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Suspension de la réforme des retraites : 20 milliards de dette en plus en 2035 ?

Le Conseil d’orientation des retraites (COR) a actualisé ses hypothèses démographiques avec les dernières données INSEE : une espérance de vie à 65 ans légèrement revue à la baisse (26,3 ans pour les femmes et 24,4 ans pour les hommes en 2070, au lieu de 26,7 ans et de 24,8 ans), indice de fécondité abaissé à 1,45 dès 2030, et solde migratoire nettement relevé. Ces révisions, associées au maintien d’une hypothèse prudente de productivité de 0,7 % par tête, produisent des effets contrastés sur le solde du système de retraites : la baisse de l’espérance de vie et la hausse des migrations atténuent temporairement les tensions, tandis que la faible fécondité et la productivité pèsent structurellement à long terme. À l’horizon 2070, les effets négatifs cumulés risquent d’aggraver le déficit, alors que - malgré la réforme de 2023 - le système reste en trajectoire déficitaire (15 Md€ de déficit en 2035, 30 Md€ en 2045). On mesure l’erreur que constitue la suspension négociée de certaines mesures de cette réforme dans le PLFSS 2026, pour un coût estimé à 400 M€ en 2026 et 1,8 Md€ en 2027, mais un déficit cumulé potentiel de 18 à 20 Md€ supplémentaires d’ici 2035 si cette suspension était prolongée. Cette décision politique court-termiste risque de creuser encore la dette de notre système de retraites (500 Md€ pour le régime général et la CNRACL en 2045 selon la Cour des comptes), sans résoudre les déséquilibres structurels démographiques et économiques du système. Si la suspension de la réforme des retraites perdurait dans les années à venir, alors la dette issue du régime général et de la CNRACL ne serait pas de 150 milliards en 2035, comme évalué par la Cour, mais de 170 milliards. 

Le Conseil d’orientation des retraites a publié les hypothèses préparatoires à la rédaction du rapport sur l’évolution du système de retraites, ses dépenses, son financement et son solde à l’horizon 2070, rapport mis à jour chaque année et remis traditionnellement mi-juin. Pour ce rapport, le COR s’appuie sur au moins deux séries de données : des données démographiques et des données macro-économiques. 

Ce sont les données démographiques qui étaient attendues : celles-ci sont mises à jour par l’INSEE. Les dernières dataient de cinq ans et, entre temps, les choses ont changé :

  • Les hypothèses de mortalité / espérance de vie à la naissance : en 2021, l’hypothèse du scénario central était de 90 ans en 2070 pour les femmes avec 93,5 ans pour l’hypothèse haute et 86,5 ans pour l’hypothèse basse. Pour les hommes, l’hypothèse centrale était de 87,5 ans ; la haute de 91 ans et la basse de 84 ans. Résultat, pour 2026, les hypothèses passent à 89,5 ans en 2070 pour les femmes dans le scénario central, et 86,7 ans pour les hommes.

  • Soit une espérance de vie un peu moins élevée que prévu : l’espérance de vie à 65 ans passe à 26,3 ans pour les femmes et 24,4 ans pour les hommes au lieu de 26,7 ans et de 24,8 ans.

  • L’hypothèse centrale d’indice conjoncturel de fécondité passe de 1,80 à 1,45 enfant dès 2030, projeté stable jusqu’en 2070. Une révision était nécessaire, puisque cet indicateur a chuté en 2025 à 1,56 donc loin de l’hypothèse centrale jusque-là retenue, et même de l’hypothèse basse qui était fixée à 1,6 à partir de 2030.

  • Le solde migratoire, lui, est révisé fortement à la hausse : celui-ci était fixé dans les précédentes hypothèses à 70 000 / an, compris dans une fourchette de 20 000 / 120 000 (basse/haute), alors que le solde calculé en 2023 dépassait les 250 000 personnes (probablement lié selon l’INSEE au conflit en Ukraine).

Du côté des prévisions macro-économiques, l’INSEE considère que les taux d’activité sont conformes avec sa prévision. On notera que si le taux d’activité devrait croître pour atteindre 70 % en 2040, soit un niveau proche des meilleurs pays en Europe, le niveau des 65-69 ans progresse plus faiblement.

C’est l’évolution de la productivité qui reste la plus difficile à projeter : la productivité par tête a augmenté continuellement, mais la crise sanitaire a mis un coup d’arrêt et la reprise est plus lente malgré un léger rebond depuis début 2025. Le décalage depuis la crise sanitaire avec la zone euro et surtout les Etats-Unis est saisissant :

En analysant les données de différents secteurs, l’Insee observe que la production baisse alors que l’emploi continue d’augmenter. Toutefois, l’ajustement devrait probablement se faire avec décalage dans les prochaines années. L’Insee recommande de conserver l’hypothèse de 0,7 % de productivité pour les futures simulations du COR.

Les conséquences de ces révisions démographiques ont des effets contrastés sur les dépenses et sur le solde du système de retraites :

Sans surprise, c’est la variation d’espérance de vie qui a le plus d’impact. L’indice de fécondité a un impact décalé dans le temps (pour 2070 mais quasi nul d’ici 2045). Enfin, la productivité a un impact sur les dépenses plus marqué à long terme.

La révision des différentes hypothèses sur lesquelles s’appuie le COR conduira à une révision du solde à long terme du système de retraites. A moyen terme (2040), la baisse de la productivité sera compensée par la hausse du solde migratoire, mais à long terme, les effets négatifs de la baisse de l’indice de fécondité et de la productivité risquent de peser, même si l’espérance de vie est légèrement révisée à la baisse. 

Les hypothèses sont-elles susceptibles de sortir le système de retraites des déficits dans les 20 prochaines années ? 

Probablement pas. Rappelons que le dernier rapport du COR a chiffré que, même avec la réforme adoptée en 2023, notre système de retraite file vers 15 Md€ (en € 2024) de déficit en 2035 et 30 Md€ en 2045. Cela représente près de 75 Md€ de déficit cumulé d'ici 2030, même avec la réforme. 

Entre-temps, on le sait, le Premier ministre a négocié avec les parlementaires de l’opposition socialiste une suspension de la réforme des retraites dont l’effet est estimé à 400 M€ en 2026 et 1,8 Md€ en 2027. 

Ce décalage pourrait - s'il était prolongé jusqu'en 2035 sans mesures de correction - représenter un total de 18 à 20 Md€ en 2035 de coût pour le système de retraite (en plus du déficit prévisionnel estimé par le Cor de 15 Md€). Des déficits à venir, qui s’ajouteront à la dette déjà contractée par le système de retraites : 

On mesure le danger d’un projet présidentiel qui consisterait à prolonger cette mesure de suspension de la réforme des retraites au-delà de 2027. Alors que, selon la Cour, la dette en 2035 du système de retraites représenterait 150 Md€  (€ 2024) en prenant en compte le régime général et la CNRACL (régime de retraite des agents publics locaux et hospitaliers), et près de 500 Md€ (€ 2024) en 2045. Un calcul qui ne tient pas compte de la dette du régime de retraites des fonctionnaires d’Etat financé directement sur le budget de l’Etat, et qui pèse directement sur le déficit public.