Emploi et politiques sociales

Hôpital public : «Taire certains faits n’est pas rendre service aux professions de santé»

19 novembre 2019 • Agnès Verdier-Molinié

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L’hôpital public va mal, le système de santé aussi. Tout le monde est d’accord pour l’admettre. Pourtant, avec 11,2 % de son PIB consacré aux dépenses de santé, la France fait partie des pays européens les plus généreux, avec l’Allemagne, la Suède ou les Pays-Bas. D’autres, comme le Danemark, la Finlande ou le Royaume-Uni ne dépensent pas plus de 10 % de leur PIB, soit un écart de 30 milliards d’euros par an. Preuve que le problème ne peut pas s’arranger avec des milliards déversés en plus.

D’autant que les crédits augmentent déjà chaque année, et que 30% des actes effectués sont inutiles. Pour 2020, 222 milliards de dépenses d’Assurance-maladie sont programmés, dont 84 milliards pour l’hôpital. C’était 171 milliards, dont 74 pour l’hôpital en 2012… Va-t-on encore saupoudrer, alors que ce système est au bout du rouleau ? Malheureusement, ce sujet est explosif et il est rare d’accepter d’en parler calmement.

Quand on entend médecins et infirmières parler de leurs conditions de travail, quand l’absentéisme explose (jusqu’à 39 jours par an dans certains hôpitaux et en moyenne 24 jours par an) et que les urgences sont totalement saturées, on a du mal à croire que la France compte plus de personnel par lit que les Allemands (1,7 personnel par lit en Allemagne, contre 3,1 en France). La vérité, c’est pourtant que nous bénéficions de plus d’hôpitaux, de plus de lits et que nous dépensons déjà 11 milliards d’euros de plus par an dans l’hospitalier que nos voisins d’outre-Rhin. Mais cet investissement maximal est mis à mal par une série de freins spécifiques.

Embaucher sous statut

Le statut public hospitalier par exemple. Pourquoi le conserver alors même qu’il empêche qu’une infirmière qui travaille dans un hôpital public à Paris soit plus payée qu’une infirmière qui travaille dans un hôpital public dans l’Oise ? À quoi bon vouloir à tout prix que la grille des salaires soit unique ? Comment ne pas essayer de sortir du carcan érigé par nos syndicats, ceux-là mêmes qui demandent plus de moyens sans remettre en cause leurs dogmes ?

Pourquoi ne pas dire qu’il faut cesser d’embaucher sous statut - comme à la SNCF - et reconnaître enfin le mérite individuel en sortant de l’hypocrisie qui prévaut aujourd’hui. Cette règle absurde conduit à conserver l’activité privée à l’hôpital public pour garder les meilleurs chirurgiens qui seraient partis sinon depuis belle lurette. Être payé davantage quand on consacre beaucoup à l’hôpital, moins quand on consacre moins: cela semble évident, mais ce n’est pas la logique actuelle, loin de là.

C’est à la médecine de ville qu’il faut affecter plus de moyens (6 milliards d’euros de plus par an en Allemagne). Cela permettrait de rediriger le flux des petites urgences - qui ne devraient pas allonger les files d’attente dans les hôpitaux - vers les gardes des médecins de ville qu’il faut remettre en place en les rémunérant correctement. À force d’envoyer tous les flux vers l’hôpital public, nous allons être de moins en moins bien soignés en France ! Pourquoi ne pas dire que les pays qui ont des hôpitaux mieux gérés et plus efficients ne font pas appel à des cadres formés dans des établissements comparables à l’École des hautes études en santé publique (EHESP) de Rennes, mais à des experts (ingénieurs, gestionnaires, professions médicales) ayant, par exemple, déjà géré des cliniques?

Embaucher beaucoup moins d’administratifs dans nos hôpitaux français permettrait de consacrer plus de masse salariale aux soignants. Et travailler à résoudre les problèmes internes de nos hôpitaux éviterait d’incriminer la tarification à l’activité (T2A), mode de financement indispensable, mis en œuvre dans les cliniques et dans les hôpitaux de la plupart des pays étrangers, vingt ans avant la France.

De quel droit serait-il interdit de dire à quel point nous gagnerions à avoir un système de santé moins centralisé, moins politique, mais plutôt géré au niveau régional comme dans la plupart des pays ? Cela éviterait les cas comme celui de l’hôpital de Longué-Jumelles (Maine-et-Loire) où tous les politiques locaux et l’Agence régionale de santé (ARS) s’étaient accordés pour qu’il devienne un établissement privé… avant que, au dernier moment, la ministre ne tranche en décidant de manière arbitraire (par crainte des syndicats ?) qu’il demeurerait public.

Une meilleure équité

La France comptait en 1980 670.000 agents de la fonction publique hospitalière ; aujourd’hui, on en dénombre plus de 1.160.000. Heureusement, il nous reste encore des cliniques privées ou des hôpitaux privés non lucratifs pour éviter que le système ne craque totalement. On a toujours fait en France trop de politique avec l’hôpital public. Au risque de faire baisser la qualité des soins. Tout aussi politique est le choix de ne conserver qu’une seule assurance de base, la Caisse nationale d’assurance-maladie et 420 assureurs complémentaires pour un coût annuel de 16 milliards d’euros par an : une honte !

Voilà la situation en France, alors que les systèmes de santé qui fonctionnent ailleurs ont mis en concurrence au premier euro les caisses obligatoires afin de pousser à l’innovation les fournisseurs de soins (télémédecine, soins ambulatoires, dossier médical informatisé) et de fournir un meilleur service aux patients (prévention, accès à l’information, orientation dans le système de soins). Comment expliquer qu’on ne puisse évoquer ces faits dans notre pays sans se faire insulter sur les réseaux sociaux alors que ces systèmes de santé fonctionnent aux Pays-Bas, en Allemagne, en Suisse ?

D’autant que ces pays garantissent une meilleure équité entre assurés, contrairement à la France où les moins favorisés (chômeurs, débutants, agriculteurs, salariés des petites entreprises) et les plus coûteux (retraités) sont concentrés dans les mêmes complémentaires santé, tandis que les salariés des grandes entreprises et de la fonction publique restent entre eux dans leurs propres mutuelles.

La France a joué après guerre les précurseurs avec la Sécurité sociale, il ne faudrait pas que la seule vision d’avenir soit la momification administrative progressive de ce système de santé autrefois novateur. L’hôpital public n’est certes pas une entreprise, mais il ne devrait pas être une administration. L’ignorer nous pousse au-devant de grandes désillusions.

Commentaires

  • Par Anna • Posté le 22/11/2019 à 11:30 Bonjour, il y a quelques oublis fans votre article, même s'il est déjà très argumenté. C'er le problème des quotas chez le médecin. On est obligé d'aller à l'hôpital, car il est maintenant quasi impossible en ville d'avoir un médecin. A chaque fois on a des refus en nous disant: on ne prend pas de nouveau patient! Hormis faire 50km pour avoir un médecin de campagne, l'alternative est l'hôpital. La première chose serait déjà de cesser ces quotas! Et aussi d'obliger les gens à aller d'abord chez le généraliste avant de pouvoir voir un spécialiste. Ce système a contribué à exploser le budget et à surcharger les hôpitaux. Il faut arrêter de croire que les machines, la telemedecine va arranger les choses, tant qu'il y aura ces problèmes de quotas de patients et pas assez de médecins ! Merci.
  • Par gerard dosogne • Posté le 22/11/2019 à 10:40 Diagnostic excellent, solutions connues , mais comment les faire accepter dans un pays noyauté par le propagande ( "la France a le meilleur système de santé du monde" ) et le déni des réalités ou l'aveuglement dogmatique .
  • Par rachel • Posté le 22/11/2019 à 10:16 tous les intervenants dans l' hôpital connaissent les problèmes : trop d'administratifs travaillant trop peu , trop de médecins ne respectant pas un minimum de temps de temps de travail ,trop de secteur privé non justifié
  • Par Jiceairo • Posté le 22/11/2019 à 09:33 Bonjour Quid de l interim ? Est ce une variable de gestion a prendre en compte ? Merci
  • Par PMz • Posté le 22/11/2019 à 00:09 Un grand merci pour la clarté et la pertinence de ces constats.
  • Par Momo • Posté le 21/11/2019 à 22:12 Un chirurgien de l’hôpital Beaujon de Paris confiait à mon épouse sa patiente ,nous croulons sous l’administratif il y a plus d’administratifs que de médecins dans cet hôpital ,je crois savoir que c’est endémique dans nos hôpitaux
  • Par bernard maroy • Posté le 21/11/2019 à 21:24 Les Hôpitaux Publics sont touchés par la conjonction de la maladie chronique généralisée sclérosante du secteur public en France et la catastrophe de l'enseignement de la médecine depuis les années 80. En effet, on poursuit des moyens qui vont à l'encontre des buts réels, faute d'analyse rigoureuse des problématiques. On a substitué la sélection sur la capacité à retenir au lieu de celle à comprendre comme précédemment. On a oublié que le bon vieux compagnonnage est irremplaçable et que l'on ne peut rien apprendre d'efficace sans un minimum de responsabilités. On a pensé que la multiplication des intervenants multipliait l'efficacité et oublié que l'examen clinique bien fait, suivi par un raisonnement rigoureux permettait d'arriver au (aux) diagnostic(s) plus vite, moins cher et avec moins de risques que l'artillerie lourde aveugle des examens qui auraient du rester complémentaires. Et c'est pour cela que la place de la médecins française, jadis la première, est en chute progressive !
  • Par Regmel • Posté le 21/11/2019 à 20:13 Analyse très pertinente sur l'hôpital.
  • Par Le Lann • Posté le 21/11/2019 à 20:02 D’autant plus que, médecin spécialiste de Santé Publique, j’ai déjà écrit la même chose il y a des années.
  • Par Bernard3169 • Posté le 21/11/2019 à 19:43 Une personne de ma famille a quitté le privé pour entrer dans les services administratifs.. elle se sent bien car moins de stress par rapport au privé.. et aussi moins de travail...je vous rapporte un constat vécu, par UNE seule personne..
  • Par walter • Posté le 20/11/2019 à 22:05 La sécu a des frais de gestion de 3,6 % ce qui est remarquable, contre de 12% à ...27% pour les "mutuelles" privées une honte absolue , réintégrer les mutuelles dans la sécu nous ferait économiser plus de 10 milliards par an , tiens, c'est justement ce qui nous manque et qui est prélevé par les actionnaires privés sur le dos des malades ....
  • Par walter • Posté le 20/11/2019 à 21:55 Quelle bonne idée que de penser à baisser les salaires et les statuts des infirmiers, oui , quand ils auront faim vous pensez qu'il vous soigneront mieux ! bravo vous dépassez les rêves les plus fous de Thatcher, pas d'ancienneté, précarité pour tous ! Par contre Macron c'est 100 milliards pour le CICE sans contre partie aucune, c'est aucune poursuite pour les fraudeurs de moins d e100 000 euros, des broutilles, c'est aucune chasse aux délinquants fiscaux qui nous coûtent 80 milliards par an... rien, rien contre l'optimisation fiscale légale (60 milliards par an) pour ses amis on ne compte pas les largesses. Mais tout finit par se savoir , désolé

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