Grandes régions : 10 ans après, quel bilan, quelles économies ?
Décidé par la loi de janvier 2015, le redécoupage des régions françaises a pris effet au 1er janvier 2016, après les élections, soit il y a dix ans. Cette réorganisation territoriale avait été justifiée dans plusieurs rapports publics d’abord par le rôle et le poids marginal des régions françaises au regard de leurs homologues européennes. Certaines régions ne correspondaient pas non plus dans leur découpage géographique à une identité régionale forte mais plutôt une délimitation administrative (ex. haute et basse Normandie). Cette adaptation à des contours cohérents d’un point de vue géographique, culturel, économique, historique n’a pas toutefois partout convaincu. L’exemple le plus emblématique reste la région Grand Est, où l’intégration de l’Alsace dans un ensemble beaucoup plus large a eu du mal à passer. A tel point qu’une nouvelle initiative institutionnelle a redonné à l’Alsace une certaine autonomie : la fusion des deux départements alsaciens et la naissance, le 1er janvier 2021, d’un grand département, doté de quelques compétences supplémentaires, la collectivité européenne d’Alsace.
Il était surtout escompté des économies d’échelle sur les frais de structure. Dès 2019, la Cour des comptes a mis en évidence que les économies très importantes visées par l’exécutif au moment de l’annonce du projet de redécoupage (entre 10 et 15 milliards d’euros d’économies sur l'ensemble des collectivités selon André Vallini, ministre des collectivités à l'époque) n’étaient pas au rendez-vous. Pour les magistrats financiers la fusion a « occasionné des surcoûts importants, notamment en matière de rémunération des personnels et d’indemnités des élus ». Car si les économies d’échelle n’avaient pas été constatées c’est surtout à cause de l’alignement par le haut des rémunérations des agents des régions fusionnées. Les très grandes régions avaient aussi fait le choix de conserver différents points d’accueil ou représentations régionales comme la Nouvelle-Aquitaine ou l’Occitanie. La Cour reconnaissait cependant que la hausse des dépenses de fonctionnement observée lors n'était pas significativement différente entre les régions fusionnées et les régions non fusionnées. En 2021, la Direction générale des collectivités locales a publié une étude où elle soulignait l’évolution contenue des dépenses de fonctionnement et la forte hausse de l’investissement, tout en améliorant leur capacité de désendettement.
10 ans plus tard, qu’en est-il ?
Tirer un bilan n’est pas chose si facile. En effet, il faut se souvenir qu’à l’occasion de ce découpage, les régions ont récupéré les dépenses de transports interurbains et scolaires des départements, ce qui avait pour conséquence d'augmenter mécaniquement les dépenses de fonctionnement. Lors de nos premières publications à ce sujet, nous avions été interpellés par la présidente de la région Occitanie pour rappeler que la gestion des fonds européens auparavant confiée à l'Etat avait été transférée aux régions pour les fonds agricoles et cogérés avec l’Etat pour les autres fonds (FSE et FEDER). La région très agricole était donc impactée par le calcul des dépenses de fonctionnement puisqu’elle avait fait le choix de passer massivement les fonds agricoles en dépenses de fonctionnement là où les autres régions les ont inclus en dépenses d’investissement.
La Fondation IFRAP a choisi de suivre trois indicateurs en particulier pour établir ce bilan : les dépenses de fonctionnement avec les réserves évoquées plus haut, car cela reste le meilleur moyen de mesurer l’efficacité des politiques régionales avec les charges de personnel, deuxième indicateur retenu. Cette note ne prend en compte que les régions métropolitaines hors Corse. Dans les autres régions il y a un rapprochement entre les compétences régionales et départementales (notamment sociales) qui ne les rend pas comparables avec les régions métropolitaines.
Enfin nous avons regardé à la fois l’évolution de ces dépenses en valeur et par habitant, même si ce dernier indicateur est influencé par l’évolution démographique. Certaines régions font face à un fort dynamisme démographique — à l'instar de l'Occitanie, des Pays de la Loire ou de P.A.C.A. —, ce qui augmente la demande de services publics (transports, lycées) mais dilue mécaniquement les coûts par tête. À l'inverse, des régions à démographie stagnante ou en déclin (comme la Bourgogne-Franche-Comté ou le Grand Est) voient leurs ratios par habitant augmenter sous le poids de charges fixes qui se répartissent sur une base de population plus restreinte.
Les évolutions sont présentées en euros courants (valeur nominale) et en euros constants (base 2015, corrigée de l'inflation).
Les Dépenses Réelles de Fonctionnement (DRF)
Situation en 2025
Moyenne métropolitaine : La DRF globale s'établit à 22 560 849 199 €, soit une moyenne de 336,60 €/hab.
Les extrêmes en valeur : L'Île-de-France enregistre la DRF la plus élevée (2 967 989 000 €) et le Centre-Val de Loire la plus basse (1 038 396 000 €).
Les extrêmes par habitant : La Bourgogne-Franche-Comté présente le ratio le plus élevé avec 423,50 €/hab (traduisant le coût du maintien des services dans un territoire moins dense). L'Île-de-France affiche le ratio le plus faible à 237,64 €/hab, optimisé par une concentration démographique extrême.
Évolution 2016-2025 et impact démographique
Tendances générales : À l'échelle métropolitaine, la DRF a augmenté de +34,58 % en courants (+11,47 % en constants). La région P.A.C.A. détient la plus forte hausse réelle (+26,39 % en constants), poussée par des investissements d'exploitation lourds. À l'inverse, l'Île-de-France réalise un véritable effort de compression budgétaire avec une baisse réelle de -8,21 % en euros constants.
L'effet "Occitanie" : En euros courants, la DRF globale de l'Occitanie a progressé de près de +35 %. Pourtant, grâce à l'une des plus fortes croissances démographiques de France sur la période, son ratio par habitant est resté remarquablement maîtrisé. La croissance de la population a agi comme un amortisseur, absorbant l'augmentation des dépenses de fonctionnement nécessaires pour équiper ce nouveau public.
Les charges de personnel
Les frais de personnel subissent la double pression des revalorisations nationales (point d'indice) et des besoins locaux.
Situation en 2025
Moyenne métropolitaine : La masse salariale globale atteint 4 000 136 663 €, soit 59,68 €/hab.
Les extrêmes en valeur : L'Île-de-France est au plus haut (546 964 000 €) et le Centre-Val de Loire au plus bas (171 051 000 €).
Les extrêmes par habitant : La Bourgogne-Franche-Comté dépense le plus par administré (76,91 €/hab), pénalisée par l'éparpillement de ses infrastructures (notamment les lycées). L'Île-de-France dépense le moins (43,79 €/hab).
Évolution 2016-2025 et impact démographique
À l'échelle nationale, les charges de personnel ont augmenté de +35,66 % en courants (+12,36 % en constants).
Dans les régions à forte croissance démographique comme l'Occitanie ou les Pays de la Loire (+52,43 % en courants, +26,25 % en constants), le recrutement de personnels (notamment dans les lycées et les transports régionaux) a été indispensable pour faire face au flux de nouveaux habitants. Toutefois, l'augmentation de la population tempère fortement l'impact de cette hausse sur le citoyen lorsque le ratio est ramené par habitant.
Seuls les Hauts-de-France affichent une baisse réelle de leur enveloppe de personnel (-0,50 % en constants), signe d'une politique de non-remplacement.
Au final, si l'on regarde le poids des dépenses de fonctionnement des régions métropolitaines dans le PIB, on n'observe pas de différence depuis la fusion des régions (environ 0,75 % de PIB en 2016 comme en 2025). Pour autant, la Fondation IFRAP a calculé qu'en alignant les régions sur les Pays de la Loire (région la moins dépensière hors Ile-de-France), les régions auraient pu économiser 5 milliards d’euros sur l’année 2023. Les économies auraient été réparties comme suit :
- 3 milliards d’économies en dépenses de fonctionnement (dont 687 millions en charges de personnel).
- 2 milliards d’euros en dépenses d’investissement.
L'encours de la dette
L'endettement traduit le choix de recourir à l'emprunt pour financer les infrastructures.
Situation en 2025
Moyenne métropolitaine : L'encours total s'élève à 33 701 039 800 €, soit 502,81 €/hab.
Les extrêmes en valeur : L'Île-de-France porte l'encours le plus lourd (6 913 281 364 €) et le Centre-Val de Loire le plus faible (1 207 534 032 €).
Les extrêmes par habitant : Les Hauts-de-France atteignent le ratio le plus élevé (602,96 €/hab). La Normandie présente l'encours par tête le plus bas (384,92 €/hab).
Évolution 2016-2025 et impact démographique
Les trajectoires extrêmes : L'encours global a augmenté de +43,15 % en courants (+18,34 % en constants). La Bourgogne-Franche-Comté enregistre une explosion de son endettement (+142,17 % en courants, +100,53 % en constants), une hausse d'autant plus subie que sa population locale n'augmente pas pour lisser l'effort. À l'opposé, la Normandie confirme une stratégie de désendettement, avec une baisse de son encours de -13,95 % en courants (-28,75 % en constants).
Le cas des régions attractives (Occitanie / Pays de la Loire) : Pour ces territoires, l'accueil de populations nouvelles exige des investissements massifs (constructions de lycées, extensions des réseaux de transports collectifs). L'endettement global y a donc fortement progressé en valeur absolue. Cependant, la hausse simultanée de la population permet de répartir cette charge de remboursement sur un plus grand nombre de contribuables futurs, rendant la dette par habitant beaucoup plus soutenable.