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Réforme des retraites: de grâce, ne reculez pas sur les 65 ans!

Les 65 ans ne seraient pas un totem? Cela sent la reculade à plein nez. Que va encore nous imaginer le gouvernement en matière de réforme des retraites? Il semblerait qu’on se dirige vers un report de l’âge à 64 ans et une accélération de la réforme Touraine (trois mois de plus à cotiser tous les ans au lieu de trois mois tous les trois ans). 

Cette tribune a été publiée dans les pages du Figaro, le 5 janvier 2023. 

Ce qu’avaient voté les sénateurs dans le cadre de la loi de financement de la Sécurité sociale 2023. Ceux qui partiront à la retraite en 2031 le feraient à 64 ans et avec 172 trimestres de durée de cotisation. Problème: cette réforme-là ne réaliserait que 14 à 16 milliards d’euros d’économies à l’horizon 2030, alors que les déficits prévus atteignent autour de 20 milliards - sans compter les 30 milliards de déficits cachés des pensions publiques. Seul le report de l’âge de départ à la retraite à 65 ans permettra de 17 à 19 milliards d’économies en 2030.

Par ailleurs, le gouvernement veut mettre en œuvre des mesures d’amélioration des retraites (minimum garanti, pénibilité…) et serait capable «en même temps» de décaler l’âge de départ à la retraite à 64 ans (ou 172 trimestres cotisés). Cela générerait une économie bien moindre et un déficit toujours non maîtrisé dans les années qui viennent. Soyons sérieux! Si l’on ne fait pas une vraie réforme des retraites pendant ce quinquennat, on ne fera aucune réforme structurelle.

Quelqu’un peut-il dire aux Français que si l’on ne repousse pas l’âge, on baissera les pensions? Et dire aussi que la baisse concernera les retraités actuels et les futurs retraités? Alors, bien sûr, les pensions ne baisseraient pas en nominal mais bel et bien en proportion du dernier salaire. Ce que l’on appelle le «taux de remplacement» des pensions serait moins élevé dans les prochaines années, et donc le pouvoir d’achat des retraités et futurs retraités, de plus en plus faible. Par les temps d’inflation que nous traversons, on comprend vite ce que cela signifie.

Brandir l’idée que le coiffeur, le jardinier ou l’ouvrier, qui ont commencé à travailler à 16 ans, ont le droit de partir plus tôt à la retraite est jouer sur la méconnaissance des Français sur le système de retraite anticipée pour carrière longue déjà en place. La retraite anticipée, à 60 ans ou avant 60 ans, est déjà possible si on a commencé à travailler avant 20 ans, à condition d’avoir cotisé un certain nombre de trimestres (168 pour la génération née en 1961).

Étonnamment, certains, y compris à droite, défendent l’idée de passer plutôt l’âge de départ à 63 ans. Cela ne résoudrait rien. D’autres arguent du fait qu’il y a trop d’invalides en France pour repousser l’âge de départ. Nous avons certes autant de dépenses d’invalidité (2,9 points de PIB) que les autres démocraties européennes (2,7 % du PIB en moyenne, selon Eurostat), mais avec un âge de départ plus jeune à la retraite… N’y aurait-il pas un loup?

D’autres encore soulèvent que la moitié des 55-64 ans sont déjà sans emploi et que repousser l’âge ne va faire qu’augmenter le chômage. Cet argument ne tient pas la route une seconde puisque tous les pays qui ont repoussé l’âge de départ à la retraite ont vu leur taux d’emploi des seniors s’améliorer. À la suite de la réforme de 2010 sous Nicolas Sarkozy, le taux d’emploi des seniors est bel et bien passé de 39,7 % en 2010 à 56 % aujourd’hui. L’idée qu’augmenter l’âge de départ met plus de seniors au chômage est donc fallacieuse.

Faut-il que l’anesthésie de l’argent magique soit toujours bien et trop présente pour que la réforme des retraites ne soit toujours pas une évidence pour tous? Si l’on fait un petit retour en arrière, quand les taux à 10 ans de la dette française tutoyaient les 3 %, le président de la République s’était montré très ferme et sans détour: «Nous n’avons pas d’autres choix que de travailler davantage. Cette réforme est essentielle pour préserver notre modèle social. (…) À partir de l’été 2023, on devra décaler l’âge légal de départ de 4 mois par an. On passera à horizon 2031 à 65 ans.» Les choses semblaient crantées. À la suite de cette déclaration très claire à la fois sur les objectifs et le calendrier, les taux à 10 ans n’avaient finalement pas dépassé la barre fatidique des 3 % et avaient même commencé à baisser.

Quand, en fin 2022, la présentation de la réforme a été repoussée, les taux sur la dette à 10 ans ont recommencé à monter et ont même dépassé les 3 % pour la première fois depuis 2012. Il faut comprendre qu’au-dessus de 3 % de taux d’intérêt sur la dette à 10 ans la réforme des retraites devient critique pour éviter la dégradation de la note de la France. À 4 % de taux d’intérêt sur la dette à 10 ans, la réduction en urgence du déficit et les hausses d’impôts seront notre seule option. Est-ce ce que nous voulons? Clairement non.

Si nous ne faisons pas une réforme des retraites assez ambitieuse, si nous lâchons sur les 65 ans, la France sera dans une situation intenable financièrement. Cela nous poussera à réclamer au niveau européen la remontée des taux la plus lente possible pour éviter la crise de la dette. Ce ne serait un bon deal ni pour les générations actuelles, qui subiront l’inflation, les départs de capitaux et de talents, ni pour les suivantes, qui subiront l’absence de réformes et une baisse pérenne de croissance. Les premières victimes en seront inévitablement les cotisants d’aujourd’hui, futurs retraités de demain.

Fixer l’âge de départ à la retraite à 65 ans, c’est sortir de la nasse par le haut. Le choix de procrastiner, de diluer la réforme, c’est sortir par le bas, aller vers une aggravation du déficit, de la charge de la dette, une inflation plus importante et une baisse relative des pensions.

Les successions de réformes reportées ou réalisées en trompe-l’œil, comme la dernière réforme de l’assurance-chômage (on réduit la durée d’indemnisation si le chômage baisse tout en sachant que le chômage risque de repartir à la hausse), ne suffiront plus à calmer les marchés. L’agence de notation Standard & Poor’s a déjà mis la France sous surveillance négative. Au petit jeu du chat et de la souris sur la réforme des retraites, nous risquons de perdre (encore) collectivement des milliards.