Emploi et politiques sociales

Taux de chômage : 8 ou 13% ?

20 février 2021 • Samuel-Frédéric Servière

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La publication concernant le niveau de chômage au sens du BIT au 4ème trimestre 2020 vient d’être diffusée par l’INSEE mi-février 2021 avec un chômage qui ressort à 8% de la population active, tandis que la DARES a publié fin janvier 2021 le nombre des demandeurs d’emplois inscrits à Pôle Emploi par catégories. Les méthodologies sont très différentes (base déclarative pour l’enquête emplois de l’INSEE, inscriptions administratives pour Pôle Emploi et règles de gestion interne) mais alors que les chômeurs au sens du BIT ressortent à 2,353 millions au T4 pour la France entière hors Mayotte, avec un halo du chômage complémentaire de 1,753 million, les inscrits en catégorie A à Pôle Emploi représentent 3,817 millions sur le même périmètre (métropole + DOM hors Mayotte). De l’aveu même de l’INSEE, « comme au deuxième trimestre, la baisse du chômage est aussi pour partie « en trompe-l’œil » : en raison du deuxième confinement, entre le 30 octobre et le 15 décembre, un nombre important de personnes ont basculé vers l’inactivité (halo autour du chômage ou inactivité hors halo), faute notamment de pouvoir réaliser des recherches actives d’emploi dans les conditions habituelles. Par ailleurs, la hausse de l’emploi est à relativiser par le repli des heures travaillées par emploi. » Et ces personnes peuvent se retrouver néanmoins en inscrits en catégorie A dans les fichiers de Pôle Emploi… La vague du chômage n’est donc pas du tout conjurée mais ralentie par le recours efficace, bien qu’en repli, à l’activité partielle.

Des courbes qui divergent entre la définition du chômage au sens du BIT et les critères d’inscription en catégorie A chez Pôle Emploi

L’INSEE a expertisé les différences expliquant une divergence croissante entre le nombre de chômeurs au sens du BIT et les inscrits à Pôle Emploi. Son analyse qui a été publiée dans un dossier thématique de sa publication annuelle Emploi, chômage, revenus du travail de 2019, concernant les années 2013 à 2017[1]. Malheureusement cette tentative n’a pas été réactualisée dans sa mise à jour de 2020[2].

Sources : INSEE (février 2021), DARES (janvier 2021)

Elle mériterait de l’être en urgence à compter de 2021 afin de mieux documenter l’année de crise 2020, et ses deux confinements sur le chômage et son indemnisation.

Différences méthodologiques entre chômage au sens de BIT et demandeurs d’emplois au sens de Pôle Emploi

Le chômeur au sens du BIT est une personne âgée de 15 ans ou plus répondant à trois critères cumulatifs :

  • Sans emploi durant une semaine donnée ;
  • Disponible pour travailler dans les deux semaines ;
  • Qui a effectué au cours des quatre dernières semaines, une démarche active de recherche d’emploi ou a trouvé un emploi qui commence dans les trois mois.

L’INSEE précise que « les démarches actives incluent étudier des annonces d’offre d’emploi, demander à ses amis, sa famille ou son entourage, contacter Pôle Emploi, etc. » mais « Être inscrit à Pôle Emploi n’est pas en soi une démarche de recherche active.[3] » Par ailleurs c’est la seule définition permettant d’effectuer des comparaisons internationales pertinentes.

Le demandeur d’emploi au sens statistique est une personne qui s’inscrit à Pôle Emploi[4]. Chaque demandeur est enregistré dans une catégorie en fonction de sa disponibilité, de la quotité de temps de travail souhaité et du type de contrat recherché.

  • Catégorie A : demandeurs d’emploi tenus de faire des actifs positifs de recherche d’emploi, sans emploi ;
  • Catégorie B, C : demandeurs d’emploi tenus de faire des actifs positifs de recherche d’emploi, respectivement (B : ayant exercé une activité réduite courte (78 heures ou moins au cours du mois) ; C : ayant exercé une activité réduite longue (78 heures au cours du mois) ;
  • Catégorie D : demandeurs d’emploi non tenu de faire des actes positifs de recherche d’emploi (en raison d’un stage, d’une formation, d’une maladie…) y compris les demandeurs d’emploi en convention de reclassement personnalisé (CRP), en contrats de transition professionnelle (CTP), sans emploi et en contrat de sécurisation professionnelle ;
  • Catégorie E : demandeurs d’emploi non tenus de faire des actifs positifs de recherche d’emploi, en emploi (ex : bénéficiaires de contrats aidés) 

Les dernières données sont cependant illustratives :

Côté données INSEE de l’enquête emploi trimestrielle, la note d’éclairage complémentaire[5] apporte de précieuses informations : « Le premier confinement, qui a limité les démarches de recherche d’emploi et réduit la disponibilité pour travailler, s’est traduit par un recul du chômage en trompe l’œil. Avec la levée du confinement, le taux de chômage a ensuite rebondi pour atteindre, sur l’ensemble du 3ème trimestre 2020, un niveau supérieur de 0,7 point à celui de 2019. Au 4ème trimestre 2020, le 2ème confinement a eu des effets semblables au premier, mais avec une ampleur bien moindre, proche des marges d’imprécision de l’enquête ; en recul par rapport à 2019 sur le début du trimestre, le taux de chômage s’est établi à un niveau plus élevé en fin de trimestre. » Par ailleurs « le chômage partiel ou technique, qui a concerné jusqu’à un quart des personnes en emploi en avril 2020, a nettement reculé pour se stabiliser autour de 2% en septembre 2020. Il a légèrement rebondi avec le 2ème confinement, très loin de son niveau d’avril (6% en novembre). »

De fait on observe un nombre de chômeurs au sens du BIT de 2,693 millions au T3 2020 soit une augmentation de 32% par rapport au T2 2020, alors qu’il s’agit précisément de la période confinement. Le T4 est plus calme avec une baisse des effectifs de chômeurs de 13% soit 2,353 millions, un niveau plus bas que le T4 2019 qui affichait 2,406 millions de chômeurs (-2,2%).

Au contraire le nombre des inscrits à Pôle Emploi a explosé au T2 2020 comme l’indique la DARES[6], puisque le 1er confinement a limité pour les inscrits les facultés de retrouver un emploi (paralysie des flux sortants et dispositifs exceptionnels de soutien des chômeurs arrivant en fin de droits), tandis que les flux entrants s’inscrivaient massivement dans les registres de l’opérateur (+23,2%, soit 4,407 millions de demandeurs d’emploi de catégorie A France entière (hors Mayotte, +830,9 milles inscrits)). Au T3, contrairement au pointage du chômage effectué par l’INSEE, la DARES montre que les demandeurs d’emploi inscrits en catégorie A se replient[7], mais de façon plus lente (-11%, avec 3,924 millions d’inscrits, puis encore de -2,7% au T4, avec 3,817 millions d’inscrits.

On peut donc considérer que la courbe du chômage a un effet « retard » d’1 mois par rapport à la courbe des demandeurs d’emploi de catégorie A fournie par la DARES, mais que, puisque les conditions de radiation/sorties des demandeurs d’emploi, sont moins souples que celles du chômage, ces derniers, malgré leur entrée au sein du halo du chômage (c’est-à-dire des personnes qui se sont éloignées de la recherche active de façon plus ou moins durable) ou même se retrouvant classées hors du halo (ne souhaitant pas travailler) restent tout de même inscrits, y compris en catégorie A, dans les statistiques de Pôle emploi.

Sont reclassés au sein du halo du chômage des inscrits à Pôle emploi en catégorie A qui ne remplissent pas l’un des critères de la définition du chômage au sein du BIT, mais qui déclarent pourtant rechercher un emploi. Aux problèmes d’inscription calendaires pour un suivi par sondage au niveau de la semaine présentant des biais de disponibilité ou d’employabilité (vacances, maladies de courte durée, déménagements, succession d’emplois rapides mais courts) pour l’évaluation du chômage s’ajoutent d’autres situations plus limites avec des entrées sorties dans des contrats courts.

De façon paroxystique comme l’explique le dossier INSEE de 2019 (voir supra), certains inscrits en catégorie A peuvent être inscrits hors halo. C’est le cas de personnes déclarant ne pas pouvoir travailler pour raison de santé, ou en raison du suivi d’une formation. C’est le cas en particulier des personnes ayant un problème de santé mais ne disposant pas d’un arrêt de travail ou d’un arrêt inférieur à 15 jours, ou de celles qui suivent une formation de moins de 15 jours ou une formation non financée par Pôle Emploi. Il peut aussi s’agir de personnes de 58 ans et plus, qui sont proches de la retraite. S’ils sont inscrits au chômage en catégorie A, mais ne souhaitent pas travailler, ils seront reclassés comme inactifs hors halo au sens du BIT.

Bref, beaucoup d’explications techniques permettent de comprendre pourquoi la baisse du chômage visualisée dans les statistiques, ne se traduit pas par une baisse symétrique homothétique des inscrits à Pôle Emploi, même avec le décalage mensuel lié aux critères déclaratifs et d’enregistrement.

La vague que l’on ne voit pas, jusqu’à +5 points ?

Reste qu’une vague d’invisibles est sans doute bien présente : celle de ceux qui ne recherchent plus activement momentanément d’emploi ou dont les perspectives d’entrée dans la vie active ou de reclassement (âge) sont trop faibles dans un marché de l’emploi très contraint. Ils sont alors majoritairement classés dans le halo du chômage et peut-être pour une proportion impossible à évaluer hors halo.

Doit s’y ajouter la part des salariés en activité partielle dont les entreprises ne se sont pas délestées à cause des mesures de soutien gouvernementales malgré des perspectives d’affaires en berne. Le caractère transitoire et exceptionnel de ces mesures d’urgence aboutira tôt ou tard à un reclassement en chômage classique et à des inscriptions supplémentaires à Pôle Emploi.

Les statistiques montrent que le chômage partiel a représenté jusqu’à 25,9% des salariés en avril 2020 s’élevait encore en septembre (avant le second confinement) à 1,5%[8].  Les statistiques de l’activité partielle durant le second confinement ne sont pas encore disponibles. Mais de façon indirecte l’INSEE note qu’« au quatrième trimestre 2020, sous l'effet du dispositif d'activité partielle pendant le deuxième confinement, le sous-emploi augmente à nouveau (+1,7 point), à 8,9% », après un pic à 20% au second trimestre. Si l’on ne retient que les personnes ayant involontairement travaillé moins que d’habitude (ce qui inclut le chômage partiel) la hausse est de +2,1 points, à 4,2%[9].

Enfin reste la question des entreprises en difficultés que les pouvoirs publics appellent à se faire connaître au plus vite[10]. Par ailleurs se pose la question des entreprises « zombies » dopées aux PGE. Cette situation est toujours possible même si la Direction du Trésor modère l’amplitude de la vague à venir[11] (limitation de l’endettement en pourcentage du bilan des entreprises et significativement des PME, accumulation d’une trésorerie presque équivalente à leur surcroît d’endettement depuis le début de la crise, dettes importantes à l’égard de l’Etat et de la sécurité sociale (dont 23 milliards de cotisations à la mi-novembre), ce qui pourrait aboutir à des abandons de créances, des rééchelonnements et des transformations pour les PGE en quasi-fonds propres).

Il en résulte qu’il est sans doute possible d’estimer une marge de chômage non déclaré de l’ordre de près de 5 points à 13% de la population active. C’est un maximum mais cela peut se vérifier partiellement lorsqu’on rapproche le montant total des personnes au chômage pendant le 1er confinement ajouté au halo autour de ce chômage et le niveau total des demandeurs d’emplois inscrits en catégorie A sur la même période au T2. En effet le halo se déploie au T2 comme les inscrits en catégorie A alors que le chômage se dilate au T3. Au T2, le chômage + halo atteint 4,545 millions de personnes contre des inscrits à Pôle Emploi en catégorie A de 4,407 millions. C’est donc extrêmement proche (différentiel de 138.700). Au T3, leurs montants respectifs sont de 4,397 pour le chômage et son halo contre des inscrits à Pôle emploi en catégorie A de 3,924 millions, soit un différentiel de près de 473.000. Ce différentiel toutefois se réduit à nouveau drastiquement au T4 pendant le 2ème confinement puisqu’il n’atteint que 289.300 personnes. Il est donc vraisemblable que les 22% de chômeurs au sens du BIT non-inscrits à Pôle emplois au sens de l’étude de 2019 sont aujourd’hui beaucoup plus faibles (des ponctuellement désinscrits, plutôt jeunes). Sous ces réserves, on peut estimer raisonnablement qu’une vague cachée de chômage doit exister, avec un volume sans doute compris entre 2 et 5 points de la population active en provenance du halo et hors halo, mais dissimulée à cause des critères retenus de recherche active d’emploi et de disponibilité sur très courte période, ce que les inscriptions à Pôle emploi ont tendance à neutraliserA ce jour les dernières perspectives financières de l'UNEDIC anticipent un chômage en 2021 à 10,1% soit +2,1 points. Et il s'agit bien d'un minimum puisque comme le relève l'UNEDIC "Cette estimation ne tient pas compte des « effets de flexion » sur la population active, autrement dit des sorties durables de la population active, rendues très probables sous l’effet de la crise Covid-19. Par exemple, des étudiants ne pouvant pas rentrer sur le marché du travail et choisissant de poursuivre leurs études ou des personnes qui ne recherchent plus activement un emploi par manque de débouchés".


Commentaires

  • Par CHRIS • Posté le 25/02/2021 à 19:16 Il faut exclure de votre calcule tou les emplois de l'état (y compris l'armée) avec les collectivités (commune,etc.) et tout les emplis protégées. Le taux de chomage doit dépassé 25 %.
  • Par jean louis Prime • Posté le 25/02/2021 à 19:06 Il est évident qu une part du chômage n est pas identifié dans les chiffres et il faudrait y ajouter les entreprises qui sont dans une perspective inévitable de devoir recourir aux licenciements dans les semaines et les mois qui viennent. Pour celles ci, et après avoir économiquement vérifier l aspect inévitable des futurs licenciements, pourquoi ne pas laisser l initiative à l employeur d ouvrir des négociations en vue de la signature d un accord collectif de compétence sans attendre l accord des organisations syndicales où le résultat d un référendum. Quand l entreprise va dans le mur il faut laisser l employeur appuyer sur le frein pour éviter une catastrophe aux salariés.

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