Emploi et politiques sociales

Opéra de Paris, Renault, La Poste : quand des syndicats sont destructeurs

La gestion des personnels d'organismes intouchables

09 juillet 2020 • Philippe François

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"Il y a des organisations à l’Opéra de Paris, braquées contre toute forme de gouvernance, qui, en croyant défendre le salarié, mettent en péril l’outil de travail. Ce chantage continuel au lever de rideau, le fait de devoir attendre jusqu’à une demi-heure avant le lever de rideau pour savoir s’il sera joué ou non, tout cela n’a rien à voir avec notre métier" Voilà comment le directeur de l’Opéra de Paris a annoncé sa démission, suite au sabotage de cette prestigieuse maison par des personnels, qui a choqué les amateurs d’opéra, et tous les contribuables (pour rappel, le budget de l'institution tourne autour de 229 millions d'euros pour un déficit de 40 millions). Confrontés à des pratiques similaires, les dirigeants de Renault et de La Poste sont restés silencieux, soit résignés, soit décidés à faire changer les choses. Mais ces trois cas récents posent un problème beaucoup plus général : comment gérer des personnels persuadés que les organismes qui les emploient ne peuvent pas disparaître. Convaincus que, quoi qu‘ils fassent, ils seront sauvés par l’État, sans aucune, ou avec très peu de conséquences pour les saboteurs.

Cette attitude que dénonce le directeur de l'Opéra est encore plus surprenante dans un domaine où les conditions de travail sont loin d’être défavorables. On croyait que l’amour de l’art ou du travail dans un secteur exceptionnel créait un enthousiasme tel qu’il permettait de surmonter certains inconvénients inhérents au spectacle. Il semble que Stéphane Lissner visait un syndicat de machinistes, mais il a, par contre, excusé les grèves de ses danseurs et danseuses qui ont fait annuler de très nombreux spectacles en 2019-2020. Annuler le travail de ses centaines de collègues (décorateurs, machinistes, éclairagistes, musiciens…), décevoir ses milliers de  spectateurs et mettre l’Opéra en faillite pour défendre un système de retraite appliqué uniquement aux danseurs de l’Opéra de Paris, et pas à ceux des autres troupes en France, est très mauvais signe. D’autant plus que, contrairement à ce qui se passait en 1698, aucun danseur de l’Opéra ne cesse toute activité quand il cesse de danser à l’opéra. Ailleurs, quand les « cadres supérieurs » ont cette attitude, il n’est pas étonnant que les ouvriers, machinistes ou guichetiers oublient leurs responsabilités liées au lieu où ils travaillent. Trois ans après la démission fracassante du directeur du ballet de l’Opéra, Benjamin Millepieds, celle de Stéphane Lissner montre la profondeur des dysfonctionnements.   

Dysfonctionnements qui existent ailleurs

Chez Renault notamment dans l'usine de Sandouville en mai dernier. Après 2 mois de confinement où les salariés étaient payés entre 84 et 100%, le sujet était le retour au travail. Des échanges entre la direction de Sandouville et les syndicats avaient abouti à un accord sur le nombre de salariés et les conditions d’hygiène mises en place pour respecter les mesures barrières. Mais la veille de la reprise, la CGT obtenait de la justice l’interdiction de la reprise pour une question de forme : l’accord avait été finalisé par Internet et non pas par lettre recommandée. Contrainte par la justice, la direction s’est inclinée devant ce point de droit tandis que le syndicat majoritaire, CFE-CGC, déplorait cette action : "Sans commenter le jugement au fond, il n’est pas inutile d’en mesurer les conséquences pour les 2500 salariés du site (dont 700 intérimaires) et la précarité soudaine à laquelle il les confronte" et que même FO dénonçait un "coup politique".

Le déconfinement a aussi été difficile pour la Poste des Hauts-de-Seine, quand il a fallu réorganiser la distribution du courrier fin juin. La distribution du courrier 6 jours sur 7 a donc repris, comme c’est légal... mais le syndicat SUD-PTT a contesté cette reprise auprès du tribunal au prétexte que "la direction n’avait pas évalué la charge de travail d’un retour aux 35 heures". Le retour aux 28 heures sur quatre jours appliqués pendant le confinement, a été décidé par le Tribunal pour 27 communes sur les 36 du département. En cas de non respect de la décision, l'astreinte serait de 100 000 euros par jour. Cela jusqu'à ce que la Poste fasse une expertise sur le sujet des 35 heures (qui pour rappel, était bien le régime en place avant le confinement). L'entreprise doit également verser aux postiers plus de 253 000 euros à titre provisionnel, en plus des frais de justice avancés par les demandeurs.

Interrogé, le représentant de SUD-PTT a expliqué que la source du mécontentement n'était pas la question du temps de travail mais des effectifs : le syndicat affirme que la Poste s'est séparé de 20% de ses intérimaires pendant le confinement. Face à ce constat, les postiers, plutôt que d'assumer leur mission publique complète, on choisit de travailler moins. Tant pis pour les usagers. Heureusement, la Poste a déjà fait appel et s'accroche au fait que le tribunal de Versailles lui a déjà donné raison dans une affaire semblable. L'entreprise souligne d'ailleurs que, depuis le déconfinement, "moins de 3 % des établissements courrier de La Poste ont contesté ce retour au travail à temps complet".

Qu'en conclure ?

Parmi de nombreux autres, ces trois cas sont  représentatifs de la difficulté de maintenir un sens du risque et des responsabilités dans ces organismes. Le premier par sa portée symbolique très forte. Les deux autres par la décision syndicale d’entraver le fonctionnement de leur entreprise pour des points de forme, sachant bien que la  reprise ne pose aucun problème de fond, mais pour procurer un petit avantage ponctuel à ceux des salariés qui préfèrent moins travailler. Comme le disait Stéphane Lissner : « Il y a des organisations, braquées contre toute forme de gouvernance, qui, en croyant défendre le salarié, mettent en péril l’outil de travail. »

Le problème est en effet que certains syndicats et salariés de ces organisations (SNCF, RATP, Air France, Hôpitaux publics, Education nationale… ) sont persuadés que « quoi qu’il arrive, l’État paiera ». L’ouverture à la concurrence à commencé à mettre de la responsabilité à France Telecom/Orange, EDF ou Gaz de France/Engie. Ce sera bientôt le cas à la SNCF. En Suède et en Allemagne la délégation de gestion des hôpitaux publics en déficit ou dysfonctionnement durables, à des fondations ou à des chaînes de cliniques, a mis une borne aux dérives. Au Royaume-Uni, les « free schools », gérées par les parents jouent le même rôle dans l’éducation. En France, les écoles privées sous contrat qui remplissent un peu cette fonction, pourraient le faire vraiment si leur nombre n'était pas arbitrairement plafonné à 20%..  

Pour les organismes tels que l’Opéra, quelque chose reste à inventer en France. Le système d’autogestion peut être tenté. C’est le cas du très fameux Orchestre philharmonique de Vienne, du LSO de Londres, orchestre indépendant et autonome depuis 1904, détenu par ses musiciens, ou, en France, de l'orchestre Lamoureux qui survit depuis 1881, et du choeur Accentus fondé en 1992. À condition d’en assumer la conséquence naturelle en cas d’échec : la fermeture puis la refondation sur des bases entièrement nouvelles avec la réaffectation des financements publics éventuels.   

Commentaires

  • Par reiller • Posté le 14/07/2020 à 08:27 J'ai l'expérience de 30 années de service public, et j'ai vu l'EPIC qui m'employait décliner doucement jusqu'en 1980 environ jusqu'à ne plus être qu'une bureaucratie endormie. Pourquoi, et comment? En 1960 c'était encore la CGT qui motivait les troupes ,et elle seule. Puis le discours idéologique syndical a disparu et le vide a pris sa place .Ne reste alors que les avantages acquis, et ceux à acquérir au prétexte de progrès social que le privé aura demain....La seule question est pourquoi le management de ces organisations peut il être aussi insignifiant? Ou bien comment faire que ces organisations évoluent ,et deviennent apprenantes?
  • Par Viacolvento • Posté le 12/07/2020 à 10:33 Dans de nombreux cas la CGT et Sud se comportent comme le Covid : parmi leurs victimes, Seafrance et la ligne de Corse. Pôvre France !
  • Par BdelOpera • Posté le 11/07/2020 à 20:38 Vos commentaires concernant l’Opéra sont navrants de désinformation et généralisations. C’est dommage car il y a bien des salariés conscients de certaines mauvaises pratiques syndicales. Mais des articles comme le vôtre ne sont d’aucun soutien, au contraire, ils sont révoltants. Aussi, citer les propos d’un directeur qui abandonne lâchement ses salariés en pleine crise pour aller mieux briller à Naples (on pourrait largement développer), ou comparer l’Opéra à Accentus... ce sont des tristes blagues, hélas.
    • Par p.francois • Posté le 11/07/2020 à 22:00 Voir réponse à Izouniou ci-dessous.
  • Par dalne • Posté le 11/07/2020 à 17:30 quelle tristesse de voir cette merveilleuse maison que fait rêver le monde entier ternie par tous ces problèmes!
  • Par M. Venot • Posté le 10/07/2020 à 23:12 Les problèmes viennent généralement des centrales syndicales, comme la CGT, dont la position est fondée sur des principes généraux. Sur le plan local, dans l'entreprise, le dialogue est plus facile et aboutit généralement à un compromis satisfaisant pour tout le monde. J'ai dirigé pendat plusieurs années une usine sans subir de grèves. J'avais la chance que les délégués étaient suffisamment intelligents pour passer outre les directives de leurs centrales. M. Venot
  • Par Izouniou • Posté le 10/07/2020 à 13:45 C’est bien triste de faire un article sur un sujet si délicat et complexe sans faire une étude approfondie. La masse salariale est énorme dans cette entreprise et Il n’y a pas une seule et même problématique. Nous ne vivons pas dans un monde où tout le monde il est beau et tout le monde il est gentil! Même si nous sommes dans le milieu artistique! La majorité des personnes qui travaillent à l’Opéra sont des passionnés, ils respectent leur métier, ont l’exigence de l’excellence! Connaissez vous les conditions de travail de chaque corps de métiers ? Ils sont nombreux et les conditions et exigences ne sont pas les mêmes pour tout le monde! On ne peut pas mettre tout le monde dans le même panier!
    • Par p.francois • Posté le 10/07/2020 à 14:51 Dans son interview Stéphane Lissner a bien pris soin de ne pas généraliser le problème, indiquant même qu’il était possible de négocier avec certains syndicats, mais pas avec d’autres. Le fait est que malgré sa grande expérience, sa passion pour le spectacle et son caractère plutôt ouvert et social, il a fini par être écœuré. J’ai suivi sa ligne (sauf pour la grève des danseurs) et pris soin de ne pas généraliser. La passion de certains, de beaucoup même est évidente (livre Etoiles de Dorothée Gilbert). Mais le problème visible de l‘extérieur, très ancien reste celui des représentations annulées ou sans décor, et les problèmes invisibles de chantages incessants sont sans doute pire. La vie des organismes assurés de toujours survivre quoi qu’ils fassent pose un vrai problème de responsabilisation. Vous qui connaissez l’intérieur de l’Opéra, que proposez-vous pour qu’il fonctionne correctement à Paris ?
  • Par norman • Posté le 10/07/2020 à 11:30 les syndicats de corporation allemands sont plus efficaces et leur fonction publique détruit moins d'emplois dans le privé ! de plus ils ne nous feront aucun cadeaux dans le domaine industriel, le groupe XXX fabricant ses utilitaires en Pologne ! dans le domaine logistique YYY a son centre opérationnel en Allemagne !
  • Par Jean Louis Castaing • Posté le 10/07/2020 à 09:56 Cette épidémie, n'est-elle pas l'occasion de réfléchir la responsabilisation et l'obligation d'un "l'équilibre financier" de tous ces organismes. Nous pouvons constater combien ces deux notions sont liés, beaucoup de ces structures qui sont, depuis longtemps déficitaires,sont régulièrement renflouée par, l'état. Bien entendu, l'état se doit de s'appliquer les mêmes règles dans sa propre gestion.
  • Par Cyril • Posté le 10/07/2020 à 07:04 Tant que les syndicats tireront la majeure partie de leurs revenus de subventions publiques, en d'emplois permanents payés par les entreprises, ce système perdurera. Il faut impérativement qu'a l'instar de ce qui se pratique ailleurs, les syndicats ne vivent que des cotisations de leur membres
  • Par Alecdebordeaux • Posté le 09/07/2020 à 19:17 J’ai la ****** de la cgt parce que c’est la TUEUSE du syndicalisme, concept si nécessaire pour réduire les déséquilibres entre les travailleurs et le patronat !
    • Par p.francois • Posté le 10/07/2020 à 10:10 Pour être bien clair, je ne sais si la CGT est impliquée dans tous les cas cités, et au moins un autre (SUD) a agi dans plusieurs.
  • Par zelectron • Posté le 09/07/2020 à 18:27 Nouvelle loi : quand une grève est déclarée illégale, les meneurs doivent subir une peine de réparation au prorata des dégâts (en particulier économique) ainsi que de la prison ferme. Leur impunité n'a aucune raison de perdurer jusqu'aux prochains millénaires !

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