59 % des Français sont pour diminuer le niveau des impôts...
Le baromètre Paul Delouvrier relatif aux Services publics vus par les Français et les usagers dans son millésime 2025, montre une explosion de la proportion de Français prêts à une baisse de la pression fiscale, même si cela impliquait une baisse des prestations fournies par les services publics. Entre 2024 et 2025, cette opinion passe de 52 % à près de 59 %, soit +7 points. Et même +8 points, à 63 %, chez les 65 ans et plus. De façon plus générale, l’opinion positive moyenne des Français à l’égard des différents services publics baisse de 1 point, à 44 % en 2025 par rapport à l’année précédente mais représente surtout un décrochage significatif depuis 2021 où ce ratio atteignant alors les 52 %. L’opinion favorable des usagers, elle, est nettement meilleure à 75 % mais en replis de 2 points par rapport à 2024, qui représentait un pic dans les opinions positives depuis 2009.
Une opinion sur les services publics qui se dégrade
Le sondage réalisé par l’institut Paul Delouvrier se compose en réalité de deux parties. L’une consacrée à l’opinion que les Français portent sur leurs services publics, et l’autre sur l’opinion des usagers de ces mêmes services. Il est d’usage que structurellement l’opinion portée par les Français soit plus faible que celle des usagers. Les premiers n’ayant pas d’expérience client directe de services qu’ils n’utilisent pas. Inversement, si l’opinion des usagers est toujours meilleure, cela ne veut pas dire nécessairement que la « performance » des services publics est bonne, mais que leur impression individuelle l’est, ce qui renvoie à la subjectivité des expériences vécues et de la relation « client ». Image et « relation » sont deux choses bien différentes, même si la dégradation de l’une peut rejaillir sur l’autre.
S’agissant de l’opinion des Français, l’opinion favorable moyenne s’établit à 44 %, plus faible chez les femmes que chez les hommes. Seules deux politiques publiques dépassent la moyenne : la police et la gendarmerie (les forces de sécurité intérieure) avec 63 %, et la Sécurité sociale (52 %).
Les opinions les plus défavorables concernent la Justice (36 %) suivie par l’Emploi et la lutte contre le chômage (Pôle Emploi et ses ersatz) avec 37 % d’opinions favorables. Les services des impôts et l’Education nationale recueillent le même nombre d’opinions positives, soit 39 %.
De façon générale, on constate un « décrochage » des opinions favorables depuis 2021, même pour les services publics les plus estimés. La police augmente de 1 point à 63 % d’opinions favorables entre 2024 et 2025, mais « décroche » depuis 2021 où elle bénéficiait de 68 % d’opinions positives (-5 points).
La chute est encore plus brutale pour la Sécurité sociale qui passe de 68 % d’opinions positives à 52 % soit -16 points en 5 ans. A l’autre bout du nuancier des services publics, la Justice est constamment la plus basse depuis 2021 (-2 points) à 36 %, tandis que les services de l’emploi et de la lutte contre le chômage décrochent également, passant de 43 % en 2021 à 37 % en 2025, soit -6 point en 5 ans, et ce, malgré la baisse du taux de chômage. En réalité, le croisement des courbes des services de l’emploi et de ceux de la justice date de 2020. Auparavant, l’opinion porté sur les services de l’emploi était beaucoup plus basse, tutoyant les 10 % d’opinons favorables en 2014. Rappelons qu’en 2011, la Justice bénéficiait de près de 47 % d’opinions favorables. La dégradation de son image en 16 ans est de près de 11 points.
Mais des usagers « globalement » satisfaits par ces mêmes services publics
S’agissant maintenant de l’opinion des usagers, ceux-ci portent avis globalement plus favorable sur les services publics qu’ils utilisent :
On constate même un petit bouleversement dans le classement. En effet les services fiscaux arrivent alors en tête avec 82 % d’opinions favorables devant la police (80 %) et la Sécurité sociale (79 %), même si ce sont les services de sécurité intérieure qui présentent le taux de grande satisfaction (très satisfait) le plus élevé du panel (28 %). Cette bonne performance des services fiscaux tranche avec leur image dans l’opinion générale qui n’est que de 39 %, soit un écart de 43 points.
Sans surprise cependant, la Justice et les services de l’emploi ferment la marche mais cette fois-ci à égalité, avec 68 % d’opinions favorables (mais avec seulement 17 % de très favorable pour les services de l’emploi, contre 22 % pour la Justice).
Il existe donc une bonne corrélation dans la distribution entre les opinions favorables des Français et la satisfaction des usagers. En revanche ce classement ne préjuge pas des écarts considérables existant entre ces deux blocs d’indicateurs. On peut globalement estimer que l’expérience client est toujours plus favorable et désormais est systématiquement supérieure à 60 %, mais que cette satisfaction ne « bouleverse » pas les classements par rapport à l’opinion des Français sauf pour les services fiscaux. Les progrès réalisés en matière de multimodalité de saisine (contacts physiques, numériques, téléphoniques, etc.) sont indéniables y compris et surtout s’agissant des services de l’emploi qui tutoyaient les 40 % d’usagers favorables en 2014 et qui ont augmenté de plus de 28 points en 11 ans. En revanche, l’amélioration de l’expérience client ne joue pas favorablement sur l’opinion globale des Français qui se dégrade. Il faut donc comprendre que l’expérience client est une chose, mais que les politiques publiques portées par les services publics en général en sont une autre, et que leur image est en baisse.
Quels services publics prioriser dans l’attribution des fonds publics ?
C’est ici que l’on peut encore affiner la perception des Français quant à leurs services publics. Si ces derniers apparaissent en « perte de vitesse » en matière d’image, il peut s’agir de la « performance » subjective en baisse. Dans ce cadre, une « priorisation » dans l’attribution des fonds publics devrait venir indiquer qu’un décrochage est perceptible et que l’opinion l’attribue à un manque de moyen. C’est ce qu’explore le baromètre Paul Delouvrier :
La Santé publique apparaît comme la politique publique à prioriser à 49 % (-4 point depuis 1 an), et a remplacé à compter de 2018 l’Emploi, comme service prioritaire des Français. Ce dernier n’est plus que 5ème service à renforcer avec 27 % d’opinion favorable pour le prioriser. En revanche, la Justice arrivée dernière et ex-equo en matière d’opinions favorables et d’expérience favorable des usagers, arrive désormais 2ème comme la politique à prioriser, ce qui montre bien la perception véritable d’une politique « sous-dotée » budgétairement par l’opinion. Le décrochage scolaire est également parfaitement perçu et arrive en 3ème positions des politiques à renforcer prioritairement (33 % d’opinion favorable), devant les dotations des forces de sécurité intérieure (30 %, +1 point par rapport à 2024).
En revanche les domaines, fiscaux (18%), les transports publics (9 %), la culture (6 %) et la décentralisation (5 %), sont des politiques qui ne semblent pas prioritaires pour la très grande majorité des Français.
Les Français sont désormais 59 % à assumer une baisse des prélèvements obligatoires contre une dégradation modérée des services publics
Surtout, les Français sont désormais 59 % à vouloir voir diminuer le niveau des impôts et des prélèvements quitte à réduire les prestations fournies par les services publics. Cette proportion est en forte augmentation sur un an avec +7 points. Ceux qui y sont au contraire défavorables ne sont plus que 41 % contre 45 % l’année précédente (-4 points). En réalité, la progression se réalise aussi en défaveur des indécis qui étaient 3 % en 2024 et qui désormais n’existent plus en 2025. L’ensemble des indécis basculent dans le camp de ceux qui considèrent qu’il faudrait alléger la fiscalité quitte à dégrader les services publics.
Cette proportion est encore plus forte s’agissant des 65 ans et plus qui étaient 55 % à le penser en 2024 (soit +3 points par rapport à la moyenne nationale) mais qui sont en 2025 désormais 63 % et donc se renforce d’1 point par rapport à la moyenne nationale.
Sur moyenne période, le décrochage apparaît à partir de 2022 où les deux courbes se croisent. Depuis lors, l’écart ne fait que croître entre les deux groupes favorables ou défavorables à une baisse des prélèvements obligatoires et des services publics et atteint en 2025 18 points.
Plus curieux, s’agissant du clivage droite/gauche, la droite, l’extrême droite et le centre sont favorables à une baisse des prélèvements obligatoires contre un ajustement à la baisse des services publics (68 % pour les sympathisants du RN, 65 % pour ceux des partis de droite, 54 % pour ceux de la majorité présidentielle), mais aussi 52 % pour les sympathisants de la France insoumise. Ce dernier point de vue est assez paradoxal et marque sans doute l’ancrage du parti au-delà des ressources traditionnelles de l’extrême gauche dans des couches de populations différentes et industrieuses (immigration etc.).
Un lien à faire désormais avec l’effritement du consentement à l’impôt ?
Analysant les données du dernier baromètre du CPO[1], nous mettions en exergue un effritement constant et de plus en plus prononcé du consentement à l’impôt « qui semble se maintenir sur le plan formel (…) mais témoign[e] en même temps de sa détérioration alarmante sur le plan politique et d’une rupture progressive de confiance dans les institutions. » Pour rappel, en 2025 le niveau d’imposition était jugé trop élevé par 78% des sondés tout comme le niveau de cotisations sociales (78% également). Les personnes sondées estimant personnellement payer trop d’impôt à 61% et trop de cotisation (66%). Par ailleurs 75% des Français interrogés estimaient qu’il pouvait être justifié de s’expatrier pour réduire ses prélèvements.
Ces éléments sont donc à mettre en rapport avec cette proportion de 59% des Français prêts désormais à faire baisser le niveau des services publics pour alléger leur ardoise fiscale. Il s’agit d’une véritable exaspération fiscale, qui ne se dément pas et semble pouvoir se traduire en matière d’arbitrage à la baisse de la dépense publique (même s’il n’y a pas de convergence semble-t-il à l’heure actuelle (mais cette éventualité n’a pas été testée) sur « où couper »). En gros, les Français continue d’accepter de payer leurs impôts mais développent désormais comme les entreprises des stratégies pour minimiser leur emprunte fiscale ou compenser les hausses qui surviennent (réorientation de la consommation, épargne, baisse d’activité etc.).
Cet effet abrasif du niveau des prélèvements obligatoires sur l’adhésion aux services publics se traduit également en matière de rendement. Si l’on considère l’évolution des prélèvements obligatoires dans leur ensemble et le poids des mesures nouvelles dans cette évolution, les données de l’INSEE et celles retraitées par Coe-Rexecode[2] sont les suivantes :
Il apparaît en particulier que les mesures nouvelles représentent désormais en 2025 près de 41,9 % de l’évolution des prélèvements obligatoires, contre 13,2% en 2024. Mais contrairement aux années 2011 à 2013, où les mesures nouvelles représentaient 42,7%, 62,2% et 84,5% de l’évolution des prélèvements obligatoires, désormais il semble de plus que toute mesure additionnelle impacte les autres ressources fiscales existantes à la baisse nonobstant la croissance mécanique des recettes liée à la croissance et à l’inflation. C’est tout particulièrement vrai en matière de TVA comme vient de le montrer l’IGF[3]. En 3 ans et en euros courants, la TVA n’a augmenté que de 2 milliards d’euros. La faute, semble-t-il à une évolution du comportement des particuliers (davantage d’épargne, d’achats à taux réduits et de produits hors champ TVA (de seconde main), que l’on pense à Shein ou à des échanges de type Le Bon Coin ou Vinted etc.). Cela traduit également la mutation de l’économie française vers davantage d’exports (détaxés, mais dont les intrants font eux l’objet d’un crédit TVA, mais aussi le pilotage des seuils en franchise de TVA pour les autoentrepreneurs etc.). Bref, le rendement des impôts interroge, les marges fiscales se réduisent et ont tendance à se cannibaliser les unes, les autres, et les Français estimant majoritairement que les impôts et cotisations sont trop élevés, deviennent de plus en plus enclins à accepter une baisse des services publics afin de les faire baisser…
[1]https://www.ifrap.org/budget-et-fiscalite/barometre-2025-le-consentement-limpot-de-plus-en-plus-fragile
[2] COE-Rexecode, Bilan des prélèvements obligatoires en France, juillet 2025 https://www.rexecode.fr/media/documents/document-de-travail/2025/bilan-des-prelevements-obligatoires-en-france-document-de-travail-n.97-juin-2025#:~:text=L'année%202025%20marque%20une,européens%20comparables%20à%20la%20France.
[3]https://www.ifrap.org/budget-et-fiscalite/tva-3-ans-de-stagnation-des-recettes-et-derreurs-de-previsions