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Travailleurs frontaliers : l'énorme coût de 860M€ pour l'assurance chômage

À fin septembre 2025, l’Office fédéral de la statistique suisse recensait 410 000 travailleurs frontaliers se rendant chaque jour en Suisse. La majorité d’entre eux résident en France, avec 236 000 personnes, soit 58 % du total. Les travailleurs frontaliers (résidant en France, travaillant dans un pays limitrophe comme la Suisse, Luxembourg, Allemagne, Belgique) sont en forte hausse, attirés par des salaires nettement plus élevés et des pénuries de mains d’œuvre dans ces pays. L’année dernière, une analyse de la Fondation IFRAP sur les travailleurs frontaliers a noté que leur nombre augmente inexorablement. En Haute-Savoie un actif sur quatre travaille de l'autre côté de la frontière. La France perd de la force de travail productive car une part croissante des actifs des départements frontaliers travaille en dehors de la France, tandis qu’une partie du risque social, notamment chômage, reste financée par le système français... Rappelons que le coût de l'assurance chômage s'élève à 860M€ par an.

Effectif de frontaliers selon pays et variation sur un an, 2025

OrigineNombre total de frontaliersVariation sur 1 an
France234 619+3,5 %
Italie92 299-0,5 %
Allemagne66 031+0,9 %
Autriche8 846-0,2 %
Autres4 090+6,2 %
Total405 884+2,1 %

Sources : Toujours plus de frontaliers, Crédit Agricole

 

Presque la moitié des travailleurs frontaliers français travaillent en Suisse.

PaysPourcentage des frontaliers
Suisse48 %
Luxembourg22 %
Allemagne11 %
Belgique10 %
Monaco7 %
Espagne1 %
Italie<1

Source : Unédic

La répartition des travailleurs frontaliers français varie fortement selon le département de résidence, tout comme leur poids dans la population active locale. La Haute-Savoie concentre le plus grand nombre de travailleurs frontaliers, avec plus de 102 000 travailleurs, soit près d’un actif sur quatre. Elle est suivie par le Haut-Rhin, qui compte plus de 40 000 travailleurs frontaliers, puis par le Doubs avec 33 925 travailleurs et l’Ain avec 31 915. Ces territoires sont particulièrement intégrés aux bassins d’emploi suisses, notamment autour du Genevois, du canton de Vaud et la région bâloise.

DépartementPopulation active (estimée)Nombre de frontaliers% de frontaliers
Haute-Savoie415 000102 67624, 7%
Haut-Rhin390 00040 29910, 3%
Doubs270 00033 92512,6%
Ain320 00031 91510%
Jura122 0007 9336,5%
Territoire de Belfort66 0004 7197,2%

Source : Crédit Agricole, 2025

Les écarts de salaires comme motif principal

La proximité de pays économiquement plus attractifs mène les Français à travailler notamment en Suisse, où le salaire moyen par tête est le plus élevé. Les salariés frontaliers qui travaillent en Suisse gagnent en moyenne 2,6 fois plus que leurs homologues non frontaliers. En Belgique, c’est 1,3 fois plus que leur salaire et 1,5 en Allemagne.  Les quatre principaux pays d’emploi frontaliers affichent aussi un taux de chômage nettement inférieur au taux français de 7,3 % : l'Allemagne à 3 %, la Suisse à 4,1 %, le Luxembourg à 5,2 % et la Belgique à 5,5 %.

En  Suisse, la distribution sectorielle des travailleurs frontaliers diffère d'un canton à l'autre, avec une tendance particulière : le secteur des services occupe une place prépondérante, en particulier dans les cantons à forte urbanisation et proximité frontalière tels que Genève (environ 92 000 personnes) ou Vaud (environ 32 000).

CantonPrimaireSecondaireTertiaire
Genève59321 85591 599
Vaud42612 43431 973
Neuchâtel787 5418 730
Bâle-Ville205 29913 303
Bâle-Campagne2245 2409 282
Jura1146 0295 252

Source : Crédit Agricole

Le véritable déficit de 860 millions d’euros

Un mécanisme particulier creuse ce déficit selon l’Unédic : les travailleurs frontaliers cotisent dans l’État où ils sont salariés, mais reçoivent l’assurance chômage en cas de perte d’emploi de leur pays de résidence. Conformément à l'article 65 du règlement CE n°883/2004, un travailleur frontalier au chômage est pris en charge par son État de résidence, même si les cotisations afférentes ont été intégralement versées dans un autre État membre. La France finance donc des droits constitués à l'étranger.

Un mécanisme correctif existe : la Suisse ou le Luxembourg doivent rembourser ce manquement à la France, mais seulement l'équivalent de 3 à 5 mois d'allocations. Si la personne reste au chômage 10 mois, les 5 ou 6 derniers mois sont entièrement à la charge de la France. Résultat : en 2024, le déficit total est de 860 millions d'euros. Depuis 2011, ces déficits annuels ont généré pour l'Assurance chômage un surcoût cumulé atteignant 9,9 milliards d'euros.

La deuxième distorsion à l'intérieur de ce mécanisme est le montant gonflé des allocations : les frontaliers ayant travaillé en Suisse perçoivent en moyenne 2 670 euros par mois, contre 1 265 euros pour l'ensemble des allocataires indemnisés par le régime français. L'allocation est calculée sur un salaire suisse ou luxembourgeois bien supérieur aux standards français, ce qui gonfle mécaniquement le montant de chaque prestation.

InefficacitéMontant estimé annuelLevier d’action
Déficit assurance chômage860 M €Réforme 883/2004 + accords bilatéraux

En prenant l’exemple de la Suisse (pays avec le plus de frontaliers résidant en France), l’évolution de ceux-ci est positive et croît d’année en année, ce qui fait petit à petit peser la responsabilité de l’Unédic. 

StatutEffectif 2022Effectif 2023Effectifs 2024
Indépendants316924633544
Salariés209 869220 938230 832
Total213 037224 401234 376

Source : Urssaf

Accord Européen

Un accord provisoire a été obtenu le 23 avril 2026 : ce serait désormais le lieu de travail, et non plus le lieu de domicile, qui désignerait l'État devant payer les prestations chômage en cas d'emploi transfrontalier. Cependant une période transitoire de 2 ans est prévue pour l'ensemble des États membres, avec des délais supplémentaires spécifiques au Luxembourg. La réforme ne s'appliquera donc pas avant 2028-2029 au mieux. De plus, Le règlement 883/2004 fait partie de l'accord sur la libre circulation des personnes avec l'UE et l'application à la Suisse ne sera ni automatique ni immédiate. Or, c'est précisément la Suisse qui concentre l'essentiel du problème : sur les 860 millions d'euros de déficit français, 614 millions concernent spécifiquement les travailleurs frontaliers ayant exercé outre-Jura.

Une fuite de main d’œuvre

Le phénomène est très localisé. En 2024, la Haute-Savoie compte 102 016 travailleurs frontaliers, soit environ 43,5 % des Français en Suisse. La croissance annuelle est aussi concentrée : Haute-Savoie +5 605, Ain +1 758, Haut-Rhin +1 180 ; ces trois départements expliquent environ 85 % de la hausse 2024. L’effet sur le marché du travail local est massif : dans les principaux départements concernés, les frontaliers représentent 19 % de l’ensemble « salariés résidents + frontaliers ». En Haute-Savoie, cette part monte à 23 %, c’est-à-dire que près d’un actif salarié sur quatre du vivier local travaille côté suisse. Dans le Doubs, la part est 19 %, dans le Haut-Rhin 16 %, dans l’Ain 13 %, et dans le Jura 10 %.

La perte n’est pas seulement quantitative ; elle touche des secteurs où la France a déjà des tensions de recrutement. L’effet d’aspiration est très fort par secteur et département : en Haute-Savoie, 47 % des actifs des services administratifs et de soutien et 42 % des activités spécialisées/scientifiques/techniques travaillent en Suisse ; dans le Doubs, 31 % des actifs de l’industrie manufacturière travaillent en Suisse ; en Haute-Savoie, 31 % des actifs de la santé humaine et de l’action sociale partent aussi côté suisse.

Part des frontaliers (affiliés ou non à l’Assurance maladie française), 

par secteur d’activité et département de résidence dans l’ensemble des résidents salariés et frontaliers de ces départements fin 2024

Part des frontaliers par secteurAinDoubsJuraHaut-RhinHaute-SavoieGlobal
Industrie manufacture8%31%15%21%23%20%
Commerce ; réparation d’automobile et de motocycles12%14%8%12%25%16%
Santé humaine et action sociale11%11M5%5%31%14%
Activités de services administratifs et de soutien22%29%18%22%47%30%
Construction12%15%10%14%29%18%
Activités spécialisées, scientifiques et techniques21%29%12%37%42%31%
Hébergement et restauration18%12%8%7%26%17%
Transports et entreposage13%11%4%19%28%17%
Enseignement20%4%6%7%37%17%
Autres activités de services18%16%9%21%32%21%
Activités financières et d’assurance15%3%3%6%37%17%
Infromation et communication16%23%12%29%35%25%
Arts, spectacles et activivtés récréatives15%7%7%17%32%19%
Activités immobilières7%2%2%3%19%10%
Production et distribution d’éléctrcité, de gaz, de vapeur et d’air conditionné5%9%10%5%22%9%
Prodction et distribution d’eau, assainissement, gestion des déchets et de pollution2%2%1%3%8%3%
Agriculture, sylviculture et pêche62%55%35%65%84%64%
Industries extractives7%13%7%19%17%13%
Activités extraterritoriales52%13%0%0%94%58%
Total 13%19%10%16%30%19%