Agnès Verdier-Molinié : « Un contre-budget pour France Télévisions »
ENTRETIEN - Face à une situation financière alarmante, la directrice de l’iFrap estime que le groupe d’audiovisuel public devrait s’inspirer de son voisin anglais, la BBC, pour enfin augmenter ses recettes commerciales, et propose la sortie de l’État en tant qu’actionnaire majoritaire.
| Cet article a été publié dans le journal Le Figaro le 24 avril 2026. |
LE FIGARO. - Le débat sur l’audiovisuel public est souvent piégé entre deux points de vue : privatisation totale ou statu quo. Comment résumeriez-vous la situation de France Télévisions ?
AGNÈS VERDIER-MOLINIÉ. - France Télévisions fait aujourd’hui face à une situation financière alarmante. Avec un budget de presque 3 milliards dont 2,5 milliards de contribution de l’État, un déficit attendu à 40 millions d’euros en 2025 et des capitaux propres inférieurs à la moitié du capital social, la situation de France Télévisions est très critique. Comme la Cour des comptes le souligne avec justesse, de nombreux efforts ont été entrepris par le groupe depuis 2017 : réduction des effectifs, réduction des charges d’exploitation, amélioration des audiences. Mais cela ne suffit pas car les dotations publiques vont encore baisser dans les prochaines années face au mur de la dette publique.
En valeur, depuis 2017, la dotation de l’État est restée au même niveau : vu la situation actuelle de nos finances publiques, aucune entité publique ne peut considérer comme acquise l’augmentation de ses financements publics revalorisés de l’inflation. C’est un leurre.
Le modèle économique de France Télévisions vous semble-t-il absurde ?
France Télévisions est corseté par son accord syndical. Il est impératif de renégocier l’accord collectif dénoncé en juillet 2025, et de restructurer le groupe pour prendre le tournant numérique face à l’érosion de la télévision linéaire. L’accord collectif unique de 2013 représente un véritable obstacle à l’évolution du groupe et entraîne des coûts particulièrement importants. Il définit de manière extrêmement précise 177 métiers, ce qui empêche de rendre le personnel plus polyvalent. Cela génère des situations absurdes et totalement improductives. Un journaliste ne peut par exemple pas monter son propre reportage, alors que cette pratique est aujourd’hui largement généralisée. France TV doit donc faire appel à un monteur même pour des montages simples. Tout cela est totalement obsolète !
Cet accord collectif offre également des conditions de travail et de rémunérations largement plus avantageuses que les dispositions impératives légales et les conventions applicables aux journalistes et aux personnels techniques et administratifs (PTA). Certains dispositifs sont particulièrement coûteux pour l’entreprise : prime d’ancienneté, congés payés supplémentaires, indexation, compensation forfait jour et jours RTT du forfait jour.
D’après le contrôle général économique et financier, le salaire moyen par tête des salariés de France TV était de 71 490 euros en 2023, en hausse de 2,69 % par rapport à 2022 et avec une progression de 3,08 % en 2024. Une augmentation annuelle ne peut pas être inférieure à 2,5 % du salaire de base. Les primes d’ancienneté sont également très généreuses, ce qui est alarmant car l’ancienneté moyenne des salariés de France TV est particulièrement élevée : en 2023, 53 % des salariés avaient entre vingt et un et quarante ans d’ancienneté.
L’accord collectif de 2013 a intégré, pour toutes les indemnités, la référence à chaque fois la plus avantageuse entre le code du travail, la convention collective nationale de télédiffusion et la convention collective nationale de travail des journalistes, qui sont déjà bien plus avantageuses que le droit commun. C’est par exemple le cas de l’indemnité de départ volontaire à la retraite pour tous les salariés dont l’ancienneté est supérieure ou égale à 24 mois. Entre 2017 et 2024, France TV a ainsi versé 27,5 millions d’euros d’indemnités de départ en retraite. Ces conditions favorables de l’accord collectif nuisent aux efforts entrepris par l’entreprise pour réduire la masse salariale. Entre 2017 et 2023, le groupe a réduit ses effectifs de 10,3 %, mais la masse salariale n’a baissé que de 1,95 % !
Comment France Télévisions tient la comparaison avec ses homologues européens ?
On compare souvent France Télévisions et Radio France à la BBC. Mais il y a une différence énorme : les recettes commerciales de France Télévisions représentent environ 15 % de son budget, contre 40 % pour la BBC. La dépendance du groupe français aux financements publics est donc de 85 % (Radio France proche des 100 %). À budget constant, si le groupe avait le même taux de financement public que la BBC, les dotations de l’État pourraient être réduites de 450 millions d’euros par an ! Soulignons ici que le mouvement de réduction de budget concerne aussi la BBC, qui vient d’annoncer la suppression de 10 % de ses effectifs, afin de réduire ses coûts au cours des trois prochaines années (- 690 millions d’euros), ce qui représente la plus grande vague de baisse d’effectifs au sein du groupe audiovisuel britannique depuis quinze ans.
Dans votre domaine, constatez-vous des manquements ou des angles morts dans le traitement de ces sujets par l’audiovisuel public ?
Nous avons été particulièrement marqués, à la Fondation iFrap, par le traitement de l’information concernant la taxe Zucman. Il a été évoqué sur les antennes publiques que les Français paient 50 % d’impôts - tous impôts directs et cotisations sociales compris par rapport à leurs revenus - quand les plus riches en paient seulement 27 %. En réalité, les Français paient en moyenne 28 % d’impôts et cotisations par rapport à leur revenu disponible brut et les 10 % les plus riches, plus de 54 %. La petite musique qui fait croire qu’en France les revenus élevés ne paient pas ou moins d’impôts et que notre système ne serait pas assez redistributif est très souvent jouée sur les antennes publiques, et ce, sans contradiction. Et c’est un exemple parmi d’autres…
Quelles réformes concrètes et réalistes faudrait-il engager en priorité ?
Il faut une vision à long terme qui nécessite de se doter d’une trajectoire financière pluriannuelle permettant de donner de la visibilité à la direction et aux personnels. Il faut aussi un axe clair de développement des ressources propres, avec un objectif de 40 %, comme pour la BBC, ce qui permettrait de faire une économie pour le budget de l’État de plus de 440 millions d’euros par an : avec pour but de tendre vers une baisse des dotations de l’État de 2,5 milliards à 2 milliards.
Une réforme pourrait sortir l’État de l’actionnariat majoritaire pour le confier à un organisme public tiers. Par exemple à un consortium formé par la BPI et la Caisse des dépôts et consignations. L’audiovisuel serait ainsi toujours contrôlé par des actionnaires publics mais classés parmi le portefeuille des entités commerciales et non comme une participation de l’État. Une ouverture complémentaire du capital sur le modèle de La Française des jeux pourrait également être décidée pour renforcer ses fonds propres. Cela obligerait France Télévisions à développer ses ressources propres et à avoir une approche plus connectée à l’économie qu’aujourd’hui, en cherchant à vendre ses productions à l’export comme le fait la BBC avec ses séries. Il faudrait aussi ouvrir bien davantage ses programmes à la publicité, ce qui pourrait lui conférer des revenus complémentaires importants.
Ensuite se pose le sujet tabou : celui des synergies entre France Télévisions et Radio France, des suppressions et des fusions de chaînes.