Europe et international

Faire face au coronavirus : l'exemple de la Corée du Sud, de Hong Kong, de Singapour et Taïwan

24 mars 2020 • Samuel-Frédéric Servière

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Pour lutter contre le coronavirus (Covid-19) les pays les premiers touchés par l’épidémie ont été forcés de réagir avec rapidité et efficacité. Touchés déjà en leur temps par l’épidémie de H1N1 ils avaient effectivement optimisé leurs stratégies pour y faire face. Petit tour d’horizon des mesures adoptées :

Source :Wikipedia consulté le 24/03/2020[1]

La Corée du Sud

Les dernières statistiques publiques[2] au 24/03/2020 montrent que la Corée du Sud n’a enregistré que 120 décès des suites du coronavirus pour 9.037 cas confirmés, alors même qu’elle est au 33ème jour depuis lequel le seuil d’une personne par million d’habitants a contracté la maladie. La courbe semble même se développer maintenant en quasi-plateau. La stratégie de la Corée du Sud est la suivante :

  • Le pays a choisi d’opter pour un dépistage de masse avec plus de 300.000 tests pratiqués[3]. L’utilisation de kits de tests permet au pays de disposer d’une capacité de 140.000 échantillons par semaine ; il faut dire que le pays avait été durement touché par l’épidémie de MERS en 2015 et a développé un réseau de dépistage en conséquence (notamment en plein air et sur les parkings). Avec 633 sites et plus de 100 laboratoires répartis dans tout le pays, l’efficacité du système repose sur un diagnostic rapide, et sur l’utilisation d’un matériel standardisé, et ils centralisent l’ensemble de leurs données sur une base de données commune ;
  • Le pays a par ailleurs mis 2 ans à revoir son système d’information d’urgence. Les grands hôpitaux privés ont reçu le droit de participer au côté des hôpitaux publics, des formations pour réaliser les dépistages ont été mis en place à grande échelle et des départements de médecine de laboratoire ont été créés ;
  • La Corée a autorisé les biotechs à créer leurs propres tests à partir des données sur le Covid-19 transmis par la Chine. Il existe ainsi une méthodologie cohérente unique, mais 5 tests différents utilisés. Les forces des laboratoires ont ensuite été mutualisées via la transmission par « drive » des tests pour dépistage ;
  • S’agissant de la réponse aval aux tests positifs, les pouvoirs publics ont recherché systématiquement pour chaque contaminé son historique récent de contacts via la vidéo-surveillance, le bornage des portables, utilisation des cartes de crédits. Par ailleurs des SMS ont été envoyés pour alerter la population[4] lorsque des cas étaient détectés près de chez eux afin qu’ils prennent les mesures nécessaires. Un portail national avec une information en temps réel permet à la population de suivre les porteurs et les personnes récemment guéries afin d’adapter leurs déplacements et la protection nécessaire en conséquence.

Singapour

La situation de Singapour est elle aussi exemplaire. L’université John Hopkins fait état de 2 morts pour 558 cas. Singapour a pourtant été très tôt infecté à la suite de la Chine par le Covid-19. Touché par le SRAS en 2003 avec 24 morts, la cité-Etat a réagi vivement.

  • Les premières mesures sont assez similaires à celles adoptées par la Corée du Sud : en particulier elle a pratiqué des dépistages systématiques, l’établissement des arborescences de contact en retraçant le parcours précis des patients pour remonter la piste du Virus[5] ;
  • Des méthodes policières rigoureuses ont ensuite pris la suite : interrogatoires poussés sur l’honneur, pratique de la quarantaine forcée pour les malades, avec vérification par la police via des coups de téléphone vidéo les obligeant à pointer. Tout contrevenant mentant sur sa déclaration ou ne respectant pas le confinement est passible de six mois de prison et de 6.000 euros d’amende ;
  • Pour le reste, le port du masque n’est pas rendu obligatoire et les lieux publics ne sont pas circonscrits. En dehors des malades, il n’y a pas de confinement généralisé ;
  • C’est grâce à l’efficacité de ses méthodes de recoupement pour retrouver les cas potentiels à partir des cas avérés, que la France a reçu l’information du patient anglais de retour de Singapour parti au ski dans la station de Contamines-Montjoie[6].

Taïwan

La stratégie taïwanaise est à la fois similaire et différente[7] (215 cas et 2 morts). Elle a d’abord débuté très tôt, dès le 31 décembre 2019 lorsque l’OMS a signalé l’existence de l’épidémie en Chine.

  • La stratégie de Taïwan a été proactive en cherchant à pister les voyageurs en partance pour la Chine et au retour en cherchant à détecter les malades potentiels ;
  • Elle a pratiqué des tests de température à grande échelle, dans les ports et aéroports comme dans les bâtiments ouverts au public et dans la rue ;
  • Elle a surtout su exploiter son avance dans le Big data sur la base des données nationales d’assurance maladie. Elle a recoupé les cas avec les bases de données des services de l’immigration et des douanes afin de suivre l’infection. Les malades non identifiés au retour mais déclarant la maladie à posteriori ont ainsi été systématiquement identifiés après avoir effectué un voyage direct depuis la Chine ou via un pays asiatique limitrophe. Immédiatement, grâce au partage de données médicales des patients, le Centre de contrôle des maladies a été saisi ;
  • Taïwan a ensuite institué un dispositif de quarantaine à l’entrée avec un dispositif de déclaration de santé à l’entrée. En fonction des risques avérés les passagers reçoivent soit des SMS les autorisant à entrer, soit leur impose une quarantaine obligatoire à domicile. Les peines sont dissuasives (2 ans de prison et 60.000 euros d’amendes).

Hong-Kong

Avec 300.000 entrées/sorties/jour, la presqu’île ne peut pas se couper de la Chine continentale. Elle a donc eu recours à des méthodes différentes et inventives d’autant que son territoire est particulièrement étroit et surpeuplé (386 cas et 4 morts actuellement recensés).

  • Elle a d’abord réalisé des contrôles systématiques de températures ;
  • La cité a ensuite activé ses infrastructures spécifiques : 1.000 lits de chambres d’isolement à pression négative ;
  • Les écoles et universités ont été fermées à des stades extrêmement précoces à titre préventif, et le télétravail rendu obligatoire pour l’ensemble de la fonction publique et appliqué aux employés du privé (hors catégories actives spécifiques) ;
  • Puis la généralisation du port du masque est devenue obligatoire pour les malades et les personnes saines.

Les limites imposées aujourd’hui par la CNIL en France, un défaut de prévoyance ?

L’état d’urgence sanitaire, malgré les importantes atteintes proportionnées et nécessaires aux principes de droit commun et aux libertés fondamentales, n’a pas déplacé encore à ce stade le curseur vers des méthodes de traitement d’informations plus invasives de la vie privée[8][9].

  • Il existe tout d’abord des blocages traditionnels relatifs à la reconnaissance faciale par exploitation des images de vidéoprotection. Ainsi la CNIL impose à tout responsable d’un projet de mener une analyse d’impact devant être conforme au RGPD. L’analyse doit demander l’avis des personnes concernées. En cas de manquement le contrevenant risque une amende de 10 millions d’euros pour un particulier et 2% de son chiffre d’affaires pour une entreprise ;
  • En matière d’exploitation des données de santé les limites sont assez proches et bien délimitées par la CNIL[10] : les deux voies possibles à l’exploitation des données sont « une finalité d’intérêt public, notamment à des fins de recherche [et] utiliser des données de santé après autorisation de la CNIL » ou le consentement « libre, éclairé, spécifique et univoque » d’un usager, ce qui reboucle sur le RGPD ;
  • Enfin, s’agissant de la protection sociale et du RNCP (répertoire national de la protection sociale), le manque de recoupement de données liées à la traque de la fraude sociale, pose finalement le problème du recoupement des fichiers publics entre eux (impôts, sécurité sociale, données des douanes, données de la PAF, données bancaires, etc.)

Cette impossibilité pratique en temps normal de procéder à des recoupements poussés et « en temps réel » de façon « massive » et automatisée, et leur exploitation par « datamining » pose in fine la question de la mise en place de telles infrastructures en situation d’urgence. Pourtant, l’urgence sanitaire devrait constituer « une finalité d’intérêt public » autorisant la mise en place de telles infrastructures pour une mise en service exceptionnelle et à durée limitée. Il semble qu’en la matière nous ayons un temps de retard dans la mesure où l’expérience asiatique montre qu’il faut préparer ces dispositifs très en amont pour permettre un partage de données efficace (médicales, de géolocalisation, bancaires, etc.)

Les principaux enseignements qu’il est possible de tirer

  • Tout d’abord le dépistage (tests) de masse : « les autorités sanitaires – en particulier l’Organisation mondiale de la santé ou celles des pays où la crise est gérée de manière efficace – considèrent que les tests à grande échelle sont au cœur de la stratégie.[11] » ils permettent en effet de localiser les malades et les foyers infectieux et donc de décider d’adapter le principe du confinement au strict nécessaire (en fonction de zones concernées par exemple), tout en adaptant la réponse des moyens de santé à l’intensité et la localisation pertinente ;
  • Ensuite, l’importance du numérique : qu’il s’agisse de la Corée du Sud, de Singapour, de la Chine (mais retenons d’abord les deux premiers qui sont des démocraties (parfois autoritaires), il a été possible de réaliser des recoupements entre vidéos (reconnaissance faciale) dans les lieux publics, géolocalisation (via le bornage des téléphones portables), traçage des adresse IP, relevés de cartes de crédits, etc. Donc des recoupements qui sont aujourd’hui globalement impossibles en vertu des libertés publiques en vigueur en France ;
  • Ces « localisations » ont ensuite été complétées par un recueil d’informations : humain (interrogatoires) permettant ensuite de reconstituer les itinéraires de vie des personnes concernées pour le passé récent et ainsi remonter toute la chaîne de contacts diffuseurs ou contaminés potentiels par les individus initialement identifiés. Ainsi le « Big data » a été utilisé afin de pouvoir, par la puissance du calcul, reconstituer les arborescences et alerter en temps réel sur la localisation des personnes ;
  • La Corée du Sud a créé des applications permettant une transparence sur les données personnelles « totale ». Donc une politique d’open data parfaitement assumée et restituée à la population « en temps réel ». Il en résulte la capacité de « localiser » pour tout un chacun les porteurs selon leur degré d’infection ou de convalescence, et d’adapter leurs comportements en conséquence. Elle permet également de vérifier que les personnes infectées respectent bien les mesures de confinement individuelles ou collectives qui leurs sont imposées ;
  • Des infrastructures hospitalières adaptées pour recevoir les patients atteints (chambres à pression négative, lits de réanimation suffisants) ;
  • Enfin les autorités publiques ont toutes recouru à une diffusion massive de masques de protection afin de protéger ses soignants, ses malades, la population en général et ses services publics (forces de sécurité incluses).

En a résulté, une absence de confinement généralisé permettant à l’activité économique de se poursuivre dans les limites imposées par la crise économique globale.

La France demeure en retard s'agissant des méthodes de nettoyage des lieux publics : 

En France, les transports publics sont nettoyés une fois par jour, selon des méthodes classiques. Au contraire une comparaison avec des pays asiatiques, mais aussi de pays voisins, montrent que les procédés de nettoyage ont été repensés pour faire face à l'épidémie de Covid-19 : en Espagne, en Grande-Bretagne, en Chine évidemment, en Corée du Sud et en Turquie, le nettoyage a fait place rapidement à la désinfection. En France, la RATP parle de doubler le nettoyage des surfaces de contact en phase 3 de l'épidémie, et les rues ? C'est peu. En Chine, après la désinfection bactéricide, on passe au niveau d'après, la désinfection par ultraviolets. Des compagnies se sont d'ailleurs spécialisées pour réaliser l'opération dans les rames de métro elles-mêmes ou les bus, mais aussi dans les ascenseurs (sous forme de dispositifs automatiques). L'opération est beaucoup plus courte et efficace. En matière sanitaire aussi, la France semble avoir un train de retard, alors que les personnels de nettoyage ne sont pas encore équipés de masques adaptés. 


[2] Consulter le site dédié de la John Hopkins University & Medecine, https://coronavirus.jhu.edu/map.html

[8] Par exemple, devant la perspective en France d’un scenario « à l’italienne » et en raison du manque de masques pour la population comme pour certains soignants et pour les forces de sécurité, un syndicat de médecins a saisi le Conseil d’Etat (CE,22 mars 2020) afin d’attaquer la décision du gouvernement de ne pas procéder à un confinement total de la population. Celui-ci n’y a pas donné droit tout en demandant au gouvernement de renforcer les mesures de confinement actuel aboutissant au décret du 23 mars 2020, https://www.huffingtonpost.fr/entry/coronavirus-ce-que-lon-a-le-droit-de-faire-depuis-ce-mardi-24-mars_fr_5e79387bc5b62f90bc4fe982

[9] Pourtant les dispositifs sont précis aujourd’hui à 0,2%, voir Le Figaro, Faut-il interdire la reconnaissance faciale ?, 15 avril 2019. https://www.lefigaro.fr/secteur/high-tech/faut-il-interdire-la-reconnaissance-faciale-20190415

Commentaires

  • Par JRH974 • Posté le 29/03/2020 à 08:25 Singapour à mis en l'application Trace Together. Cette application est capable d'identifier ls personnes qui se trouvaient à moins de 2 métres pendant au moins 30 minutes des patients atteints du covid. Cette application utilise la technologie sans fil blutooth. L'utilisation n'est pas obligatoire. Ceux qui l'utilisent doivent activer les paramétres Bluetooth de leur telephone. Les seules données collectées par le gouvernement sont le numero de tél mobile de l'utilisateur qui est conservé afin que le ministere de la santé puisse contacter rapidement les utilisateurs s'ils se trouvaient à proximité d'un cas infecté. L'application ne collecte ni n'utilise les données de localisation de l'utilisateur mais enregistre uniquement les les personnes dont ils ont pu être proches. Les utilisateurs peuvent envoyer leur journaux de contact spontanément ou à la demande du ministere de la santé. Singapour met à dispostion de la communauté internationale, des développeurs du monde entier le code source du logiciel afin qu'il puisse être redistribué et modifié. Si j'avais le pouvoir, de l'ouverture d'esprit et un peu d'humilité je n'hésiterai pas à contacter les ministere de la santé et des technologie de Singapour. Cordialement
  • Par zelectron • Posté le 26/03/2020 à 23:01 Noa zélits actuelles ont été bercées dans la provocation, le contre-pied, la vulgarité, la contradiction, ne pas faire comme tout le monde, refuser de recevoir des conseils, décider pour décider, faire n'importe quoi, n'importe où, n'importe quand ! compte tenu de ces modes d'apprentissages je serais très étonné qu'il n'y ai pas une réaction violente !
  • Par Michel078 • Posté le 25/03/2020 à 07:11 J'ai lu avec intérêt cet article mais souhaitais cependant faire une remarque concernant l'emploi de l'anglicisme « big data ». En effet, il serait plus correct d'utiliser « mégadonnées », employé quotidiennement dans la presse francophone internationale : https://www.google.fr/#q=mégadonnées&tbm=nws Cela aurait donné la phrase suivante : « Ainsi, les mégadonnées ont été utilisées afin de pouvoir, par la puissance de calcul, reconstituer les arborescences (...). » Je profite de l'occasion pour transmettre le lien du grand dictionnaire terminologique (qui contient tous les équivalents français des anglicismes) : http://www.granddictionnaire.com

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