Nos jeunes talents quittent-ils la France ?
Le 30 septembre 2025, Ipsos a dévoilé une étude[1] qui montre l’ampleur du phénomène d’expatriation des jeunes talents et jeunes diplômés français. L’étude révèle que 9 % des jeunes diplômés de grandes écoles d’ingénieurs travaillent à l’étranger après leur diplôme et quasiment 15 % des diplômés d’écoles de management s’expatrient. Ces chiffres montent même à 19 % pour les diplômés de Polytechnique et à 17,4 % pour ceux de CentraleSupélec. Au total, environ 9 000 diplômés au sein de grandes écoles françaises ont quitté le pays après leurs études en 2023, soit environ 11,4 % des diplômés de ces écoles. 57% de ces mêmes étudiants envisagent sérieusement de partir à l’étranger dans les trois ans, dont 21% « sérieusement ».
La question de la « fuite des cerveaux » revient régulièrement dans le débat public français. Chaque année, plusieurs milliers d’étudiants de grandes écoles françaises choisissent de s’expatrier après leur diplomation, et 2,5 millions de Français vivraient aujourd’hui en dehors du territoire selon les estimations de l’ONU. En 2023, environ 11,4 % des diplômés de grandes écoles se sont expatriés après leurs études. En 2022, 193 000 Français ont quitté le territoire pour s’installer à l’étranger, et 115 000 sont rentrés en France. Cela correspond donc à un solde migratoire des non-immigrés négatif de 78 000 Français. La France perd des citoyens de son territoire chaque année.
Les expatriations de jeunes talents français en hausse
En se penchant sur les destinations d’expatriation des jeunes talents, on comprend aisément les motivations des départs. Canada, Suisse, États-Unis et Allemagne sont des pays plus libéraux, avec des marchés du travail plus dynamiques et flexibles, et offrant des rémunérations bien plus intéressantes qu’en France. 86 % des diplômés expatriés ayant répondu à l’enquête estiment ainsi que « la revalorisation de leurs rémunérations est la mesure prioritaire pour les convaincre de rester ». Les étudiants ne quittent pas le pays par désaccord avec le monde du travail, mais parce qu’ils considèrent que l’herbe est plus verte ailleurs. Ce sentiment est de fait accentué par le poids de la fiscalité et la rigidité du marché du travail en France. Autre point important, une majorité de ces talents portent un regard assez négatif sur la France : 70 % d’entre eux estiment que la France est en déclin, 74 % sont inquiets de la situation économique du pays, et 81 % craignent l’instabilité politique.
Ipsos chiffre la perte liée à ces départs à 1 milliard d’euros par an. Pour donner une idée de ce chiffre, c'est « l’équivalent des dépenses engagées pour leur formation »[2]. La fuite de cerveaux, en plus d’être un enjeu de croissance, est un sujet de rentabilité. Pour pallier cette perte, la France doit absolument agir en flexibilisant son marché du travail, en incitant à l’augmentation des salaires, et en réduisant la pression fiscale qui pèse très fortement sur les salaires élevés (des ingénieurs ou managers). Les salaires bruts des ingénieurs expatriés français sont largement supérieurs à ceux des ingénieurs restés en France. Des travaux de l’OCDE montrent que les ingénieurs en France travaillent moins et ont un meilleur équilibre travail-famille, mais gagnent largement moins bien leur vie que leurs homologues expatriés. À l’exception de l’Allemagne, qui est à un coin fiscal quasiment égal à la France sur les ingénieurs français, les prélèvements sociaux élevés en France creusent davantage l’écart salarial en net. Cela explique en grande partie l’attrait des ingénieurs français pour les autres pays développés qui, pour la plupart, rémunèrent franchement mieux.
Un constat toutefois nuancé, tant sur l’ampleur que sur les raisons de l’expatriation
Si le nombre d’ingénieurs expatriés à l’étranger a effectivement augmenté entre 2013 et 2023 (+23 %), le nombre total de diplômés d’écoles d’ingénieurs a augmenté plus rapidement (+38 %). Ainsi, la proportion d’ingénieurs diplômés qui s’expatrient (9 % en 2023) n’est pas négligeable, mais reste plus faible que dix ans auparavant (11,4 % en 2013).
Une autre limite du constat établi par Ipsos est que les chiffres sur les expatriations de diplômés de grandes écoles françaises comprennent aussi les étudiants étrangers venus étudier en France. 27,2 % des étudiants étrangers quittent la France après l’obtention de leur diplôme. Ainsi, le chiffre de 11,4 % d’étudiants d’écoles françaises qui s’expatrient tombe à 8,4 % si l’on ne prend en compte que les étudiants de nationalité française. Un tiers des départs de diplômés concerne des diplômés étrangers (3 000 sur 9 000 en 2023). Dans le détail, 8,4 % des ingénieurs diplômés de nationalité française quittent le pays (contre 9 % pour l’ensemble et 13,3 % pour les étrangers). Pour les écoles de commerce, l’écart est encore plus important : 14,8 % d’expatriés sur l’ensemble des diplômés, contre 44,2 % des étudiants étrangers qui quittent la France après leurs études.
L’enquête Ipsos conclut donc qu’on ne peut pas vraiment parler « d’explosion » de l’expatriation des talents, mais regrette que l’on ne dispose pas de données « sur la durée d’expatriation, le taux de retour des ingénieurs et le nombre d’ingénieurs étrangers actifs entrant sur le territoire ». De telles données pourraient en effet permettre de mieux évaluer l’effet réel des départs de jeunes talents. Si la grande majorité des ingénieurs ou managers étant partis travailler après leurs études reviennent seulement deux ou trois ans plus tard, l’économie française ne perd pas réellement ses talents et l’effet pourrait même être positif si les talents développent de nouvelles compétences durant leur expatriation. À l’inverse, si les expatriations se prolongent tout au long de la vie active, alors les dépenses engagées pour l’éducation de ces talents ne profiteront jamais à l’économie française.
Les seules données sur lesquelles Ipsos peut se reposer sont celles sur la durée envisagée d’expatriation des talents. Ces données sont plutôt rassurantes, puisque 61 % des répondants qui envisagent de s’expatrier pensent revenir en France après une durée inférieure à 5 ans à l’étranger. Cependant, il est difficile d’établir une conclusion sérieuse sur des intentions d’expatriation, qui pourraient ne pas refléter les comportements réels.
D’autre part, les raisons de l’expatriation pourraient être plus contrastées que ce que l’on imagine. Les talents français qui s’expatrient ont souvent un lien plus ou moins fort avec l’étranger. 48 % de ces derniers ont un lien familial dans un autre pays, 67 % connaissent personnellement des personnes expatriées, et 44 % ont déjà étudié ou travaillé à l’étranger durant leur parcours académique. Ainsi, il est possible que, outre les seules raisons économiques et professionnelles, les étudiants qui quittent la France soient intéressés par une expérience à l’international. Débuter sa carrière à l’étranger est parfois perçu comme un tremplin pour la vie professionnelle, indépendamment de l’origine et de la destination de l’expatriation. Une ouverture internationale est souvent valorisée par les recruteurs, et est aussi attrayante sur les plans personnel et culturel. Cette idée d’une expatriation plus expérimentale que résultant d’un rejet de la France serait compatible avec les durées d’expatriations envisagées plutôt courtes. Si ces critères comptent réellement dans le choix de départ des talents français, alors il est bien plus difficile de convaincre ceux-ci de rester en France, et les réformes fiscales et de marché du travail n’y changeraient rien.
Certains jeunes Français choisissent d’étudier à l’étranger plutôt qu’en France
Selon Campus France, 114 000 étudiants français étaient inscrits dans un programme d’enseignement diplômant à l’étranger en 2022, soit 4 % du total des étudiants français. Les cinq premières destinations privilégiées par les étudiants français en mobilité sont la Belgique, le Canada, la Suisse, le Royaume-Uni et l’Espagne. Ce départ des lycéens français après le baccalauréat présente un risque de fuite des cerveaux dans le sens où les étudiants concernés sont souvent parmi les plus motivés et les mieux renseignés.
Leur décision d’étudier à l’étranger soulève donc la question de l’attractivité de l’enseignement supérieur français. Le problème du système français est le manque d’options pour des élèves brillants, mais défiants envers des études trop sélectives et stressantes. Certains lycéens redoutent le niveau attendu et la sélectivité des classes préparatoires ou d’écoles comme Sciences Po et privilégient des universités britanniques, canadiennes, suisses ou espagnoles de renommée internationale et plus accessibles faute d’équivalents en France. Cela est inquiétant puisqu’une partie des jeunes Français qui partent étudier à l’étranger ne rentreront pas en France après leurs études, et obtiendront des offres d’emplois dans les pays concernés. Il convient toutefois de souligner que la part d’étudiants qui partent étudier à l’étranger (4 %) est similaire à celle constatée en Allemagne et en Italie.
Cependant, ces départs sont largement compensés par les étudiants étrangers en mobilité diplômante en France. Ils étaient 263 000 à choisir la France pour effectuer leurs études en 2022[3]. L’accueil d’étudiants internationaux est bénéfique sur plusieurs plans. D’abord, la diversité des cultures permet de développer de nouvelles réflexions et de partager des connaissances et compétences différentes. 60 % des étudiants internationaux accueillis en France sont inscrits dans des filières de sciences/STAPS, économie ou santé/médecine. Les deux filières qui ont connu la plus forte augmentation des effectifs d’étudiants internationaux sont les sciences et la santé, ce qui montre que les étudiants accueillis suivent des filières hautement qualifiées. Les étudiants sélectionnés sont généralement parmi les meilleurs et les plus motivés, et leur accueil en France est donc une opportunité pour les étudiants français qui apprennent à leurs côtés.
Il s’agit également d’un soft power politique, scientifique, économique et culturel. En investissant dans ces jeunes diplômés, la France renforce son influence. En effet, 93 % de ces alumnis ont une bonne image de la France[4]. D’un point de vue économique, l’arrivée d’étudiants étrangers en France augmente la richesse produite selon Campus France. Ces étudiants dépenseraient en moyenne 867 euros par mois, et rapporteraient 1,35 Md€ à l’économie française. De plus, certains de ces étudiants restent travailler en France après leurs études, ce qui compense au moins partiellement les départs d’étudiants français à l‘étranger. Quasiment un étudiant étranger en France sur deux a trouvé son premier emploi en France (48 %). Les étudiants qui restent le plus en France après leurs études sont les ingénieurs et les diplômés d’école de commerce (respectivement 63 % et 61 %).
Cependant, il est important de souligner que ces étudiants ne restent généralement pas très longtemps en France. Le taux de maintien des étudiants internationaux en France est seulement d’environ 50 % après quatre ans, d’un tiers à sept ans, et de 20 % à dix ans. Si l’on compare ces taux à l’Allemagne, on constate qu’il reste du progrès à faire. Le taux de rétention après cinq ans pour la cohorte 2015 en France était de 43 % en France contre 63 % en Allemagne. Pour la cohorte 2010, le taux de rétention des étudiants internationaux après 10 ans était de 19 % en France contre 45 % en Allemagne. L’écart est donc énorme : l’Allemagne retient mieux les étudiants étrangers étudiant sur son territoire après 10 ans que la France après cinq ans ! Si on constate que les taux de rétention à cinq ans s’améliorent en France comme dans la majorité des autres pays de l’OCDE, nous sommes encore loin de rattraper l’Allemagne.
NB : Il est intéressant de souligner l’effet du Brexit sur les taux de rétention des étudiants étrangers au Royaume-Uni. L’isolement du Royaume-Uni par rapport à l’UE a eu un effet direct sur l’attractivité du pays pour les diplômés étrangers d’universités britanniques. |
L’Allemagne compense donc les départs de ses étudiants qualifiés en retenant au maximum les étudiants étrangers dans le pays. C’est en tout cas la stratégie sur laquelle l’Allemagne mise pour résoudre la pénurie de main-d’œuvre qualifiée. L’offre importante de cursus en anglais, le faible coût de la scolarité et la qualité des formations d’ingénieurs expliquent en grande partie l’attractivité de l’Allemagne pour les étudiants internationaux. Mais cela ne suffit pas à retenir ces étudiants après leurs études. Les conditions de séjour post-études sont très favorables en Allemagne. Le pays permet aux étudiants de rester 18 mois sur le territoire après la fin de leurs études pour trouver un emploi, contre 9 mois ou 12 mois dans la plupart des pays comme la France. Les étudiants disposent donc de 18 mois pour trouver un emploi sans aucune limite de salaire ni de secteur d’emploi. En France, les étudiants internationaux disposent donc de 12 mois seulement, et la rémunération de l’emploi trouvé doit être de 2 702 € brut par mois minimum pour pouvoir travailler.
Encore une fois, il serait intéressant d’avoir des données sur les durées d’expatriation des étudiants français pour déterminer si la balance est positive ou négative avec les étudiants étrangers qui s’installent en France après leurs études, mais ces données ne sont malheureusement pas disponibles. Une autre donnée qui permettrait de mieux comparer les bienfaits des mobilités étudiantes en France et en Allemagne serait le niveau d’étude et de qualification des étudiants accueillis par rapport aux étudiants « perdus ». La seule donnée disponible pour les étudiants étrangers accueillis en France est celle de leur filière d’études, mais il n’y a pas d’information sur les qualifications des étudiants qui restent après la fin de leurs études.
L’émigration française
Outre la seule question des étudiants qualifiés et la fuite des cerveaux à la sortie d’études, nous pouvons aussi nous pencher sur l’émigration générale en prenant en compte toute la population française. Selon les chiffres du ministère de l’Europe et des Affaires étrangères, au 31 décembre 2024, le nombre de Français installés dans un pays étranger s'élève à 1 741 942 soit une augmentation de 2,8 % par rapport à 2023. Cependant, des estimations plus réalistes fondées sur les chiffres de l’ONU, tablent plus sur 2,5 millions de personnes. Cette large différence d’estimation s’explique par le fait que beaucoup de binationaux sont installés dans un pays extérieur à la France et ne ressentent pas le besoin de s’inscrire sur le Registre des Français établis hors de France. Les personnes ont un sentiment d’appartenance plus prononcé pour leur pays d’habitation. Selon le MAE, 32 % des Français inscrits sur le registre sont binationaux. Le MAE rappelle que « les binationaux comptabilisés sont les Français ayant également la nationalité de leur pays de résidence ». Selon les chiffres de l’ONU, probablement plus proches de la réalité, et permettant de comparer avec le reste du monde, la population d’émigrés français dans les pays étrangers est en constante évolution depuis 1990, avec une augmentation de 80 % des effectifs sur 34 ans.
Mais si la population en valeur absolue augmente, la proportion d’expatriés augmente elle aussi. Ainsi, la part de la population française émigrée a augmenté de 1,3 point sur la même période. Cependant, si la part des expatriés dans la population française a atteint 3,71 % en 2024, ce chiffre est de 7,07 % au Royaume-Uni, 4,99 % en Italie et 5,14 % en Allemagne. La France n’est donc pas une exception en Europe. Il n’y a donc pas de raison d’être alarmiste sur ce constat. On peut cependant se demander les raisons de ces expatriations.
Dans un rapport de janvier 2021, la Direction générale du Trésor a montré les principales raisons de l’émigration française dans le monde. Les raisons sont diverses, mais la question professionnelle est sans surprise la première citée. En effet les principaux motifs d’expatriations sont les perspectives de carrières à l’étranger, les possibilités d’évolutions sociales ou économiques et enfin, la rémunération. Ces motivations expliquent la forte présence de Français dans des pays libéraux sur le plan économique comme le montre la très forte immigration en Suisse et aux États-Unis qui représente à eux deux 19,36% de l’ensemble des Français à l’étranger.
Pour mieux aborder la question de l’émigration française, il est intéressant de regarder le solde migratoire des non-immigrés depuis et vers la France. L’Insee fournit des données au sujet des entrées et sorties des personnes nées en France ou nées françaises à l’étranger. En 2022, 193 000 Français ont quitté le territoire pour s’installer à l’étranger, et 115 000 sont rentrés en France. Cela correspond donc à un solde migratoire des non-immigrés négatif de 78 000 Français. La France perd des citoyens de son territoire chaque année, ce qui peut être considéré comme une fuite des cerveaux étant donné que les expatriés occupent en moyennes des métiers plus qualifiés que le reste de la population. Cependant, il faut préciser que, de 2017 à 2022, le nombre de départs en expatriation de Français a été fortement diminué. En 2016, 287 000 Français avaient quitté le pays et le solde migratoire avait atteint –157 000 personnes. Plusieurs facteurs expliquent cette amélioration. D’abord, l’année 2017 se caractérise par une amélioration du marché du travail et la mise en œuvre de réformes fiscales qui désincitent à fuir le pays, marquant un contraste avec la situation post-crise de 2008 et les chocs de fiscalité pendant le quinquennat Hollande. À cela s’ajoute le Brexit qui réduit drastiquement les expatriations de Français vers le Royaume-Uni dès 2017.
[1] https://www.ipsos.com/sites/default/files/ct/news/documents/2025-09/ipsos-bva-barometre-fuite-cerveaux-2025-rapport-complet.pdf
[2] Voir Contrepoints
[3] https://ressources.campusfrance.org/publications/chiffres_cles/fr/chiffres_cles_2025_fr.pdf
[4] https://ressources.campusfrance.org/publications/observatoire/fr/enquete_parcours_alumni_fr.pdf