Budget et fiscalité

Augmentation du pouvoir d’achat, qui a raison ?

09 mai 2019 • Samuel-Frédéric Servière

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Le Premier ministre Edouard Philippe a communiqué le 7 mai 2019 sur une augmentation du pouvoir d’achat des ménages de 850 euros en 2019, reprenant les chiffres publiés par l’OFCE dans sa note du 16 avril 2019. Il ajoutait même que près de 10 milliards d’euros seraient redirigés vers les ménages cette année. Une information cohérente avec la publication du Programme de stabilité 2019-2022 qui chiffrait les principales mesures fiscales en faveur des ménages, nettes des hausses à 10,6 milliards en 2019.

Un problème de cohérence des chiffres présentés 

Or ces éléments ne sont pas parfaitement cohérents entre eux. Tout d’abord l’OFCE table sur une croissance pour 2019 de 1,5% alors que le gouvernement retient seulement 1,4 (et même peut-être en dessous si l’on tient compte des éléments publiés par l’INSEE (0,3% de croissance au premier trimestre, or il faut 0,4%/trimestre pour atteindre 1,4% de croissance annuelle)). On dira que cet élément est de l’épaisseur du cheveux… sans doute, mais il n’y a pas que lui.

L’OFCE retient « une forte croissance du pouvoir d’achat de +2,5%), or le PNR[1] (le programme national de réforme publié conjointement avec le Pstab 2019-2022[2]) n’affiche, lui, qu’une croissance prévisionnelle de +2% du pouvoir d’achat. La différence commence à être assez significative.

L’OFCE retient « un effet des mesures socio-fiscales distribuées aux ménages de près de 12 milliards d’euros sur l’année (+0,8 point de revenu disponible brut) et la hausse significative du salaire réel (1,5% en 2019 après 0,3% en moyenne sur la période 2017-2018) liée notamment à la prime exceptionnelle défiscalisée pour les salariés et au ralentissement de l’inflation. » En clair les 2,5% d’augmentation du pouvoir d’achat se répartiraient en deux parts :

  • +1,9 point par unité de consommation, lié à l’impact des mesures socio-fiscales, soit 440 euros/ménage ;
  • +0,6 point par U.C., lié à la prime défiscalisée et au ralentissement de l’inflation, ce qui permettrait d’atteindre +410 euros/ménage.

On remarquera au passage qu’il n’y a pas de linéarité entre la décomposition de l’augmentation du pouvoir d’achat par U.C. et les effets sur le revenu net des ménages. Mais le plus intéressant revient à l’effet des 440 euros résultant de la baisse des prélèvements obligatoires nets pour les ménages. Une mesure qui d'ailleurs reste provisoire, car comme tout le Pstab, elle ne tient pas compte des nouvelles mesures du Président à l'issue du Grand débat national (dont les 5 milliards de baisse d'IR), mais celles-ci devraient porter principalement sur 2020.

Une mesure discutable et discutée des gains socio-fiscaux pour les ménages

En effet, alors que le chiffrage des gains socio-fiscaux pour les ménages sont évalués à 10,6 milliards dans le programme de stabilité pour 2019, la commission des finances de l’Assemblée nationale elle-même a tenu à remettre les choses au point.

Le rapporteur Gaël Giraud affirme en effet que « le calcul du gouvernement est conforme aux principes de la comptabilité nationale. Mais ces chiffres doivent être re-traités pour neutraliser certaines opérations neutres ou temporaires, afin d’avoir une vision consolidée de l’évolution des P.O. depuis le début de la législature. »

Et de citer ce qui apparaît clairement dans le tableau ci-contre, la difficulté à bien traiter des effets de la CSG : « Par exemple, la bascule des cotisations sociales sur la CSG entraîne bien, au sens de la comptabilité nationale, une baisse de P.O. en 2019 mais cela s’explique par le fait qu’une fraction de la baisse des cotisations salariales avait été décalée du 1er janvier au 1er octobre 2018. Autrement dit, la baisse de 2019 s’explique par la hausse de 2018. Au global, la mesure est neutre. »

 

Comptabilité A.N.

Comptabilité Pstab 2019

Mesures (milliards d’euros)

2018

2019

2018

2019

Mesurs de baisse "ménages"

-8,8

-7,6

-8,8

-7,6

Remplacement de l'ISF par l'IFI

-3,2

 

-3,2

 

1er et 2ème étape de baisse de la TH

-3,2

-3,8

-3,2

-3,8

Exonération, défiscalisation des heures supplémentaires

 

-3

 

-3

Mise en place du PFU

-1,4

-0,8

-1,4

-0,8

Elargissement du crédit d'impôt pour l'emploi à domicile

-1

 

-1

 

Mesures de hausse "ménages"

3,5

1,9

7,4

-2,9

Hausse de la fiscalité sur les tabacs

0,9

0,5

0,9

0,5

Augmentation des cotisations AGIRC-ARRCO

 

1,1

 

1,1

Hausse de la fiscalité énergétique

2,4

 

2,4

 

Autres

0,2

0,3

 

 

Bascule cotisations CSG

 

 

4,4

-4

Baisse de CSG pour les retraités modestes

 

 

 

-1,6

Prolongation et prorogation du CITE

 

 

-0,3

1,1

Total

-5,3

-5,7

-1,4

-10,6

Source : Pstab 2019-2022 p.33-34 et rapport sur le Pstab 2019-2022, A.N, p.31

La résultante ne se fait pas attendre, les « gains » pour les ménages sont « réhaussés » sur l’année 2018 mais fortement dégradés en 2019 par rapport à l’estimation du gouvernement. Du coup, le « choc » socio-fiscal est divisé par deux.

Ce résultat n’est pas sans conséquence sur l’évaluation de l’effet sur le pouvoir d’achat qui doit en résulter. Il devrait donc être reconsidéré sensiblement pour 2019. Si l’on retient toutefois l’estimation de l’INSEE d’une hausse de 2% pour 2019, il y a fort à parier que celle-ci ne se traduise pas par un gain de 440 euros/ménage comme le prévoit le gouvernement avec ses 11 milliards de mesures, mais pourrait bien plutôt se retrouver inférieure de moitié à l’estimation initiale (sans même, là encore, pouvoir prendre en compte les effets des nouvelles mesures post Grand débat national).


Commentaires

  • Par keomar • Posté le 13/05/2019 à 14:42 Par "pouvoir d'achat" les gouvernants désignent les "moyens financiers des ménages". D'où le malentendu profond entre le gouvernement et les administrés. Le malentendu est même triple. 1) La sensation de diminution du pouvoir d'achat tient à l'augmentation rapide des dépenses contraintes, plus rapide que celle des revenus. Les moyens financiers supplémentaires sont donc confisqués d'avance, le vrai pouvoir d'achat recule, et les gens le savent. 2) Tout le monde a compris qu'en plus, et c'est un comble, ces largesses non financées se paieraient un jour ou l'autre. 3) Aucune garantie n'est donnée que les largesses actuelles ne seront pas compensées par de l'inflation, ceci étant d'ailleurs d'autant plus probable qu'une partie des largesses en question est à la charge des entreprises. Comme le dit Agnès Verdier-Molinier dans les Echos d'aujourd'hui, quand va-t-on enfin actionner le levier capable d'améliorer de façon réelle et convaincante le sort économique de nos concitoyens: la compétitivité des entreprises? J'y ajouterais l'audit systématique de pertinence économique de toutes les initiatives publiques ("investissements", surtransposition des réglementations européennes, primes à la casse, surréglementation routière, interdictions d'exploration pétrolière, etc, etc.). Tous nos politiques, de quelque bord qu'ils soient, portent le projet d'une France mieux-disante à tout point de vue, sans aucun compromis: durée de travail minimale, prestations sociales maxi, vertu écologique au top, niveau de vie record, gagnante dans la compétition mondiale etc. Ce projet traduit en réalité toute l'arrogance française, avec son corollaire: le déclin.
  • Par Jean-Claude BARESCUT • Posté le 12/05/2019 à 12:30 Dans un tel domaine on peut se demander si finalement un ressenti n'est pas plus fiable qu'un savant calcul. A quoi bon avoir des revenus supplémentaires (ou des baisses d'impôts) si en même temps les dépenses du foyer augmentent ? Si par exemple l'état décide de promouvoir des énergies renouvelables moins compétitives que ce qu'elles remplacent, cela induit des dépenses supplémentaires obligées qui ne sont pas que des impôts. Il ne peut y avoir de miracle. Sauf à dépouiller une catégorie au bénéfice d’une autre, le niveau de vie ne peut pas progresser plus vite que le PIB (sauf fuite en avant dans l'endettement bien sur mais cela a forcément une fin). Et comme ce PIB est largement chargé en dépenses publiques il n'est même pas sur qu'il reflète fidèlement le niveau de vie. Dans notre façon de comptabiliser le PIB, les dépenses administratives (salaires des fonctionnaires notamment) accroissent le PIB. Qui peut penser sérieusement qu'un fonctionnaire superflu (voire pire un fonctionnaire dont l'activité freine l'économie) va faire augmenter la production et donc le niveau de vie ?
  • Par no one knows • Posté le 10/05/2019 à 19:12 Dans ce cas, l'augmentation du pouvoir d'achat des ménages se fait au détriment d'autres mesures comme la qualité des soins hospitaliers, ou encore la fermeture d'établissements publics: écoles, postes, etc. Pour augmenter le pouvoir d'achat sans affecter l'ensemble des mesures qui tendent à améliorer la qualité de vie des citoyens, il faut générer d'avantages de biens en augmentant la productivité de façon à avoir une balance commerciale positive et un budget excédentaire. Pour ce faire il faut que les salariés travaillent plus pour le même salaire. C'est la première mesure qui en entraine d'autres afin de ne pas déshabiller Pierre pour habiller Paul. Que la soirée vous soit favorable. Paul Tarjon
  • Par YVES BUCHSENSCHUTZ • Posté le 10/05/2019 à 10:57 Déplorable et triste qu'il faille un article de 2 pages pour ne pas y comprendre réellement quelque chose. Je touche un salaire, mais je ne paye pas d'impôt sur les heures sup, une pension mais une CSG minorée avec rappel rétrocatif. J'ai droit au chèque énergie mais pas si je dépasse le seuil .... Et je m'en tire par une prime versée par les entreprises dont on a baissé les charges. Nous voici définitivement au pays du sapeur Camembert. La seule chose certaine c'est que, faute de diminution du train de vie de l'Etat ( a minima un arrêt des augmentations innovantes type passeport culturel des jeunes, c'est le dernier décile qui paiera : cela s'appelle "LA JUSTICE FISCALE", au dire de ceux qui ont poussé la poussière sous le tapis.
  • Par BOUCLIER • Posté le 09/05/2019 à 20:50 Je crois beaucoup plus à votre analyse , qu'aux annonces préélectorales du 1er ministre
  • Par Bernard Maroy • Posté le 09/05/2019 à 19:35 Le problème est mal posé ! Ce qui compte, c'est le principe même d'une augmentation du pouvoir d'achat sans augmentation parallèle de la valeur ajoutée du travail, bref une récidive de Mitterrand 1981. A l'époque, ces folies démagogiques étaient effacées par la dévaluation du franc mais, depuis l'euro, c'est la compétitivité du pays qui est plombée, donc sa balance des échanges et, par là même, sa richesse et son avenir. N'était ce pas un socialiste (Helmut Schmidt) qui disait que les investissements de demain sont les emplois d'après demain ? Bref le commandement du bateau obéit à l'équipage qui lui demande d'ouvrir les vannes de sabordage et tout le monde applaudit ! Esprit de Munich quand tu nous tiens !

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