Mayotte : un coût public élevé qui va s'aggraver
Mayotte est devenue une nouvelle région française le 1er janvier 2026, ainsi qu’une collectivité territoriale unique (fusionnant département et région), à l’instar de la Guyane et de la Martinique, dans le même mouvement. Cette évolution institutionnelle doit permettre d’accélérer la reconstruction et le développement de l’archipel à la suite des dégradations graves subies par le passage du cyclone Chido dans la nuit du 13 au 14 décembre 2024. Un récent rapport sénatorial relatif à la situation institutionnelle, la justice, la sécurité et l’immigration à La Réunion et à Mayotte fait le point. Montrant qu’à la situation d’urgence engendrée par cette catastrophe s’ajoute l’approfondissement des difficultés de l’île, déjà nombreuses. Tout d'abord, une bombe démographique à retardement avec désormais au 1er janvier 2026 une population de 338.000 personnes (estimation initiale), ensuite un PIB public hypertrophié, à moitié voire à 60% public (selon les métriques) et un chômage estimé à près de 29% (2024). Enfin, une convergence vers le droit commun des minima sociaux à horizon 2031: RSA, allocations chômage, APL, etc. qui vont encore accroître la mise sous perfusion de Mayotte.
Mayotte en 2026 c’est a minima 338,200 habitants en 2026 en attendant le recensement de l’INSEE :
La question démographique est centrale dans les problèmes socio-économiques de Mayotte, notamment dans la mesure où l’immigration clandestine explique en grande partie l’explosion de sa population. En utilisant les statistiques disponibles de l’INSEE et leur dernière mise à jour, on peut estimer qu’en 2026, la population mahoraise devrait attendre 338.200 habitants, ce qui place la situation actuelle en situation de légère inflexion par rapport au scénario le plus alarmiste publié par l’INSEE en 2020.
Source : INSEE[1], consulté le 16 avril 2026.
L’écart est en effet très ténu pour 2026 avec 5.800 habitants de différence, et pourrait être balayé par la publication des premiers chiffres par l’INSEE à l’été (et définitifs en décembre) à la suite du recensement exceptionnel intervenu entre novembre 2025 et le 24 janvier 2026.
Et la particularité de cette poussée démographique est qu’elle est largement d’origine étrangère : comorienne d’abord (puisque Mayotte est distante de 70 km de la plus proche île de l’archipel des Comore), mais aussi depuis le début des années 2020 de l’Afrique des grands lacs. D’après les estimations de la mission sénatoriale, près de la moitié de la population est d’origine étrangère et la moitié de ces étrangers sont en situation irrégulière en 2017. En extrapolant ces chiffres, cela fait aujourd’hui entre 80.000 et 100.000 personnes en situation irrégulière, pour 160.000 à 200.000 étrangers résidents à Mayotte. Cette croissance reposant comme l’évoque l’INSEE « sur le dynamisme des naissances » lié à l’immigration dans la mesure où seulement 26,6% en moyenne des naissances intervenues entre 2014 et 2025 étaient de mères françaises. On recense par ailleurs en moyenne 6 enfants/femme pour les mères nées à l’étranger contre 3,5 pour les femmes nées à Mayotte.
Source : INSEE (2026[2]).
Cette problématique se conjugue avec l’importance de l’habitat indigne, sous la forme d’abris de fortune (les bangas) qui représentent près de 35% des habitations de Mayotte.
Une lutte renforcée contre l’immigration clandestine (LIC) qui patine :
Pour faire face au phénomène migratoire illégal, la France a mobilisé des moyens importants, mais qui semblent insuffisants dans la mesure où « cette immigration clandestine s’accompagne d’une immigration familiale, qu’elle contribue en grande partie à entretenir. » C’est ainsi que les titres « parent d’enfant français » et « liens personnels et familiaux » représentaient près de 85% des titres délivrés en 2023 et 80,2% des titres en 2024. Or ces titres sont « délivrés à des personnes entrées irrégulièrement sur le territoire national » dans leur très grande majorité à 93% pour les titres liens personnels et familiaux et à 84% pour les titres « parent d’enfant français ».
S’y ajoutent les immigrés d’Afrique de l’Est et des grands lacs, qui cherchent à transiter par Mayotte pour rejoindre le territoire national et qui demandent systématiquement l’asile, ce qui encombre le CRA (centre de rétention administrative) en ralentissant les rotations (puisqu’il n’existe pas de traités de réadmission avec les pays d’origine). Leur nombre s’élevait à 1.653 en 2024.
La préfecture de Mayotte en toute transparence publie les statistiques attachées à la lutte contre l’immigration clandestine (LIC) sur son site internet[3].
Source : Préfecture de Mayotte (2026)
On y trouve en particulier les statistiques de reconduites à la frontière, soit 23.421 en 2025 contre 19.262 en 2024 (+26,7%), qui constitue une reprise après le cyclone Chido qui avait détruit une partie du matériel de repérage et d’interception (2 vedettes, ainsi que la destruction de plusieurs radars). S’agissant des interceptions en mer, celles-ci ont représenté 390 embarcations (Kwassas) en 2025, permettant l’interpellation de 240 passeurs et de 4.584 étrangers en situation irrégulière. Le rapport de la préfecture précise que « la LIC « mer » a été fortement ralentie au début de l’année 2025 (janvier/février) par la destruction d’une grande partie du système de détection des embarcations par le cyclone Chido. » Les interceptions sont plus faibles qu’en 2024 (493 embarcations saisies) et 6.764 étrangers en situations irrégulières interpellés en mer[4].
Des crimes et délits qui explosent avec une chaine pénale et judiciaire à la peine :
La situation sécuritaire dans l’île est très dégradée : entre 2016 et 2023 les homicides ont augmenté de 41%, les violences sexuelles de 73%, les coups et blessures volontaire de 48%, les vols avec armes de 85% et les dégradations de 94%. Par ailleurs le SSMSI vient de montrer qu’en 2025, les cambriolages de logement à Mamoudzou (la capitale) étaient en hausse de 67% par rapport à 2024 avec 255 soit un taux de 12,74 cambriolages pour 1000 habitants, faisant d’elle la 5ème ville la plus cambriolée de France[5]. Il faut dire que l’éclairage urbain la nuit n’est pas assuré.
Caractéristique Mahoraise, la part des mineurs est prépondérante dans la commission des infractions recensées : ils représentaient en 2022 : 81% des mis en cause pour vols et violences sans armes, 57% dans les vols avec armes, 72% des cambriolages à domicile, 48% des violences sexuelles, 34% des viols, 27% dans les homicides ou tentatives d’homicides et 46% dans les violences envers les personnes dépositaires de l’autorité publique. Pour 2024, on recense 227 procédures « violences intrafamiliales », 1.940 atteintes volontaires à l’intégrité physique, 2.255 fais d’atteinte aux biens, 169 faits de violence dans les transports scolaires. Enfin en 2023, le taux d’homicide était trois fois supérieur à la moyenne nationale (5,5/100.000 habitants contre une moyenne de 1,5/100.000) et un taux de vol avec armes 25 fois supérieur.
Cependant malgré les moyens mis en place se traduisant par un doublement des effectifs de policiers (entre 2016 et 2024) et de la gendarmerie nationale (2017 et 2025), ainsi que l’ambition d’y ajouter la formation de 300 gendarmes et policiers auxiliaires mahorais dans le cadre de la loi de programmation pour la refondation de Mayotte du 11 août 2025, les moyens déployés permettent une « sécurisation de la chaîne pénale » mais pas de la chaîne judiciaire. En effet après le cyclone Chido pas moins de 40% de la surface des infrastructures judiciaires se sont trouvées hors d’usage, tandis que les « opérations » coup de poing se sont révélé sans lendemain (Shikangara, Wuambushu, Mayotte place nette).
Il faut dire que malgré le recours aux procédures rapides (comparutions immédiates, convocations par procès-verbal, instructions renforcées des faits impliquant des mineurs), et une judiciarisation systématique des faits les plus graves « et la condamnation des donneurs d’ordres », « la sous-dotation chronique des moyens judiciaires (…) réduit la fluidité de la chaîne pénale ». Et les points de blocage sont nombreux : manque de greffiers, d’administrateurs, mais aussi d’interprètes dans un territoire où seulement 55% des habitants maîtrisent le français tandis que 81% de la population parle Shimaoré ou Kibushi. On relève aussi une saturation pénitentiaire qui contraint la réponse judiciaire : en effet la capacité pénitentiaire sur l’île est de 278 places, et en octobre 2024, et accueillait pas moins de 663 détenus, soit un taux d’occupation proche des 238%, statistique très proche au 1eravril 2026 avec 668 détenus (240%). A noter (voir infra) que le projet de second programme pénitentiaire de 400 place qui devait débuter en 2027 a été remplacé par le ministre de la Justice Gérald Darmanin par la mise en place de prisons « modulaires » de 250 à 300 places dont l’ouverture est prévue dès 2028.
Et pourtant des pouvoirs publics qui dépensent massivement :
La situation dégradée de Mayotte, avec ou sans catastrophe naturelle nécessite une véritable « perfusion » d’argent public, l’Etat ne lésinant pas sur son soutien pour améliorer les conditions d’existence de la population. Ce faisant, cette attitude contribue à rendre l’exode vers Mayotte toujours plus désirable, d’autant que les pouvoirs publics ont décidé un rapprochement progressif du droit social applicable à Mayotte avec celui de la métropole notamment s’agissant du RSA, de l’AAH et du SMIC d’ici à 2031. C’est ce que prévoit entre autres la loi n°2025-797 du 11 août 2025 de programmation pour la refondation de Mayotte, qui accélère même cette convergence qui initialement lors de la départementalisation en 2011 était fixé à 2036.
Sur le plan financier ces financements s'articulent autour de la réponse à l'urgence post-cyclonique, des plans de développement structurels et des budgets alloués à des secteurs spécifiques.
a. Fonds d'urgence et de reconstruction (Post-Cyclone Chido)
L'État et l'Union européenne ont mobilisé des moyens financiers exceptionnels pour faire face aux dégâts du cyclone Chido, estimés à plus de 3 milliards d'euros.
Fonds de solidarité de l'Union européenne (FSUE) : Une enveloppe de 89,6 millions d'euros a été allouée à Mayotte, dont 24 millions d'euros ont été versés en amont sous forme de préfinancement.
Mécanisme européen RESTORE : Ce mécanisme permet de réaffecter l'aide européenne (fonds FEDER et FSE+) vers la reconstruction, sur un potentiel de 1,5 milliard d'euros mobilisables par la France pour les catastrophes de 2024 et 2025.
Prêt "Reconstruction Mayotte" : Opéré par la Banque des territoires et garanti à 100 % par l'État, ce prêt dispose d'une enveloppe de 600 millions d'euros et bénéficie d'un différé de remboursement de cinq ans.
Bataillon de reconstruction (BATREC) : L'intervention de ce bataillon militaire a coûté environ 1,5 million d'euros, somme principalement consacrée à l'achat de matériaux et à la location d'engins.
b. Budgets de l'État : LFI 2025 et PLF 2026
L'État a inscrit des crédits spécifiques au sein de la mission "Outre-mer" pour amorcer et pérenniser la reconstruction.
Fonds d'amorçage pour la reconstruction (2025) : La loi de finances pour 2025 a abondé la mission "Outre-mer" de 100 millions d'euros en autorisations d'engagement (AE) et de 35 millions d'euros en crédits de paiement (CP).
Projet de loi de finances (PLF) pour 2026 : Le programme 123 "Conditions de vie outre-mer" prévoit un financement global pour Mayotte de 290 millions d'euros en AE et de 160 millions d'euros en CP.
Dans le détail, ce PLF 2026 comprend :
Le fonds de reconstruction : 200 millions d'euros en AE et 125 millions d'euros en CP.
La Ligne budgétaire unique (LBU) : Une contribution de 45 millions d'euros en AE.
Le plan eau Mayotte : Un renforcement à hauteur de 26 millions d'euros en AE.
Le contrat de convergence et de transformation (CCT) : Un financement de 20 millions d'euros en AE.
c. Programmation pluriannuelle et plans de développement
Pour répondre au retard structurel de l'archipel, plusieurs plans d'investissement massifs ont été actés.
Loi de programmation pour la refondation de Mayotte (2025-2031) : Cette loi et son rapport annexé prévoient près de 4 milliards d'euros (précisément 3,9 milliards d'euros) d'investissements prioritaires sur la période.
Contrat de convergence et de transformation (CCT2) 2024-2027 : L'État y contribue à hauteur de 818 millions d'euros, assumant plus de 80 % de l'effort financier total face à la fragilité des finances locales.
Plan pour l'avenir de Mayotte (PPAM de 2018) : À titre de comparaison, ce plan de développement précédent comprenait déjà un effort financier supérieur à un milliard d'euros.
d. Budgets sectoriels majeurs
Certains domaines d'infrastructures et d'action sociale mobilisent des financements très importants et clairement chiffrés.
Réseaux d'eau et d'assainissement : La loi de programmation pour la refondation consacre 730 millions d'euros au système de gestion de l'eau et de l'assainissement. (La commission des finances estimait par le passé les besoins d'investissement à 743 millions d'euros pour la période 2016-2023).
Infrastructures judiciaires et pénitentiaires :
La création d'un deuxième centre pénitentiaire (400 places) est évaluée à 290 millions d'euros. Celui-ci a cependant été réorienté vers un projet de prisons modulaires (ouverture en 2028), permettant la création de 250 à 300 places supplémentaires.
Le projet de création d'une nouvelle cité judiciaire à Mamoudzou représente un coût estimé à 124 millions d'euros.
Aide sociale à l'enfance (ASE) : À la charge de la collectivité locale, ces dépenses ont explosé sous la pression démographique et sociale, passant de 7,18 millions d'euros en 2017 à 69,55 millions d'euros en 2025. L’ASE est ainsi devenue le premier poste budgétaire de département puis de la collectivité unique, et grève son équilibre financier.
Un PIB majoritairement public suivant les métriques
Mayotte comme tous les DOM possèdent un PIB lourdement public. Suivant la méthode utilisée, approche par la production via la VA (valeur ajoutée) ou approche par la demande via les dépenses de consommation finale, le résultat est légèrement différent. Les derniers chiffres connus viabilisés datent de 2023[6].
Source : INSEE 2025
En 2023, la consommation finale des administrations publiques à Mayotte représentait 1,978 Md€, soit 57% du PIB et 52,7% de la consommation finale totale. Le PIB étant augmenté de la formation brute de capital fixe (investissements publics et privés), mais diminué du solde extérieur, or Mayotte importe énormément (pour 1,26 Md€ en 2023 contre seulement 94 M€ d’exportation). Ce chiffre est toutefois plus important si l’on y inclus les ISBLSM (institutions sans but lucratif au service des ménages), c’est-à-dire les différents organisme associatifs ou non qui concourent au développement des politiques publiques. La consommation finale publique atteint alors les 2,087 Md€, soit 60,1% du PIB. En hausse de 7,3% par rapport à 2022.
L’approche du PIB par la VA (valeur ajoutée) donne un résultat différent, puisque la VA publique atteint 1.720,3 Md€ en 2023, soit 49,5% du PIB, soit une hausse de 7,2% par rapport à 2022.
Composition du PIB | 2023* | Part du PIB | Évolution | Contribution à |
PIB - approche production | 3 473,5 | 100,0 | 9,3 | 9,3 |
Valeur ajoutée (VA) des administrations publiques | 1 720,3 | 49,5 | 7,2 | 3,6 |
VA des sociétés (financières et non-financières) | 1 149,0 | 33,1 | 9,3 | 3,1 |
VA des ménages | 580,3 | 16,7 | 16,9 | 2,6 |
Impôts nets de subventions sur produits | 23,9 | 0,7 | -9,8 | -0,1 |
PIB - approche demande | 3 473,5 | 100,0 | 9,3 | 9,3 |
Dépense de conso. finale des admin. publiques et des ISBLSM | 2 087,0 | 60,1 | 7,3 | 4,5 |
Consommation finale des ménages | 1 667,8 | 48,0 | 7,7 | 3,7 |
Formation brute de capital fixe et variations de stocks | 889,5 | 25,6 | 14,6 | 3,6 |
Solde des échanges avec l'extérieur | -1 170,8 | -33,7 | 7,3 | -2,5 |
Source : INSEE 2025
En revanche, on ne peut plus avoir accès via les DPT (documents de politiques transfersales) à l’ensemble des concours de l’Etat déployés en direction de Mayotte, puisque « l’orange » spécifique ne détaille plus la ventilation de ces concours par collectivité ultramarine. Pour mémoire cependant, ces concours atteignaient 1,8 Md€ en 2023 et 1,844 Md€ (prévisionnel) en 2024[7].
| Taux d’emploi en % - en 2024 | ||
| Caractéristiques | Mayotte | Hexagone |
| Ensemble | 32 | 69 |
| Femmes | 23 | 66 |
| Hommes | 42 | 72 |
| 15-29 ans | 13 | 49 |
| 30-49 ans | 45 | 84 |
| 50-64 ans | 51 | 68 |
| Nés à Mayotte | 40 | |
| Nés à l’étranger | 23 |
On mesure par ailleurs la faiblesse de l’activité économique au taux de chômage régnant dans l’archipel[8], soit 34% en 2024 contre 7,3% dans l’hexagone (IEDOM) au sens du BIT, l’INSEE est moins disante avec 29%, tandis qu’en face seulement 32% des personnes en âge de travailler (15-64 ans) sont en emploi, soit une personne sur trois[9].
Un développement économique et institutionnel difficile car pensé à l’envers :
En effet deux caractéristiques expliquent en sus de l’explosion démographique les difficultés de développement d’infrastructures solides et d’un tissu entrepreneurial robuste : un désordre foncier persistant et une situation hydrique excessivement dégradée.
Le désordre foncier constitue un frein majeur et structurel au développement de l'archipel, affectant tant le secteur public que le secteur privé.
L'ampleur de la situation :
Près de 60 % du territoire n'est pas couvert par un titre foncier juridiquement incontestable. Plus de 100 000 parcelles seraient non immatriculées ou dans une situation juridique incertaine.
Le foncier public est également touché : près de 22,8 % des parcelles du département sont dans l'attente d'une régularisation.
Cette situation empêche la constitution de réserves pour construire des logements sociaux et entrave la réalisation d'infrastructures d'intérêt général. Elle décourage l'investissement privé, les porteurs de projets ne pouvant garantir juridiquement l'assise de leurs opérations ou accéder au crédit. L'insécurité foncière favorise un taux d'occupation informelle très élevé, avec la prolifération de « bangas » (abris précaires) et de bidonvilles.
Les racines historiques et juridiques :
L'immatriculation des terres n'a été rendue obligatoire pour tous qu'à partir de 2008.
Le cadastre n'a été établi que très tardivement, en 1992.
Cette absence de liquidation successorale a créé des indivisions très anciennes sur plusieurs générations, figées par la règle de l'unanimité qui était alors requise pour toute décision.
La reconstitution des chaînes de propriété est aggravée par l'insuffisance de l'état civil ancien.
L'archipel est marqué par une sédimentation juridique où la légalité républicaine peine à converger avec les règles traditionnelles issues des coutumes africaines et du droit musulman. Les transmissions de biens s'opèrent souvent de manière orale ou coutumière, sans acte notarié ni ouverture de succession.
Face à cette urgence, les pouvoirs publics ont progressivement déployé un arsenal juridique et institutionnel dérogatoire pour accélérer la régularisation.
Le rôle central de la Commission d'urgence foncière (CUF) :
Créée par la loi de 2017, la CUF est un groupement d'intérêt public doté d'une double mission : inventorier les biens sans titre de propriété et procéder au « titrement » via la délivrance d'actes de notoriété. Elle a récemment fait l'objet d'une professionnalisation (déploiement de brigades mobiles d'enquêteurs, intervention de géomètres-experts) et d'une numérisation de ses outils de cartographie. Si bien qu’elle n’exerce une activité véritablement professionnelle et un traitement industrialisé des parcelles et des titres que depuis 2025.
Cette réorganisation a permis de réduire les délais d'instruction des dossiers de plus de deux ans à environ sept mois, soit une division par 3.
L'assouplissement des règles juridiques (Loi Letchimy et adaptations) :
Pour faciliter la sortie des indivisions anciennes (plus de 10 ans), une procédure dérogatoire permet désormais de vendre ou partager un bien avec une majorité simple (plus de la moitié des droits) au lieu de l'unanimité.
Le délai de prescription acquisitive (le fait de devenir propriétaire par l'usage continu du terrain) a été exceptionnellement réduit de 30 ans à 10 ans pour Mayotte par la loi de 2024, avec un effet rétroactif consolidé par la loi de 2025.
L'acte de notoriété « renforcé », qui inverse la charge de la preuve au profit de l'occupant et devient irréfutable après cinq ans sans contestation, a été prolongé jusqu'en 2038.
La coordination opérationnelle avec la reconstruction :
La loi de 2025 a créé l'Établissement public de reconstruction et de développement (EPRD) de Mayotte, chargé d'accélérer les chantiers.
L'EPRD et la CUF travaillent désormais en étroite complémentarité, l'un assurant le volet opérationnel et l'autre la sécurisation juridique des emprises foncières.
La « stabilisation » foncière est un enjeu de développement économique majeur mais bute encore sur le fait qu’une sincérisation du foncier emporte généralement assujettissement automatique à l’imposition directe locale (taxe foncière à minima), ce qui freine encore les démarches des bénéficiaires, qui ne veulent pas se retrouver contribuables du jour au lendemain. Les démarches ont par ailleurs un coût qu’il faudrait parvenir à alléger via des mécanismes incitatifs dérogatoires. Une exonération de fiscalité directe locale pendant 10 ans, puis progressive pendant 5 ans pourrait permettre de faire basculer doucement les nouveaux propriétaires « titrés » vers leur statut de contribuable de plein exercice. La mission sénatoriale ne se prononce pas malheureusement sur cette question.
Résoudre la crise hydrique à Mayotte
Mayotte fait face à un manque d'approvisionnement en eau potable qui s'est transformé en une crise aiguë entre novembre 2022 et février 2024. En décembre 2023, le Conseil d'État a d'ailleurs officiellement reconnu l'existence d'une « crise hydrique exceptionnelle » sur le département.
a. Les raisons profondes de cette crise La pénurie d'eau à Mayotte ne s'explique pas seulement par la météo, mais par une combinaison de facteurs structurels :
b. Les moyens développés pour y faire face Pour répondre à cette urgence vitale, l'État a déployé des mesures s'échelonnant du court au long terme.
À court terme (Mesures d'urgence) :
À moyen et long terme (Planification et investissements) :
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[1] Voir en particulier, INSEE https://www.insee.fr/fr/statistiques/serie/001760180, ainsi que https://www.insee.fr/fr/statistiques/4632225 ainsi que https://www.insee.fr/fr/statistiques/4628193
[2] https://www.insee.fr/fr/statistiques/8743599
[3] https://www.mayotte.gouv.fr/Actions-de-l-Etat/Lutte-contre-l-immigration-clandestine-LIC
[4] Comparer le bilan 2024 https://www.mayotte.gouv.fr/contenu/telechargement/29232/264578/file/Bilan%20LIC%202024%20.pdf et le bilan 2025 https://www.mayotte.gouv.fr/contenu/telechargement/29910/271045/file/Bilan%20LIC%202025.pdf
[6] Voir INSEE, comptes économiques de Mayotte, 13 novembre 2025 ainsi que La croissance économique reste dynamique à Mayotte en 2023, INSEE flash Mayotte n°199, 13 novembre 2025.
[7] https://www.ifrap.org/etat-et-collectivites/mayotte-les-chiffres-cles-dune-situation-explosive
[8] IEDOM, rapport annuel 2024, juin 2025, https://assets.agencezebra.net/IEDOM/Mayotte/IEDOM_MAYOTTE_RA24.pdf
[9] Une personne de 15 à 64 ans sur trois en emploi à Mayotte en 2024, INSEE Flash Mayotte, n°193, 13 juin 2025. https://www.insee.fr/fr/statistiques/8586371