Emploi et politiques sociales

Emissions de CO2 et industrie : la comparaison France-Allemagne

09 septembre 2021 • Marine Lesaffre

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Alors que l’écologie est au cœur des débats, limiter la crise climatique ne doit pas être allié à une diminution du niveau de vie et/ou de l’emploi. La France émet peu, mais est-ce pour les bonnes raisons ? L’industrie française a nettement diminué ces dernières décennies, accompagnant ainsi la chute des émissions carbone. Il serait donc difficile de se réjouir d’un bon bilan carbone alors qu’il est associé à un sacrifice économique et social. Nous prenons ici l’exemple de l’Allemagne à titre de comparaison avec la France étant donné qu’elle compte parmi les pays les plus industrialisés et que ses émissions de CO2 sont largement supérieures à celle de la France.

Les émissions en France

La France émet peu sur son sol, cependant, une large part des produits qu’elle consomme est produite à l’extérieur du pays, ce qui contribue à l’empreinte carbone.

Comparaison de l’empreinte carbone[1] et de l’inventaire national[2] en 2016 (Ministère de la transition écologique, 2021).

Alors que l’inventaire national a diminué de plus de 17% de 1995 à 2015, l’empreinte carbone, qui prend en compte les importations, a augmenté de 18 % sur cette même période.[3]  On voit donc que la différence entre l’empreinte carbone et l’inventaire national correspond à la diminution de l’industrie et la diminution des émissions de CO2 sur le sol français.

Différences originelles avec l’Allemagne

Alors que le modèle de l’Allemagne se repose plutôt sur la protection des entreprises et de leur compétitivité, celui de la France, mise sur l’essor des services et suis des politiques économiques visant à stimuler la croissance par la consommation et l’endettement.

En 2008, la grande récession touche fortement les deux pays, avec une chute plus violente pour l’Allemagne qui est très liée à la demande mondiale et voit ses exportations chuter.

Cependant, sa remontée est d’autant plus spectaculaire et l’écart de l’augmentation du PIB avec la France se creuse.[4]

Pour ce qui est de l’industrie, les deux pays ont connu de grandes restructurations depuis les années 1970 avec la modernisation des méthodes de production qui a mené à une perte de 68 % des ouvriers non qualifiés et 10 % des ouvriers qualifiés, mais néanmoins à une augmentation de la productivité. Cependant, l’industrie allemande est nettement plus  puissante que celle de la France dont la balance commerciale est passée d’un excédent de 15 milliards d’euros en 2002, à un déficit de 29,1 milliards en 2011, soit près du double de ses excédents moins de dix ans plus tôt.

Différemment, la balance de l’Allemagne est largement excédentaire et les exportations allemandes représentent près du double des Françaises. Pour ce qui est de l’emploi, les pertes dans le secteur industriel sont largement plus importantes pour la France et son taux de chômage est presque deux fois plus élevé que celui de l’Allemagne.[5]

On voit donc que les modèles industriels Allemand et français diffèrent amplement, l’Allemagne a, en 2019, un taux d’industrialisation largement supérieur à celui de la France.

Pour ce qui est de l’écologie, la France est un bien meilleur élève que l’Allemagne, alors qu’elle fait partie des pays les moins émetteurs.

Comparaison des émissions et taux d’industries en France et en Allemagne

Évolution des émissions de CO2 en tonnes par habitants de 1990 à 2018 en Allemagne et en France.[6]

Industrie en valeur ajoutée du Pib en Allemagne et en France de 1990 à 2018 :[7]

En Allemagne, les émissions en tonnes sont nettement plus élevées avec 12,027 tonnes par habitant en 1990 et 8,558 en 2018, contre 6,122 tonnes par habitant en 1990 et 4,619 en 2018 en France. Pour ce qui est de l’industrie, elle représente pour l’Allemagne une plus grande part de leurs PIB que pour la France sur toute la période. Soit 33,534 % du PIB allemand en 1990 et 27,376 % du PIB en 2018 contre 24,456 % du PIB de la France en 1990 et 17,075 % en 2018.

Évolution des gaz à effet de serre (sauf usages des terres, affectation des terres et forêts) et objectifs de réduction des émissions :[8]

Allemagne

France

On voit ici les parts d’émissions de CO2 émises par l’industrie. En 2016, celle de l’Allemagne correspond à 200 millions de tonnes de CO2 sur 907 alors que celle de la France est de 81 millions de tonnes de CO2 sur 427 la même année. L’Allemagne est très émettrice, avec un taux d’émissions par habitant presque deux fois supérieur à celui de la France. Une différence d’émissions qui s’explique en partie par leur écart de taux d’industrialisation.

Si on ajoute aux émissions de la France tout ce qu’elle consomme de biens importés, ses émissions totales seraient de 777,66 millions de tonnes de CO2 en 2016[9] contre un total de 1.400 millions pour l’Allemagne. Un chiffre inférieur à celui de l’Allemagne, mais qui ne prend pas en compte la différence du taux d’exportations qui y est bien plus important. En effet, l’Allemagne exporte en 2016, 1207,5 milliards d’euros soit environ 220 millions de tonnes de CO2[10] alors que les exports de la France ne comptent que pour 672 milliards d’euros, correspondant à 122,64 millions de tonnes de CO2 cette même année, avec une estimation d’un taux d’émissions lié aux exportations plus ou moins équivalent à celui de l’Allemagne. Au total, la France produit pour sa consommation propre 655 millions de tonnes de CO2 (777-122) contre 1.180 (1.400–220) pour l’Allemagne.

Une fois les émissions de CO2 liées aux importations et exportations prises en compte, il reste une différence significative d’émissions entre les deux pays : 9,8 T/personne en France, 14,2 T/personne en Allemagne. On peut voir que le secteur de l’énergie allemande représente la plus grande part de ses émissions avec une valeur de 313 millions de tonnes de CO2 en 2016 alors que celui de la France correspond au deuxième secteur le moins émetteur après celui des déchets, avec une valeur de 50 millions de tonnes de CO2. De fait, la France a une production électrique qui repose largement sur le nucléaire (70,6 % en 2019)[11], alors que celle de l’Allemagne est issue en premier lieu de centrales à combustibles fossiles (43,6 % dont 18,6 % de lignite, 9,6 % de charbon, 14,9 % de gaz naturel et 0,8 % de pétrole). Ainsi, on peut conclure que les faibles émissions françaises sont dues à la fois à sa faible industrialisation, un élément dont il ne serait pas opportun de se réjouir, mais également grâce à son énergie nucléaire qui est largement développée.

Concilier réindustrialisation et neutralité carbone

Alors que la France vise maintenant une politique de réindustrialisation, serait-il possible de la combiner avec ses objectifs de neutralité carbone pour 2050 sans qu’elle ne soit accompagnée par une augmentation des émissions de CO2 locales ou importées[12] ?

Ré-industrialiser limiterait les émissions, en réduisant la polution liée au transport, en mettant en œuvre des technologies avancées plus écologiques et en tirant partie de l’avantage nucléaire français qui permettrait de produire de larges quantités d’énergie constante sans rejeter de CO2.

Ainsi, la production domestique des filières qui recourent à l’énergie électrique ont un avantage carbone sur celle des pays ou la production d’électricité est plus émettrice. En effet, la production des produits tels que le ciment, le sucre, le papier journal, le PVC, etc. connait en France une plus faible intensité carbone qu’en Allemagne par exemple. 

En conséquence, la désindustrialisation, en menant à plus d’importations venues de pays avec de plus larges intensités carbone (dans certaines filières) tels que l’Allemagne dont on importe de larges quantités de papier et d’acier ou encore la Chine dont on importe de l’acier et du verre plat ont menés à une augmentation de l’empreinte carbone de 2 263kt de CO2 qui correspond à 2,6 % des émissions liées à l’industrie en France.[13] Ainsi, si l’on utilise l’empreinte carbone comme mesure des émissions, la réindustrialisation de la France pourrait être bénéfique tant au niveau économique que climatique.

On retient, cependant, que l’augmentation de la production industrielle française conduirait au développant d’autres aspects plus polluants. Ce pourquoi, l’innovation vient jouer un rôle clé dans cette réindustrialisation, de manière à produire mieux, en conciliant économie et écologie.

L’innovation, une source de production peu émettrice

L’innovation joue un rôle majeur dans le développement de techniques de production plus efficaces et moins carbonées. Pour revenir à notre comparaison avec l’Allemagne nous étudions les différences de recherche et développement (R&D) entre les deux pays. La R&D est un élément essentiel de l’industrialisation, elle permet une innovation nécessaire à la compétitivité internationale et donc à la hausse des exportations ainsi que le développement de techniques de production moins émettrices.

Les dépenses en recherche et développement sont supérieures en Allemagne avec une différence qui s’accroît jusqu’en 2017 avec près d’un point de PIB d’écart, soit près d’un tiers de la part totale du PIB consacrée à la R&D pour l’Allemagne. De plus, le France a vu ses crédits publics en R&D diminuer depuis 2011 alors qu’ils étaient de 3,5 milliards, ils sont passés en 2018 à 2,5 milliards, soit une diminution de 28 %.[14] Si la France veut augmenter ses exportations, et donc sa compétitivité internationale, sans nuire à ses engagements climatiques, elle se doit d’investir dans la R&D.

Conclusion

Pour conclure, la France est un pays peu émetteur car elle produit peu. Le pays a vu ses émissions diminuer avec son industrie, sa balance commerciale et ses emplois.

Cependant, si l’on calcule les émissions de la France à travers ce qu’elle consomme, on voit que ses émissions en 2016 passent de 438 à 655 millions de tonnes de CO2, soit de 6,6 à 9,8 tonnes par habitant. Cela signifie donc que si la France veut se réindustrialiser à mesure de sa consommation, les émissions calculées selon l’inventaire national, qui est ce qu’elle produit, devraient nécessairement augmenter. Cependant, un tel changement ne contribuerait pas à des émissions carbones plus importantes globalement, mais simplement à les déplacer. De plus, l’avantage de la production électrique bas carbone en France permettrait même de diminuer ces émissions. Néanmoins, il semble impossible de respecter les engagements climatiques que la France s’est fixés, soit une réduction de 40% des émissions de gaz à effet de serre par rapport à 1990 et la neutralité carbone pour 2050. Atteindre de tels objectifs reviendrait alors à tout importer et se contenter d’un inventaire national faible sans prendre en compte l’empreinte carbone du pays, qui comprend ce que la population consomme.

Il est donc nécessaire pour la France, d’une part, de trouver des objectifs plus cohérents par rapport aux pays de la même zone, tels que l’Allemagne, et de prendre en compte les émissions en tonnes par habitants, qui, en incluant les importations restent largement inférieures à celles de l’Allemagne (9,8 contre 14,2 tonnes par habitant), et d’autre part, de pousser à l’innovation de manière à mener à des méthodes de production plus efficaces mais aussi plus durables.


[1] Empreinte carbone : Quantité des gaz à effet de serre induit par la demande finale intérieure du pays constitué des émissions directes émises par les ménages, des émissions de la production nationale (hors exportations) et des émissions des activités économiques étrangères dont la production est destinée aux importations du pays.

[2] Inventaire national : Quantités de gaz à effet de serre physiquement émises à l’intérieur du pays par les ménages et les activités économiques.

[9] Calculé à partir des données de la première figure : Comparaison de l’empreinte carbone et de l’inventaire national en 2016 (Ministère de la transition écologique, 2021).

[10] Calculé par rapport au taux d’émissions de la France (en fonction des chiffres du taux d’exportation français en  mt CO2 et milliards d’euros)

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