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France TV : 450 millions de baisse de la dotation publique possible par an

En comparaison avec la BBC en pourçentage du chiffre d'affaires

Dans le contexte de la commission d'enquête sur l'audiovisuel public et de la plainte d'un syndicat contre France Télévisions concernant les frais d'hôtel à Cannes, la fondation a décidé de s'intéresser à la situation financière de France TV. France Télévisions fait aujourd’hui face à une situation financière alarmante, que le groupe peine à redresser. Avec un déficit prévu à 40 M€ en 2025 et des capitaux propres inférieurs à la moitié du capital social, France TV risque même la dissolution ! Pourtant, la Cour des comptes souligne de nombreux efforts entrepris par le groupe depuis 2017 : réduction des effectifs de 10,3 % entre 2017 et 2023, parachèvement de l’entreprise unique, réduction des charges d’exploitation de 386 M€ entre 2015 et 2024, contrôle et audit internes renforcés, amélioration des audiences, etc. En réalité, le problème est structurel et la responsabilité est partagée. D’un côté la forte baisse des dotations de l’Etat dans un contexte de revenus publicitaires instables affecte le chiffre d’affaires. D’un autre, des obligations légales contraignantes concernant l’investissement dans les programmes audiovisuels et l’accord collectif extrêmement coûteux de 2013 tirent à la hausse la masse salariale et les charges malgré les efforts pour réduire les coûts. Le groupe prévoit déjà plusieurs mesures d’économies dont un nouveau plan de licenciement et une baisse de 20 à 60 M€ pour le financement de la création en 2026. A terme, France TV devra toutefois entreprendre des réformes plus structurelles pour redresser la situation. Il est impératif de renégocier l’accord collectif dénoncé en juillet 2025, et de restructurer le groupe pour prendre le tournant numérique face à l’érosion de la télévision linéaire. À CA constant, si le groupe avait le même taux de financement public que la BBC, les dotations de l'Etat pourraient être réduite de 450 M€, et même de 600 M€ si l'on ajoute Radio France. France TV pourrait s'inspirer des projets de réformes de la BBC pour augmenter ses revenus commerciaux en parallèle de la réduction des dépenses.

Plainte du syndicat CFE-CGC contre les dirigeants de France Télévisions

La justice a été saisie pour enquêter sur les frais d'hôtel de 110 000 € dépensés pour des dirigeants de France TV lors du festival de Cannes de mai 2023. Ce montant dépasse largement le plafond spécifique de 350 €, mais la direction du groupe se défend en affirmant que "pas un euro d'argent public" n'a été dépensé et que les chambres d'hôtel ont été réservées grâce à la pratique légale du "barter" (obtention de services en échange d'espaces publicitaires invendus). Si ce système, comme l'affirme Delphine Ernotte, est en effet répandu dans le monde de la télévision, les montants évoqués interpellent et l'argument ne convainc pas le secrétaire général du syndicat CFE-CGC Jean-Jacques Cordival. La situation ne permet donc pas encore de tirer des conclusions sur cette polémique et seule l'information judiciaire permettra d'éclaircir les faits.

Aperçu des dotations de l'Etat à l'audiovisuel public

en €20252026
France Télévisions2 505 827 0002 440 577 000
Radio France652 133 908648 033 908
France Médias Monde303 883 551303 883 551
ARTE France298 114 886298 114 886
INA104 961 144103 461 144
TV5 Monde84 242 45684 242 456
Total3 949 162 9453 878 312 945

Une situation financière critique et insoutenable 

Dans son rapport de juillet 2025 sur France Télévisions, la Cour des comptes évoque la « situation financière préoccupante » du groupe, un euphémisme au vu de la détérioration alarmante des comptes du groupe d’audiovisuel public.

Si le chiffre d’affaires augmente de 6,7 % entre 2017 et 2024, cette hausse est à mettre dans le contexte des Jeux olympiques de Paris en 2024. Entre 2017 et 2023, le CA était en baisse de 2,8 %. La tendance hors effet JO n’est donc pas à la hausse.

A cette baisse du CA du groupe viennent s’ajouter des charges d’exploitation très importantes, qui tirent les résultats nets à la baisse. Malgré la réduction de ces charges, saluée par la Cour des comptes, de 386 M€ entre 2015 et 2024, le niveau des charges d’exploitation reste trop élevé. Ainsi, tandis que les résultats d’exploitation (REX) de la SA France Télévisions sont en chute libre, le groupe peine à retrouver des REX positifs. Sur la période 2017-2024, le cumul des déficits d’exploitation est de -51 M€ pour le groupe et de -376 M€ pour la SA. La Cour affirme que des réformes structurelles sont absolument nécessaires pour rétablir l’équilibre.

La conséquence de ces difficultés de gestion des charges d’exploitation est la détérioration des résultats nets de l’entreprise et du groupe. Les déficits s’accumulent depuis 2017. Le cumul des déficits des résultats nets entre 2017 et 2024 atteint -81,56 M€ pour le groupe et -256,05 M€ pour la SA ! La situation ne semble pas en voie d’amélioration puisque, pour la première fois depuis neuf ans, France Télévisions a présenté un résultat prévisionnel d’exploitation en déficit de -49,4 M€ pour 2025 et une prévision de résultat net de -40 M€.

Plus grave encore, les déficits nets tirent les capitaux propres à la baisse jusqu’à des niveaux critiques. Depuis 2021, les capitaux propres sont « inférieurs à la moitié du capital social, seuil en dessous duquel ils sont considérés comme insuffisants pour assurer la pérennité de l'entreprise ». En huit ans, les capitaux propres sont passés de 294 M€ à 179 M€. Cette situation est alarmante puisqu’elle oblige l’Etat à rétablir les fonds propres ou réduire le capital social avant le 31 décembre 2026 faute de quoi la société pourrait être dissoute.

La situation a été aggravée à partir de 2020 à cause du choix de financer le coût du plan de départ (à hauteur de deux tiers) par dotation en capital et non par dotation de fonctionnement. Ce choix a mécaniquement augmenté le capital social et donc réhaussé le seuil de la moitié du capital social de 173 M€ à 212 M€

Des audiences pourtant très bonnes et en hausse

Les résultats financiers du groupe peuvent surprendre étant donné la progression des audiences de France Télévisions par rapport à ses concurrents, aussi bien sur l’offre linéaire que l’offre numérique. Le groupe France Télévisions représente ainsi 29,8 % des audiences des groupes TV en 2024, contre 28,5 % en 2017. Cette progression permet au groupe de distancer le groupe TF1. La progression de la part d’audience du groupe France Télévisions est principalement due à l’essor de France 2, deuxième chaîne de France, dont l’audience a augmenté de 2,8 points sur la période, resserrant l’écart avec TF1 (qui perd 1,3 point). Dans le même temps, France 3 dépasse M6 et devient la troisième chaîne du pays.

La Cour des comptes souligne que France Télévisions progresse aussi fortement dans l’offre numérique. Le nombre de visiteurs de la plateforme France.tv a été multiplié par quasiment 2,5 entre 2017 et 2024. En 2024, France.tv devient même la plateforme la plus visitée, devant TF1+. Il faut toutefois rappeler que 2024 a été une année exceptionnelle pour la plateforme publique avec les JO de Paris. La progression reste malgré tout importante entre 2017 et 2023 (+81 %). Cependant, la plateforme franceinfo ne connaît pas le même essor et voit son audience stagner depuis 2019. 

Malgré les bons résultats constatés par la Cour, des investissements importants restent à engager dans l’offre numérique pour ne pas être dépassé par les concurrents. Face aux changements des modes de consommation, notamment des plus jeunes, France Télévisions doit s’adapter et se transformer. Les médias doivent se développer sur des plateformes et sur les réseaux sociaux. 

Toutefois, la situation financière dans laquelle se trouve le groupe compromet sa capacité à se transformer. La trajectoire financière présente un besoin de financement de 200 M€. France Télévisions souhaite y parvenir à travers un plan d’économies et de productivité. Mais ce plan ne sera pas suffisant selon la mission d’accompagnement à la transformation de France TV et Radio France de l’Inspection Générale des Finances (novembre 2024). L’IGF estime que le besoin de financement ne sera pas couvert à hauteur de 145 M€ à horizon 2028.

La mission met en avant une organisation qui manque d’efficacité. L’articulation entre les équipes dispersées sur différents sites manque de fluidité. Elle propose donc de créer un pilotage commun (notamment entre France Télévisions et Radio France) pour « aller plus loin et plus vite sur les chantiers essentiels de l’information ». La mission évoque des solutions comme un emménagement des équipes de France Bleu dans les locaux de France 3 pour créer plus de synergie, ou encore une intégration totale de franceinfo dans des locaux communs avec des journalistes polyvalents et une présence plus importante sur les réseaux sociaux. Le rapprochement entre France bleu et France 3 (devenus "ICI") engagé suite aux recommandations de la mission est une première étape encourageante.

La mission de l’IGF cite l’exemple finlandais et Yle (radio-télévision publique nationale). Yle, face à l’érosion des audiences, a fait le choix de développer son offre numérique. L’organisation de l’entreprise publique a été refondée autour des activités et non plus des médias. Ainsi, la télévision, la radio et les plateformes n’ont plus de direction dédiée. Chacune des 6 directions métier s’occupe donc des trois médias, en misant en priorité sur le numérique. Les six directions sont la direction de l’information et des affaires générales, la direction des stratégies et des audiences, la direction de la technologie et du développement, la direction suédoise d’Yle, la direction de la création et des médias et la direction des sports et des événements.

L’échec de Salto à 58 M€

En 2020, TF1, M6 et France Télévisions lancent Salto, une plateforme par abonnement ayant pour but de créer une alternative à Netflix ou Amazon Prime. Salto était détenue à parts égales par chacun des groupes, et le plan d’affaires visait un résultat d’exploitation positif dès la quatrième année et 3,4 millions d’abonnés.

Mais le programme a été lancé en pleine crise sanitaire, alors que les plateformes concurrentes étaient en plein essor. La volonté de TF1 et M6 de fusionner 6 mois seulement après le lancement de Salto a également remis en cause le projet. France Télévisions deviendrait minoritaire et Salto deviendrait alors une plateforme des deux groupes privés. M6 et TF1 se sont alors engagés à racheter la participation de France Télévisions en cas de fusion. Après l’échec de la fusion, TF1 et M6 ont tous les deux quitté le projet, forçant les groupes à dissoudre Salto.

Cet échec a été extrêmement coûteux pour le groupe France Télévisions. La dissolution s’est traduite par une perte de quasiment 58 M€, qui a participé à la dégradation de la situation financière du groupe.

Une baisse importante des avances de l’Etat

L’une des raisons de la baisse du CA de France Télévisions est la baisse des avances de l’Etat pour l’audiovisuel public, qui touche particulièrement le groupe. En 2026, les moyens de France Télévisions pourraient être réduits à 2 440,6 M€, soit 65,3 M€ de moins qu’en 2025, et environ 82 M€ de moins qu’en 2024. Ce montant est inférieur de 204,1 M€ au montant inscrit pour 2026 dans le projet de Contrat d’objectifs et de moyens (COM) 2024-2028, qui n’a toujours pas été signé.

France Télévisions est particulièrement touché par les baisses de dotation, puisque cette baisse de 65,3 M€ en 2026 représente 92 % de la diminution globale des avances pour l’audiovisuel public (– 70,8 M€), alors que la dotation de France Télévisions ne représente que 63 % du montant total alloué à l’audiovisuel public. Entre 2017 (année où la dotation au groupe a été la plus élevée) et 2025, les avances pour France Télévisions ont chuté de 3,5 % en valeur nominale, et de 18,5 % en prenant en compte l’inflation. Ces baisses répétitives ont évidemment un effet négatif très fort sur les comptes financiers du groupe.

En novembre 2024, les commissions de la culture de l’AN et du Sénat et la commission des finances de l’AN ont émis un avis défavorable sur le COM 2024-2028 de France Télévisions. Le gouvernement a alors choisi de suspendre le processus de révision du COM. La loi de 1986 oblige pourtant à conclure des COM avec les entreprises de l’audiovisuel public, mais aucune sanction n’est prévue en cas de non-respect. L’absence de COM prive France Télévisions de visibilité financière à long terme et complique le pilotage des réformes. France Télévisions ne dispose toujours pas d’un COM aujourd’hui, ce qui contrevient au droit européen. L’article 5 du règlement sur la liberté des médias entré en vigueur en 2024 assure que les procédures de financement des médias de service public « garantissent des ressources financières suffisantes et stables pour l’accomplissement de leur mission de service public, assurent la prévisibilité de leurs processus de planification et leur permettent de se développer dans le cadre de leur mission de service public. Ce financement devrait être déterminé et alloué, de préférence, sur une base pluriannuelle, conformément à la mission de service public des fournisseurs de médias de service public, afin d’éviter les risques d’influence indue liés à des négociations budgétaires annuelles ». La France ne respecte donc ni l’exigence de ressources financières stables et suffisantes, ni celle de planification…

Certains dénoncent les montants considérés comme trop importants des avances de l’Etat français à l’audiovisuel public. Pourtant, l’audiovisuel public français fait partie des moins coûteux en Europe. Le coût par habitant du financement de l’audiovisuel public en 2024 était de 4,25 € par mois en France, contre 6,1 € au Royaume-Uni, 6,3 € en Suède, 8 € en Finlande, 8,67 € en Allemagne, et même 12,75 € en Suisse.

Des obligations légales qui ne concernent que France TV

France TV doit respecter des obligations légales et réglementaires concernant l’investissement dans la création audiovisuelle et cinématographique patrimoniale. Ces contraintes ne concernent que les services qui diffusent chaque année au moins 52 œuvres cinématographiques de longue durée et consacrent au moins 20 % de leur temps de diffusion à des œuvres audiovisuelles. France TV est ainsi la seule entreprise concernée. Ces obligations font de France TV le premier financeur de la création audiovisuelle française (36 % du soutien global), devant les plateformes (25 %) et les groupes TF1 (16 %), M6 (11 %) et Canal+ (8 %). 

Cependant, si le groupe externalise la création audiovisuelle patrimoniale par obligation légale, il externalise volontairement les autres programmes. Les programmes de flux (information, divertissement…) ne sont soumis à aucune obligation, mais France TV a tout de même choisi de faire produire une partie de ces programmes en externe.

Des sociétés de production privées couteuses et en position dominante

France TV dépense chaque année plus de 420 M€ dans l’achat de programmes patrimoniaux et environ 350 M€ dans des programmes de flux. Les sociétés de production privées sont particulièrement coûteuses à cause des marges excessives qu’elles appliquent et que dénonce la Cour des comptes. De nombreuses émissions du groupe sont pourtant produites par des sociétés privées : Fort Boyard, Taratata, n’oubliez pas les paroles, Secrets d’Histoire, C à vous, etc. 

Grâce aux audits systématiques depuis 2017, France TV a réussi à réduire les marges des partenaires privés et améliorer sa position dans les négociations. Le budget consacré au divertissement est ainsi passé de 92,4 M€ en 2017 à 66,4 M€ en 2023.

Outre le problème financier, le recours important aux sociétés de production privées menace l’indépendance et l’impartialité de France TV. Quatre grands groupes privés (Mediawan, Banijay, Newen/Studio TF1 et Fédération Studios) captent 74 % des investissements de France TV dans les achats de programmes auprès des neuf premiers fournisseurs privés du groupe. A lui seul, le groupe Mediawan, cofondé par Matthieu Pigasse (actionnaire du Monde, du Nouvel Obs et de Télérama), a réalisé 111 M€ de CA auprès de France TV, soit presque un tiers du CA total des neuf premiers fournisseurs du groupe. Les producteurs moins puissants dénoncent l’hégémonie de Mediawan et demandent davantage de transparence concernant l’attribution des commandes publiques. 

L’accord collectif unique du 23 mai 2013 qui empêche de réformer le cadre social

L’accord collectif unique de 2013 représente un véritable obstacle à l’évolution du groupe et de son cadre social et entraîne des coûts particulièrement importants. Toutes les tentatives de renégociation de cet accord ont échoué à cause de la forte opposition syndicale.

L’accord est d’abord un frein à l’adaptation des métiers aux innovations technologiques. Il définit de manière extrêmement précise 177 métiers, ce qui empêche de rendre le personnel plus polyvalent. Certains métiers comme reporteurs d’images (JRI), monteurs, techniciens de plateau, ou encore chargé d’édition numérique sont pourtant des métiers qui évoluent rapidement avec les nouvelles technologies. Cela entraîne des situations absurdes et totalement improductives. Un journaliste ou un JRI ne peut par exemple pas monter son propre reportage, alors que cette pratique est aujourd’hui largement généralisée et que les diplômés d’écoles de journalisme y sont formés. France TV doit donc faire appel à un monteur même pour des montages simples. L’accord collectif interdit aussi à l’entreprise d’envoyer un journaliste en reportage filmé sans JRI, ou un JRI sans reporter. Chaque reportage doit donc être effectué par au moins deux personnes, alors que les technologies actuelles permettent aisément à un journaliste de réaliser un reportage seul. Les coûts pour France TV sont donc mécaniquement plus importants que pour d’autres entreprises, comme BFM Régions, dont les journalistes filment seuls et montent eux-mêmes leurs reportages.

Cet accord collectif offre également des conditions de travail et de rémunérations largement plus avantageuses que les dispositions impératives légales et les conventions applicables aux journalistes et aux personnels techniques et administratifs (PTA). Certains dispositifs sont particulièrement coûteux pour l’entreprise : prime d’ancienneté, congés payés supplémentaires, indexation, compensation forfait-jour et jours RTT du forfait-jour. L’accord collectif de 2013 a également intégré, pour toutes les indemnités, la référence la plus avantageuse parmi le code du travail, la convention collective nationale de télédiffusion et la convention collective nationale de travail des journalistes, qui sont déjà bien plus avantageuses que le droit commun. C’est par exemple le cas de l’indemnité de départ volontaire à la retraite pour tous les salariés dont l’ancienneté est supérieure ou égale à 24 mois. Entre 2017 et 2024, France TV a ainsi versé 27,5 M€ d’indemnités de départ en retraite. Le même constat peut être fait pour les indemnités de licenciement, largement plus avantageuses que les dispositifs du code du travail.

D’après le contrôle général économique et financier, le salaire moyen par tête des salariés de France TV était de 71 490 € en 2023, en hausse de 2,69 % par rapport à 2022 et avec une progression de 3,08 % en 2024. C’est un niveau très élevé par rapport aux salaires dans les secteurs comparables : 48 900 € pour la culture et 66 700 € dans l’audiovisuel. Les rigidités et les avantages de l’accord collectif de 2013 expliquent ce niveau de salaire important. Chaque salarié dispose d’un salaire de base selon son groupe de classification. Une augmentation annuelle peut être accordée, et ne peut pas être inférieure à 2,5 % du salaire de base. S’il passe à une grille de classification supérieure, il bénéficie d’une augmentation supérieure à 5 % du salaire de base. Les primes d’ancienneté sont également très généreuses pour les salariés et coûteuses pour le groupe. Cela est alarmant car l’ancienneté moyenne des salariés de France TV est particulièrement élevée : en 2023, 53 % des salariés avaient entre 21 et au moins 40 ans d’ancienneté.

Ces conditions favorables de l’accord collectif nuisent aux efforts entrepris par l’entreprise pour réduire la masse salariale. Entre 2017 et 2023, le groupe a réduit ses effectifs de 10,3 %, mais la masse salariale n’a baissé que de 1,95 %. Certes l’inflation a tiré la masse salariale à la hausse, mais cette explication n’est que conjoncturelle et les dispositifs de l’accord de 2013 y ont aussi largement contribué. La baisse des effectifs ne parvient pas à compenser l’augmentation mécanique des dépenses de personnel.

Ainsi, le rapport de l’IGF de novembre 2024 relève 22 écarts à la convention collective nationale audiovisuelle, qui représenteraient un surcoût de 61,9 M€ par an. Le temps de travail des PTA de France TV serait notamment très inférieur aux principes de la CCN, entraînant des surcoûts de 3,3 M€ pour les congés payés supplémentaires, et de 4,3 M€ pour les jours de repos complémentaires liés au forfait-jour. L’entreprise a dénoncé l’accord collectif en juillet 2025, mais cette dénonciation ne débouchera probablement pas sur un nouvel accord avant 2028. Impossible donc d’utiliser ce levier à court terme…

La situation de Radio France

Si la situation financière et budgétaire de Radio France est meilleure que celle de France TV, l’entreprise fait face à des problématiques similaires. Radio France, dans son budget rectificatif, projetait tout de même un déficit de 5,3 M€ en 2025. Les accords collectifs de 2015 (journalistes) et de 2017 (PTA, CDDU et musiciens) imposent à Radio France des contraintes assez proches de celles de l’accord collectif de 2013 pour France TV.

Concernant les journalistes, la définition des emplois est moins précise dans l’accord collectif de Radio France, ce qui a permis à l’entreprise de mieux s’adapter aux nouvelles technologies et de mettre en œuvre plus facilement sa stratégie numérique. Cependant, les dispositifs en matière de conditions de travail et de rémunération des salariés sont très généreux chez Radio France également, et dépassent largement les dispositions impératives légales (primes d’ancienneté, congés supplémentaires…).

La mission de l’IGF souligne également que, contrairement à France TV, Radio France n’a pas entrepris de plan de productivité ambitieux de maitrise des effectifs et de la masse salariale. Les résultats de l’entreprise pourraient donc être sensiblement améliorés. La mission s’inquiète aussi de la trajectoire financière 2024-2028 jugée très optimiste.

Comment redresser la situation ?

Pour redresser la situation financière du groupe et faire face à la baisse des dotations de l’Etat, le Conseil d’administration a déjà engagé et prévu 140 M€ de mesures d’économies à court terme :

  • Augmentation du taux de rediffusion, arrêt de certaines émissions et potentielle revente d’événements sportifs 

  • Effets de la baisse de 5 % des programmes de flux de septembre 2025

  • Diminution des investissements dans la création audiovisuelle

  • Nouvelle baisse des effectifs : licenciement de 112 ETP 

  • Efforts sur les coûts de fonctionnement 

  • Progression des ressources commerciales de 27 M€ par l’augmentation du CA publicitaire sur le numérique

Cependant, le groupe devra également mettre en œuvre des réformes structurelles de long terme. La priorité doit être de renégocier le plus rapidement possible l’accord collectif de 2013 pour défiger la classification des métiers et réduire la générosité des dispositions sociales et des avantages et nature. France TV a aujourd’hui un ratio charges de personnel/charges d’exploitation de 31,8 % (contre 27,6 % pour la BBC). A charges d’exploitation égales, si le groupe avait le même ratio que la BBC, il réduirait ses charges de personnel d’environ 140 M€. Le potentiel d’économies est donc très important. La renégociation de l’accord doit également permettre de redéfinir les métiers pour permettre aux journalistes d’être plus polyvalents dans leurs tâches et missions. Cela permettrait d’améliorer la productivité du groupe et de diminuer encore davantage les frais de personnel.

France TV pourrait également améliorer sa productivité en créant des synergies entre les directions techniques et entre les médias télé et radio (France 3 et France bleu par exemple) sur le plan local comme national. France Télévisions pourrait pour cela s’inspirer du modèle finlandais. L’organisation de l’entreprise devrait être refondée autour des activités et non plus des médias.

Le projet de réforme de la BBC pour augmenter les revenus commerciaux

78,9 % des revenus de France Télévisions sont des ressources publiques, contre 65,1 % pour la BBC. Cet écart s’explique par l’importance des revenus commerciaux du groupe britannique comparée au groupe français. Si France TV avait le même taux de financement public à CA constant, les dotations de l’Etat seraient réduites de 450 M€. Mais le groupe BBC détient également des chaînes de radio. Si on additionne les revenus de France TV et de Radio France, on obtient un taux de financement public de 80 %. Si ce taux était de 65,1 % comme pour la BBC, les financements publics de ces deux entreprises pourraient baisser d’environ 600 M€.

Toutefois, la BBC fait également face à des difficultés financières. La baisse de la part de financement public, due au gel de la redevance TV malgré l’inflation, et la diminution des contrats de partenariats et de coproduction avec des plateformes de streaming et des sociétés de médias pèsent sur les revenus du groupe. Malgré les économies, les gains en efficacité et la suppression de 2 000 postes en 5 ans, la BBC affiche tout de même un déficit de 112 M£ sur l’exercice 2024-2025.

Pour améliorer la situation, le gouvernement britannique entreprend la réforme de la Royal Charter de la BBC. Outre les pistes d’économies assez limitées, le gouvernement mise surtout sur la croissance des revenus commerciaux :

  • Développer BBC Studios en permettant une collaboration plus étroite entre les services publics et les services commerciaux du groupe BBC pour améliorer l’efficacité des investissements. Pour cela le gouvernement britannique envisage des modifications du mode de régulation par l’Ofcom (équivalent de l’Arcom au Royaume-Uni), avec notamment des ajustements des exigences en termes de séparation des services publics et commerciaux. Un réexamen du plafond d’emprunt de BBC Commercial est également en cours. France TV pourrait s’inspirer de ce projet et développer France Télévisions Studios pour reposer davantage sur des ressources propres et moins sur le financement public. A titre de comparaison, BBC Studios rapporte en moyenne 2 Mds€ chaque année contre 114 M€ en 2024 pour France Télévisions Studios.

  • Autoriser la BBC à diffuser de la publicité. La BBC ne diffuse traditionnellement pas de publicité, mais deux options sont en réflexion : laisser la BBC diffuser de la publicité sur les plateformes en ligne uniquement, ou l’autoriser à en diffuser sur l’ensemble de ses services. Pour France TV, une option pourrait être de lever le plafond publicitaire afin de donner plus d’indépendance financière au groupe. Toutefois, le risque, souligné à juste titre par le gouvernement britannique, est celui de la baisse des prix et de l’instabilité des recettes publicitaires.

  • Rendre certains contenus payants avec un système d’abonnement complémentaire. Deux options sont étudiées : la BBC pourrait soit rendre payants les programmes anciens après une période déterminée, soit réduire l’offre de contenus financés par la redevance en modifiant le mandat de la BBC. Les contenus inclus pourraient être l'actualité, les débats, les documentaires et les émissions pour enfants et les contenus télévisés plus rentables pourraient être proposés de manière entièrement commerciale.

Il n’est donc pas question de faire peser le redressement financier sur les contribuables en augmentant la redevance audiovisuelle mais d’augmenter les recettes commerciales. France TV pourrait s’inspirer de ces propositions, en parallèle des économies à réaliser, pour améliorer ses revenus et stabiliser son CA.