Absentéisme : agir plus fort pour réduire le coût
L’absentéisme représente un poids financier majeur avec 18 milliards d’euros par an de dépenses pour la Sécurité sociale (maladie et AT MP) auxquels s’ajoutent au moins 15 milliards d’euros estimés pour les arrêts de travail dans la fonction publique. La France se situe parmi les pays européens avec le plus fort absentéisme, figurant au 5e rang des pays de l’OCDE, avec un taux d’absentéisme en entreprise d’environ 5 % et 21 jours d’absence par an en 2024. Face à cette hausse, le gouvernement a pris plusieurs mesures ces dernières années comme la limite à partir du 1er septembre 2026 de la durée des arrêts prescrits à un mois pour un premier arrêt et deux mois en prolongation. Mais face à l’explosion des coûts, des mesures plus énergiques semblent nécessaires : introduction de jour(s) de carence d'ordre public, durée maximale des arrêts de travail de 6 mois et demi comme au Danemark, baise du taux de remplacement comme le propose la Cour des comptes...
Le poids de l’absentéisme dans les dépenses sociales est devenu de plus en plus important. Comme l’a déclaré Jean-Pierre Farandou, ministre du Travail : « Les arrêts de travail coûtent 18 milliards d'euros par an à la Sécurité sociale, et ça augmente d'un milliard d'euros par an»[1]. Sur 18 Mds €, 12,1 Mds € sont des arrêts maladie à proprement parler et 5,8 Mds € sont des indemnités AT-MP qui sont d’ailleurs en forte progression (+10,5% en 2024 et +10,6% en 2025 alors que la moyenne était plutôt autour de 6,5% ces dernières années). Cela explique sans doute que le dernier rapport charges et produits de la CNAM consacre cette année un chapitre à cette question.
Dans le dossier de presse consacré à sa stratégie de lutte contre l’absentéisme, le gouvernement n’élude pas non plus la question du poids des arrêts de travail dans la fonction publique, 5 % des agents ont déclaré avoir été absents au moins un jour pour raison de santé durant la semaine de référence, une proportion similaire à celle du secteur privé. En 2024, la part des agents absents au moins un jour pendant la semaine de référence pour raison de santé est plus importante dans la FPT et la FPH (6 %) que dans la FPE (4 %). L’exécutif annonce que la dépense liée aux absences pour raison de santé dans les trois versants de la fonction publique a un coût estimé à 15,1 Md€ en 2022 par les inspections générales des finances et des affaires sociales. Un chiffre qui comme dans le privé est indexé sur les salaires et doit sans doute être revu à la hausse. Autant dire que les IJ tous secteurs confondus pèsent désormais autour de 33 Mds €.
En avril dernier, le gouvernement a présenté sa stratégie pour lutter contre l’absentéisme. Constatant un absentéisme en forte hausse ces dernières années, l’exécutif s’appuie sur plus de prévention, un accompagnement des salariés en arrêt pour permettre une meilleure réinsertion et plus de contrôle. À ce sujet, à partir du 1er septembre 2026, la durée des prescriptions d’arrêt de travail sera limitée à un mois pour un premier arrêt et à deux mois pour une prolongation, sauf exception liée à l’état de santé du patient. Les motifs d’arrêt devront aussi être renseignés par les prescripteurs. D’autres mesures visent à améliorer le suivi médical et à mieux réguler les arrêts de longue durée. Les médecins pourront solliciter l’avis du service du contrôle médical de l’Assurance maladie pour certains renouvellements dépassant trois mois.
Dans son projet initial, le gouvernement voulait pouvoir fixer cette limite par décret, à 15 jours pour un premier arrêt de travail prescrit par un médecin de ville et 30 jours à l'hôpital. Mais les députés ont voté pour que la durée soit d'un mois dans les deux cas. Aucune durée maximale d'arrêt maladie n'était jusqu'à aujourd'hui prévue, bien que des recommandations existent pour certaines pathologies, avec des durées indicatives. Les assurés restent par ailleurs soumis à un plafond de 360 jours d'indemnités journalières sur trois ans.
On notera toutefois que les règles d’indemnisation du régime général de la sécurité sociale ne s’appliquant pas aux fonctionnaires sous statut, la règle du premier arrêt d’1 mois maximum ne s’appliquera pas à la fonction publique, mais seulement aux contractuels. Mais dans la pratique, les médecins prescripteurs d'arrêts pourraient à l'avenir avoir tendance à ne plus fournir que des arrêts de moins de 31 jours à leurs patients, sans tenir compte du cas de la fonction publique. Le gouvernement a préparé un projet de décret pour aligner les durées des arrêts entre public et privé.
Explications sur la hausse des dépenses d’assurance maladie
Les raisons de la hausse des IJSS ont été largement analysées : on retiendra que l’augmentation de la population active et le recul du chômage augmentent mécaniquement le poids des IJSS. De même, les IJSS étant indexées sur les salaires et en particulier des salaires proches du SMIC, les hausses de salaire et a fortiori les hausses du SMIC augmentent le poids des IJSS (le plafond des IJSS est passé de 1,8 à 1,4 SMIC en 2025). Enfin, le vieillissement de la population active, notamment sous l’effet des réformes des retraites a aussi un impact. Ces éléments mécaniques expliquent selon différentes sources 60% de la hausse des IJSS ; il reste une part de 40% de hausse inexpliquée, avec une augmentation du taux de recours à tous les âges et une hausse de la durée des arrêts. La Cour des comptes dans son rapport récent sur la qualité des soins indiquait par exemple que les durées d’arrêts prescrits ne correspondent pas toujours aux durées recommandées par la Haute Autorité de santé (HAS). 71 % des jours prescrits pour une lombalgie commune le sont au-delà de la durée indicative recommandée de 5 jours. En matière de sciatique, ils sont 13 % à dépasser la durée de 35 jours recommandée. 57 % des jours rescrits pour des troubles anxio-dépressifs mineurs le sont au-delà de la durée recommandée de 14 jours.
Du côté des employeurs privés, les entreprises font souvent appel pour la prévoyance à des cabinets qui étudient les chiffres de l’absentéisme décryptés dans des baromètres. Dans les baromètres de référence sur l'absentéisme (notamment Ayming/AG2R La Mondiale, Malakoff Humanis, WTW, Verlingue et Verspieren) deux causes semblent s'imposer : les troubles musculosquelettiques chez les seniors et les risques psychosociaux.
La structure des absences se polarise:
- Augmentation des arrêts très courts (1 à 3 jours) : Ils représentent environ 41 % des cas. Ils désorganisent fortement le quotidien des équipes.
- L'allongement des arrêts longs (> 30 jours) : Ils représentent plus de 43 % du volume global des journées perdues. C’est le principal moteur de la hausse du taux d'absentéisme, poussé par l'usure professionnelle et les affections lourdes.
Les troubles musculosquelettiques (TMS) et les maladies saisonnières restent présents, mais les Risques Psychosociaux (RPS) s'imposent comme le premier motif des arrêts de longue durée. L'absentéisme des jeunes actifs progresse également plus vite que celui des autres tranches d'âge. Près de 47 % des arrêts concernent les moins de 39 ans. Mais en dépense, ce sont les arrêts longs surtout chez les salariés les plus âgés qui pèsent le plus (ce qui est renforcé par le poids des rémunérations qui augmentent avec l’ancienneté ce qui accentue le coût des arrêts les plus âgés). On retrouve à peu près la même structure dans la fonction publique.
Au-delà de la désorganisation, les baromètres soulignent que le coût direct et indirect de l’absentéisme s’est alourdi, entre 60 et 100 Md€ que l’on retienne les coûts directs mais aussi ceux liés aux remplacements.
Comparaison internationale
Si l’absentéisme est en hausse dans la plupart des pays européens, la France figure parmi les pays où l’absentéisme est relativement élevé : la France figure au 5e rang des pays de l’OCDE, avec un taux d’absentéisme en entreprise d’environ 5 % et 21 jours d’absence par an en 2024. Parmi les principales économies européennes, la France est, derrière l’Espagne, le pays où la durée d’absentéisme est la plus importante.
Evolution de la durée d’absence annuelle pour maladie
Cela ne signifie pas forcément que la France est le pays où les absences pour arrêt maladie coutent le plus cher en % de PIB (Eurostat).
Dépenses dans la fonction maladie – dépense en espèces congés maladie payé tous régimes (publics et privés) en % PIB (2023, dernière année)
| Greece | Ireland | Italy | Hungary | Portugal | Denmark | Poland | France | Belgium | Finland |
0,24 | 0,27 | 0,39 | 0,41 | 0,44 | 0,75 | 0,87 | 0,9 | 0,93 | 1,04 |
European Union 27 | Euro area | Austria | Slovenia | Spain | Sweden | Switzerland | Norway | Germany | Netherlands |
1,16 | 1,23 | 1,23 | 1,27 | 1,32 | 1,37 | 1,53 | 1,65 | 1,98 | 2,02 |
Recommandations pour l'Assurance Maladie :
Les différentes mesures inscrites ces dernières années dans les LFSS pour contrôler l’augmentation des coûts des arrêts de travail sont utiles mais elles ne semblent pas enrayer la forte progression des indemnités.
Plusieurs pistes peuvent être étudiées pour reprendre en main la croissance des IJ. Comme nous l’avions montré dans la note sur les modèles suédois et danois, la France pourrait s’inspirer à la fois de l’encadrement très strict des durées maximales d’indemnisation (6 mois et demi max. pour une indemnisation maladie au Danemark) et renforcer l’implication des employeurs pour les arrêts longs. Les pays où la prise en charge par l’entreprise est prépondérante, comparée à la France (ex. Allemagne, Pays-Bas) montrent des taux d’absentéisme plus faibles, les entreprises étant fortement incitées à prévenir l’absentéisme. En France, le MEDEF vient de présenter ses pistes pour redresser les finances publiques et c’est une autre solution qui est mise sur la table : 1 à 3 jours de carence d’ordre public, c’est-à-dire pris en charge ni par l’assurance-maladie ni par l’employeur pourrait rapporter jusqu’à 600 M€ estime l’organisation patronale. En 2024, la Cour des comptes avait proposé une autre option encore en suggérant une baisse de taux de prise en charge des arrêts de travail de 50 à 45 %, une mesure censée rapportée 1 milliard d’euros mais dont le coût ce serait alors reporté sur les entreprises obligées de verser un complément de salaire du fait de leurs conventions collectives. De son côté, le gouvernement a demandé aux partenaires sociaux 800 M€ d’économise sur les AT MP et envisage comme pour les arrêts maladie de baisser le plafond d’indemnisation si les partenaires sociaux ne trouvent pas de solution.
Quoi qu’il en soit, il faudra agir de façon énergique car le déficit de la CNAM est encore prévu à 13,8 Md€ en 2026.
[1] https://www.capital.fr/votre-argent/smic-jean-pierre-farandou-annonce-une-revalorisation-exceptionnelle-de-24-des-le-mois-de-juin-1526514