4.834 individus possédant une fortune supérieure à 500 millions d'euros (à comparer aux 2.153 milliardaires recensés par Forbes en 2019 soit 44,5%). Or il apparaît que l'Afrique dans son ensemble n'en comporte que 1,4% (54), tandis que l'Inde en comporte 1,9% (217) et 3,4% (266) pour l'Amérique Latine (p.129). Ce faible nombre peut expliquer des situations monopolistiques et cléptocratiques décrites dans l'étude Oxfam alors que leur multiplication est le signe d'un tissu économique dynamique et bien structuré (et soutient l'emploi ce qui bénéficie aux plus pauvres).


[3] Nous avons eu déjà l’occasion de pointer du doigt ces difficultés, voir notre note sur la précédente livraison d’Oxfam en 2019, https://www.ifrap.org/europe-et-international/non-26-milliardaires-ne-possedent-pas-la-moitie-du-patrimoine-de-lhumanite

Commentaires

  • Par D. Huger • Posté le 23/01/2020 à 19:05 Le 1% les plus riches mélange commodément des situations fort différentes. Ce qui importe n'est pas le niveau de la fortune mais comment on l'a acquise... Il faudrait parler des 0,001%... Mais Oxfam n'en parlera pas.
  • Par LAUENEN49 • Posté le 23/01/2020 à 18:21 Mais qui finance OXAM et toutes les officines qui tirent des conclusions tronquées des statistiques? Quelle est cette nébuleuse de gauche ou même d'ultra-gauche qui envahit les médias avec des infos tronquées? Quel est leur projet à terme? Les non-idéologues sont bien naïfs!

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