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Facebook, la croissance par le capital et le risque

Peu importe ce qu'on pense de Facebook, de son modèle et de son avenir. C'est de toute façon un exemple de développement extraordinaire fondé sur la disponibilité d'un financement quasiment sans limite provenant de "business angels" privés capables d'investir dans des délais très rapides et avec une prise de risque maximale, et qui s'est révélé être une source remarquable de richesse et d'emplois. Quand trouverons-nous en France le moyen de rivaliser avec l'explosion des entreprises de la Silicon Valley ?

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La fabuleuse envolée de Facebook

Mark Zuckerberg a 20 ans lorsqu'il lance le 4 février 2004, à partir de sa chambre d'Harvard Business School, son réseau social. En un mois, les deux-tiers de l'école sont connectés, dans les deux mois suivants le réseau s'étend à trois autres universités. Le même mois d'avril 2004, l'entreprise est transférée à Palo Alto, le fondateur va rendre visite en Californie à un capital-risqueur de 37 ans déjà très connu, Peter Thiel, qui avant la fin de l'année prend pour 500.000 dollars une participation de 10,2% dans la société, ce qui valorise déjà l'entreprise à 5 millions de dollars. L'année suivante, Facebook lève 12,8 millions de dollars auprès d'un business angel, puis 25 millions en 2006, suivis de 37,7 millions. En 2007, Microsoft prend une participation de 1,7% du capital pour 240 millions, ce qui valorise cette fois la société à 15 milliards de dollars, et un milliardaire de Hong Kong investit 60 millions. La valorisation montera à 32 milliards en 2010, 50 milliards en 2011, et l'introduction en bourse du 18 mai dernier s'est faite sur la base de 104 milliards…

Les salariés possèdent 30% du capital, et avec une partie des autres actionnaires, ils ont perçu 10 milliards de dollars en apportant leurs actions à l'introduction en bourse, cependant que la société levait elle-même plus de 6 milliards. On estime que 1.000 salariés sont devenus millionnaires à cette occasion. Quant au fondateur, il a récolté 1 milliard à l'occasion de la revente d'une partie de ses actions, et ce milliard ira entièrement au Trésor Public américain en paiement de dettes fiscales.

En 2006 l'effectif de l'entreprise était à peine de 100 personnes, en 2011 cet effectif dépassait 3.000 personnes, et pour 2013 "plusieurs milliers d'embauches" sont prévues. )]

Une des plus grosses introductions en bourse du monde vient donc d'intervenir la semaine dernière, sanctionnée par un échec retentissant dans la mesure où, en deux jours, l'action a perdu 11% puis 5%, avant de se redresser légèrement. Des actions judiciaires sont engagées contre les banques introductrices coupables de négligence dans l'information, et on entend en France beaucoup de grincheux critiquant le modèle de Facebook, du style "bien fait pour eux", et se gaussant de ce que l'entreprise ne vende que "du vent". Du vent que jusqu'à présent 900 millions de personnes dans le monde ont adopté. Pas mal quand même pour une entreprise née il n'y a que huit ans.

Mais de toute façon on ne saura pas avant des années si ce modèle est valable : c'est le prix du danger, en l'occurrence du risque pris et de la spéculation, terme qui n'a rien de péjoratif ici. N'en déplaise en effet aux grincheux, l'histoire de Facebook n'est pas encore écrite. Qui sait ce que deviendra Facebook dans cinq ou dix ans et quel sera son modèle ? Entre-temps ceux qui ont souscrit à l'introduction en bourse, et qui ont perdu, trois jours après cette introduction, entre 15 et 20% de leur investissement, ont tout le temps de se refaire… ou d'augmenter leur perte, et ce même plusieurs fois. C'est la loi du genre. Mais entre temps l'économie a gagné des milliards de dollars, des milliers d'emplois ont été créés, et des milliards d'impôts ont été versés dans les caisses de l'État.

Les chemins de la croissance

Ce qui nous intéresse donc ici n'est pas de juger le modèle, qui n'est vieux que de quelques années, mais d'y trouver un remarquable exemple de la façon dont se construit la croissance, en particulier dans ce secteur des nouvelles technologies où les États-Unis sont si puissants et innovants.

L'histoire de Facebook est la même que celle d'Apple, de Google (dont la capitalisation boursière est avec 200 milliards le double de celle de Facebook) ou autres Yahoo, mais aussi de bien d'autres qui ont moins bien réussi ou ont disparu, sans compter ceux qui vont émerger dans les prochains mois ou années.

Cette histoire est faite d'abord de la totale liberté d'entreprendre, et de la mise à disposition par le secteur privé des moyens nécessaires au développement de l'idée du fondateur. Ce sont les fameux "business angels", en l'occurrence Peter Thiel qui, quelques mois seulement après les premiers pas du modèle, prend le risque d'investir 500.000 dollars, investissement très vite suivi de levées de fonds ou de prises de participations de plusieurs centaines de millions d'euros.

Ces mêmes business angels ont récupéré leur mise avec des gains considérables, lesquels gains seront très vite aussi réinvestis dans de nouvelles start-up : phénomène de boule de neige. Facebook a été rendu possible parce qu'auparavant il y a eu Yahoo et Google, de même que Facebook rendra possible la naissance de ses successeurs.

L'histoire est aussi faite d'un environnement très favorable. Au départ, l'Université dans le cas de Facebook : pourrait-on imaginer en France un développement aussi fulgurant que celui de Facebook à Harvard, suivi immédiatement d'une extension au sein de trois autres universités prestigieuses, et aussi vite de l'installation de l'entreprise dans la bouilloire technologique de la Silicon Valley ?

Enfin l'acceptation du risque est un marqueur primordial de l'économie américaine. Le risque de l'échec fait partie du système [1], l'essentiel est de rebondir sans cesse et l'Amérique a toujours cru que le total des réussites dépasserait le total des échecs. Jusqu'à présent cette croyance s'est révélée vraie. En contrepartie du risque pris, aucune considération de "justice sociale" ne justifie de limiter l'importance de la récompense de la réussite lorsque celle-ci est au rendez-vous.

Et en France ?

Au même moment où l'introduction en bourse avait lieu, nous pouvions entendre sur les médias certains disserter gravement sur les moyens de développer la croissance, et vanter les mérites de la "planification". Le rapprochement avait un côté surréaliste. Peut-on imaginer un seul instant que le développement de Facebook aurait pu dépendre d'une quelconque planification ? Qu'aucun organisme public de financement, type Oséo ou autre, soumis aux restrictions budgétaires drastiques actuelles, aurait pu faire face avec la même célérité, la même prise de risque et les mêmes montants aux besoins d'une entreprise comme Facebook ? A aucun titre le financement public ne saurait jouer dans la même cour que le financement privé.

Certes l'intervention publique se justifie pour certains projets d'infrastructure d'intérêt public, ce à quoi peuvent servir les "project bonds" actuellement évoqués. Mais il y a un vice fondamental dans le fait de croire, d'une part, que ces projets, d'une importance forcément limitée, sont au niveau de ce qui est nécessaire pour promouvoir la croissance. D'autre part, il est aussi fondamentalement erroné de croire que les organismes publics pourraient prétendre être des bons juges des investissements porteurs d'avenir.

Aussi, demandons que le politique se préoccupe avant tout, non pas de décider ce qui est bon pour la croissance et de prétendre le financer, mais de créer l'environnement permettant au secteur privé d'agir avec le plus de liberté et d'efficacité possibles : environnement légal et fiscal au premier chef.

[1] Gardons en mémoire les déboires des plus grandes entreprises américaines, leaders du marché mondial à l'époque : sans parler des banques, TWA a disparu corps et biens, Chrysler a fait faillite avant de se redresser spectaculairement, Ford et General Motors ont dû revoir leur modèle etc…Et pourtant l'économie américaine est toujours la première.