Tribune

Comment relancer la natalité sans décourager le travail (des femmes) ?

La natalité chute alors que le désir d’enfants est toujours là. Selon l’Union nationale des associations familiales (Unaf), les Françaises voulaient avoir dans l’idéal 2,27 enfants en 2023. L’indice conjoncturel de fécondité était pourtant de 1,62 enfant par femme en 2024. Si avoir un enfant conduit encore les femmes à sacrifier tout ou partie de leur vie professionnelle, on ne fera jamais remonter le taux de natalité.

Cet article a été publié dans le journal Le Figaro le 21 juin 2026, dans le cadre des numéros spéciaux de la revue de la Fondation IFRAP estampillés "Projet 2027".

La tendance à la dénatalité est mondiale et les politiques natalistes mises en place dans d’autres pays ne parviennent pas à l’enrayer. Comment l’expliquez ?

L’indice de fécondité moyen des pays de l’OCDE est passé de 3,3 enfants par femme en 1960 à seulement 1,5 en 2022. En France, nous sommes passés de 2,7 enfants par femme dans les années 1960 à 1,6 aujourd’hui. Une chute de plus de 40 %. Ce qui frappe le plus est que cette baisse de la fécondité touche tous les pays, quelle que soit leur politique familiale. Les pays développés connaissent une augmentation de la durée moyenne des études et de l’âge moyen à la première maternité qui réduisent mécaniquement la fenêtre de fécondité. La participation plus importante des femmes au marché du travail, lorsqu’elle n’est pas accompagnée de solutions permettant de concilier carrière et parentalité, peut conduire à reporter certains projets familiaux. À ces facteurs économiques s’ajoutent également des évolutions sociologiques observées dans l’ensemble des pays développés, telles que le recul du mariage, des difficultés croissantes de mise en couple…

Il faut donc adapter les politiques familiales aux réalités actuelles : avoir un enfant ne doit pas empêcher les femmes de travailler, les familles nombreuses doivent être valorisées et la confiance de la population dans la politique familiale doit être totale. La natalité chute alors que le désir d’enfants est toujours là. Selon l’Union nationale des associations familiales (Unaf), les Françaises voulaient avoir dans l’idéal 2,27 enfants en 2023. L’indice conjoncturel de fécondité était pourtant de 1,62 enfant par femme en 2024. Si avoir un enfant conduit encore les femmes à sacrifier leur vie professionnelle, on ne fera jamais remonter le taux de natalité.

Dans son étude intitulée "Comment faire remonter le taux de natalité en France", la Fondation IFRAP expose les différences entre certains territoires français. Les territoires les plus féconds sont Mayotte (4,49), la Guyane (3,32), La Réunion (2,28) et le Val-d’Oise (2,11) alors que ceux qui le sont le moins sont la Meurthe-et-Moselle (1,31), la Haute-Garonne (1,39), Paris et la Haute-Corse (1,25). Comment expliquer ces écarts ?

Ces écarts territoriaux ne sont pas le fruit du hasard. Ils reflètent des différences démographiques, économiques et sociales profondes entre les territoires. Mayotte, la Guyane et La Réunion disposent de structures démographiques beaucoup plus jeunes que la métropole, de niveaux de vie moyens plus faibles et d’une moindre insertion des femmes dans l’emploi. Seulement 24 % des femmes ont un emploi à Mayotte et 45 % à La Réunion, contre 65 % en métropole. Ces territoires présentent également des dynamiques familiales, migratoires et culturelles spécifiques qui contribuent à maintenir une fécondité plus élevée. À l’inverse, de grandes villes métropolitaines comme Paris concentrent des classes moyennes et supérieures très qualifiées.

Dans ces grandes agglomérations, les femmes participent massivement au marché du travail, l’âge de la première maternité est plus tardif et le coût du logement est plus élevé. Ces facteurs tendent à retarder les naissances et à réduire le nombre d’enfants mis au monde, notamment lorsque les conditions permettant de concilier vie familiale et vie professionnelle ne sont pas réunies. On retrouve à l’échelle territoriale ce que notre étude montre à l’échelle des ménages : le niveau de vie, le coût du logement, les conditions d’accès à l’emploi et la capacité à concilier activité professionnelle et parentalité jouent un rôle déterminant dans les comportements de fécondité. Plus largement, ces écarts montrent que la natalité ne dépend jamais d’un seul facteur, mais résultent de l’interaction entre des variables économiques, sociales, démographiques et culturelles.

On observe que les femmes aux revenus les plus modestes font davantage d’enfants (2,27) et que les femmes les plus aisées ont aussi un taux de fécondité élevé (1,98). Pourquoi les femmes de la classe moyenne en font-elles moins ? Comment expliquer les disparités en fonction des niveaux de revenus ?

Nous expliquons cette courbe en U pour les années 2011, 2014 et 2017 par deux causes principales. 

La première est structurelle et repose sur un arbitrage travail-famille. Les 10 % de femmes les plus modestes ont une fécondité de 2,27 enfants parce qu’elles sont moins présentes sur le marché du travail. Par ailleurs, les mécanismes de redistribution et les prestations familiales jouent un rôle plus important dans le revenu disponible des ménages modestes, ce qui peut contribuer à atténuer le coût financier associé à l’arrivée d’un enfant. D’un autre côté, les 10 % les plus aisées, avec une fécondité de 1,98, disposent de moyens financiers suffisants pour concilier travail et famille, notamment parce qu’elles peuvent faire garder leurs enfants et qu’elles jouissent d’une plus grande flexibilité professionnelle. Les femmes de la classe moyenne, quant à elles, cumulent les contraintes liées à la vie professionnelle et familiale. Elles participent grandement au marché du travail, mais n’ont pas toujours les moyens de faire garder leurs enfants.

Le coût d’opportunité est beaucoup plus important pour elles, ce qui explique certainement que leur indicateur de fécondité tombe à 1,65. Une mère isolée sans travail reçoit un RSA de 1 115,80 euros par mois avec un enfant et de 1 394,75 euros par mois avec deux enfants. Elle touche par ailleurs 278,95 euros par enfant supplémentaire, sans compter les autres aides sociales. Cela explique peut-être en partie pourquoi les femmes sans revenu du travail et vivant essentiellement des aides sociales accordent souvent plus d’importance à la maternité qu’à leur activité professionnelle.

La baisse de la fécondité des classes moyennes a été fortement aggravée par les réformes de la politique familiale des années 2010. La réduction du plafond du quotient familial et la fin de l’universalité des allocations familiales ont touché directement les familles des classes moyennes et supérieures. Si l’on s’intéresse aux chiffres de l’Inspection générale des affaires sociales (Igas), l’indicateur de fécondité des femmes aux revenus moyens a chuté de 18 % à 20 % entre 2011 et 2017, contre seulement 2,5 % pour celles issues des classes très modestes. Elles ne sont pas concernées par ces réformes, parce qu’elles ne sont pas soumises à l’impôt sur le revenu et ne sont pas affectées par la baisse des allocations familiales.

L’Igas reconnaît d’ailleurs clairement dans sa « Revue des dépenses socio-fiscales » de 2021 que l’instabilité des politiques familiales des années 2010 a envoyé un signal de défiance aux familles, ce qui explique en partie la baisse de l’indicateur de fécondité. Nous avons estimé que cette chute plus importante de l’indice de fécondité des classes moyennes et aisées pourrait expliquer une part significative des naissances qui n’ont pas eu lieu sur la période récente. Nos estimations suggèrent un ordre de grandeur pouvant dépasser 30.000 naissances par an, c’est-à-dire que nous aurions pu avoir au moins 270.000 naissances supplémentaires de 2017 à 2025.

C’est loin d’être négligeable. Et que dire si l’on pouvait remonter à avant 1981, soit avant le plafonnement du quotient familial ? Il paraît donc possible d’affirmer que la courbe en U est le résultat d’un arbitrage travail-enfant qui pèse davantage sur les classes moyennes, d’autant plus depuis les réformes hostiles aux familles des années 2010. Cela interroge la capacité de notre politique familiale à soutenir efficacement les femmes qui travaillent et qui semblent aujourd’hui rencontrer les difficultés les plus importantes pour concrétiser leurs projets familiaux.

Dans son étude, la Fondation propose des mesures pour une politique nataliste efficace différentes de celles essayées jusque-là en France et chez nos voisins. Quelles sont-elles ?

La priorité pour que notre politique familiale ne soit plus une incitation à ne pas travailler est l’accès à la crèche pour les enfants de 4 mois à 3 ans. Loin d’être un droit opposable pour les mères et les pères qui travaillent, l’accès à la place en crèche est aujourd’hui souvent basé sur des critères de revenus, ce qui fait que 34 % des enfants gardés en crèche ont au moins un parent inactif. Il faut revoir notre politique de la petite enfance. Privilégier les parents qui travaillent permettrait d’aider les femmes des classes moyennes qui manquent de solutions de garde d’enfants.

Le deuxième axe est celui du logement. Nous proposons de réduire la fiscalité immobilière en supprimant les droits de mutation pour les primo-accédants avec enfants de moins de 18 ans afin de faciliter la première installation. Enfin, nous pensons qu’il faut soutenir le choix courageux de fonder une famille en déclenchant le versement des allocations familiales dès le premier enfant, et en ouvrant une part fiscale entière dès le premier enfant. Cela réduirait l’impôt sur le revenu de 632 euros pour un couple marié au salaire médian avec un enfant et exonérerait totalement les familles de trois enfants ou plus au salaire médian. Au total, ces mesures coûteraient environ 9 milliards d’euros par an, que l’on pourrait financer en réduisant les transferts de la branche famille vers le financement des retraites, qui représentent 13 milliards d’euros par an, et en plafonnant le nombre d’enfants pris en compte dans le calcul du RSA à 3 ou 4. Ces 9 milliards ramèneraient les dépenses familiales en pourcentage du PIB à leur niveau de 2014, soit 3,74 % du PIB contre 3,38 % en 2024. Actuellement, 19 % des ressources qui sont censées être dédiées à la famille financent les retraites alors que nous avons en perspective un énorme problème de financement des pensions lié à la baisse de la natalité.

Qu’est-ce qui nous assure que ces mesures, essentiellement incitatives, produiront des résultats ? Ont-elles été expérimentées dans d’autres pays ?

Il serait utopiste de vouloir retrouver le niveau de natalité des années 1970. Mais cela ne veut pas dire qu’il faut rester inactif face à la bombe démographique qui s’annonce. Il reste des raisons d’espérer, car un effet, même faible sur l’indicateur de fécondité, aurait des conséquences immenses. Une augmentation de cet indicateur de 1,6 à 1,8 accroîtrait la population des 0-19 ans de 1,6 million de personnes d’ici à 2045. À l’inverse, une baisse à 1,4 la réduirait de 3,2 millions, soit une chute de 20 %. Ce ne sont pas des variations anodines, mais l’avenir démographique du pays qui se joue sur des dixièmes de point.

De plus, un effet de calendrier n’est pas négligeable non plus dans la mesure où l’avancement de l’âge de la première maternité donne aux femmes plus de temps pour avoir d’autres enfants. Nous estimons donc que ces mesures pourraient produire des effets positifs sur les tendances démographiques de long terme, en particulier parce qu’elles ne reposent pas sur un levier unique. Nos propositions forment une politique familiale multileviers, combinant fiscalité, logement et garde d’enfants, afin de redonner confiance aux jeunes couples et de réduire les obstacles concrets qui les empêchent aujourd’hui de concrétiser leur désir d’enfant. Avec les décisions prises sous François Mitterrand (plafonnement du quotient), puis sous Lionel Jospin (baisse du quotient), puis sous François Hollande (baisse du quotient et mise sous critère de ressource des allocations familiales), la confiance des familles dans la politique familiale menée par l’État s’est érodée. Nous étions meilleurs en fécondité, nous pouvons le redevenir.

Les propositions de la Fondation touchent à des domaines très différents (logement, formation, fiscalité). Pour être efficace, une politique nataliste doit-elle s’emparer de tous ces domaines ?

Une politique nataliste moderne doit tenir compte des transformations profondes de la société et chercher à réduire les obstacles qui empêchent les ménages de concrétiser leur désir d’enfant. Sur le logement, une étude de l’université de Toronto montre que la hausse des loyers aux États-Unis depuis 1990 aurait réduit les naissances de 11 % et la fécondité de 51 % entre 2000 et 2010. L’économiste Maxime Sbaihi reprend cette étude et rappelle qu’en France un jeune actif au revenu médian a perdu une vingtaine de mètres carrés de pouvoir d’achat en vingt ans dans les grandes villes.

D’un autre côté, la Drees démontre que, dans 41,7 % des couples avec un enfant de moins de 6 ans, la mère s’éloigne du marché du travail pour s’occuper de son enfant. Sans solution de garde fiable, ce frein à la natalité perdure. C’est pour cette raison que nous proposons, en complément des incitations financières, de créer un environnement plus propice à l’accueil des enfants, notamment à travers l’accès au logement et à la garde. L’objectif est de rattraper le décrochage des naissances de la classe moyenne en redonnant confiance aux futurs parents avec une politique familiale stable.