Europe et international

Démondialisation : le nouveau nom du protectionnisme

13 octobre 2011 • Bertrand Nouel

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Deux millions d'emplois industriels perdus entre 1980 et 2007, un taux de chômage durablement voisin de 10% et une balance commerciale en déficit de 51 milliards d'euros en 2010. Trois raisons qui font resurgir la tentation d'accuser les nouveaux pays industriels et de se retirer du circuit mondial.
Cette tentation n'est pas nouvelle : "concurrence cosmopolite", "travail national", "économie patriotique"... autant de concepts, surnoms du protectionnisme. En 2011, pour ne pas paraître xénophobes vis-à-vis de pays en développement, ces idées s'abritent derrière des prétextes bien-pensants comme les conditions de production sociales et environnementales et la démondialisation. Décryptage de ces erreurs.

Airbus est l'un des exemples de mondialisation [1] qui font bien comprendre l'imbrication indéfaisable d'une quantité d'acteurs mondiaux dans le commerce international, et l'inanité du discours sur la dé-mondialisation. Airbus a obtenu des gouvernements européens, via leurs compagnies d'assurance-crédit française (la Coface), l'allemande et la britannique, qu'ils garantissent les compagnies aériennes chinoises acheteuses d'Airbus fabriqués en Chine.

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Les acteurs

-Airbus, filiale d'EADS, groupe européen dans lequel les intérêts français, allemands et britanniques sont prépondérants,

-Tianjin, l'un des sites d'assemblage, situé en Chine, des avions destinés au marché chinois, et qui reçoit des usines européennes d'Airbus la quasi-totalité des pièces détachées qu'il assemble,

- les compagnies aériennes chinoises acheteuses des Airbus,

- les banques internationales prêteuses des compagnies acheteuses,

- Pour ce qui concerne la France, la COFACE (Compagnie Française d'Assurance pour le Commerce Extérieur) société privée filiale de Natixis, qui a notamment pour mission de consentir des assurances de non-paiement de l'acheteur dans une exportation. En l'occurrence, c'est une assurance de crédit-export dans laquelle la Coface agit pour le compte de l'État –donc le contribuable français- qui supporte les risques en contrepartie de la réception des primes, la garantie profitant aux banques internationales prêteuses, ce qui profite in fine aux compagnies aériennes chinoises acheteuses en mesure d'obtenir des conditions plus favorables de leurs prêteurs… et donc au vendeur Airbus.
)]

Pourquoi en effet Airbus sollicite-t-elle les gouvernements ? Pour se placer à armes égales dans la concurrence avec Boeing, qui elle aussi bénéficie de l'assurance-crédit américaine et en fait profiter les compagnies acheteuses chinoises. Pourquoi les gouvernements européens acceptent-ils ? Parce que 20% du chiffre d'affaires d'Airbus dépend des acheteurs chinois, ce qui contribue donc à l'emploi, en particulier sur le site de Toulouse. Et ceci bien que les Airbus soient estampillés chinois, car 95% du produit fini vient en réalité des usines européennes d'Airbus [2].

Voilà ce qu'est une transaction internationale, avec sa complexité, l'imbrication d'une quantité d'acteurs mondiaux, les compromis nécessaires, le rôle de la concurrence, l'implication de l'État et les risques financiers qu'il prend, et le bénéfice pour l'emploi en France. Qu'est-ce que peut bien signifier le mot d'ordre de « tutelle des banques » dans un contexte de partenariat tel que celui que nous venons d'examiner ? Et qu'est-ce qu'un produit chinois ou européen, comment définir les produits auxquels appliquer le principe du protectionnisme ? Et quels résultats attendre de la fermeture des frontières, sinon des actions de rétorsion ? Abandonner les ventes d'Airbus et les emplois correspondants, tirer un trait sur tout le système du commerce international ? Les Français à qui l'on demande d'approuver la dé-mondialisation en comprennent-ils seulement les enjeux [3] ? Nous avons nos champions, ce sont des entreprises, non pas seulement françaises, ni seulement européennes, mais bien mondiales. Le maintien de leur position n'est possible que dans le cadre de la mondialisation.

En écoutant les débats actuels, on pourrait croire que notre plus fort déficit commercial est avec la Chine. En réalité, les données de notre balance commerciale montrent que notre pire déficit se situe bel et bien avec les pays européens alors que les conditions de production sont sensiblement similaires : 40 milliards d'euros de déficit par an avec 7 pays européens dont 16 milliards avec l'Allemagne (Voir tableau ci-dessous). Heureusement que notre balance est positive de 11 milliards avec le Royaume-Uni, l'Espagne et la Grèce.

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La fable des magnétoscopes

En 1991, le taux de chômage était déjà à 10% et le déficit commercial menaçait le Franc d'une nième dévaluation. Le Premier ministre, Édith Cresson, avait trouvé une méthode très originale pour protéger notre pays des importations des pays asiatiques : faire dédouaner les magnétoscopes importés d'Asie à Poitiers.

Cela n'a pas sauvé l'industrie française des magnétoscopes, d'autant plus que pendant que la France menait ce combat d'arrière-garde, les lecteurs de DVD ont remplacé les magnétoscopes, juste avant que les téléchargements par Internet supplantent les deux. Trois batailles de retard. )]

Même les partisans du protectionnisme admettent que la France seule n'est pas en position d'imposer des mesures protectionnistes à ses frontières, à moins de vouloir se ridiculiser à nouveau comme en 1991 (voir encadré) et de subir de sévères mesures de rétorsion de la part de pays comme la Chine, la Corée ou l'Inde devenus entre-temps des géants. Mais la France n'a aucune chance de convaincre ses partenaires européens de dresser des barrières douanières à ses frontières. D'abord par pragmatisme, puisque des pays comme l'Allemagne, les Pays-Bas ou la Suède n'ont pas de problèmes de balance commerciale. Et aussi par conviction, les dirigeants de la quasi-totalité des pays européens savent bien que le protectionnisme débouche toujours sur des tensions et des conflits entre pays, tout en conduisant à la stagnation les pays qui se protègent de la réalité.

Conclusion

Comme nous l'avons vu plus haut, nos grandes entreprises sont totalement imbriquées dans l'économie mondiale. Le déficit commercial de la France vis-à-vis des pays développés est un simple révélateur : il souligne notre problème de compétitivité. D'abord dû à un secteur public trop lourd et pas assez efficace, et à des contraintes excessives mises sur le secteur privé : 35 heures, retraites à 60 ans, fiscalité, charges sociales, règlementation du travail. Chercher à repousser nos problèmes sur les autres (Les Allemands ne consomment pas assez ou les Chinois travaillent trop) est une réaction typique de mauvais joueur. Pendant que la France créait un Ministère du temps libre, nos anciens concurrents se réformaient et les nouveaux sautaient dans le train du XXIème siècle. Quant à démondialiser, qui y croit sérieusement ?

Les principaux excédents et déficits de la France avec ses partenaires
2009 En milliards d'euros
Royaume-Uni 6,1
Émirats arabes unis 2,9
Grèce 2,6
Algérie 2,2
Espagne 2,1
Hong-Kong 2,0
Singapour 1,9
Australie 1,5
Liban 1,2
Maroc 1,0
Pays-Bas -2,8
Italie -3,0
Japon -3,2
Norvège -3,4
Irlande -3,9
Russie -4,3
États-Unis -5,4
Belgique -6,9
Allemagne -16
Chine -22
Source : direction générale des Douanes et des Droits indirects

[1] A peu près au même moment qu'Airbus, le dirigeant de PSA prévoit à l'horizon 2020 que jusqu'aux deux-tiers de la production du groupe seront vendus hors d'Europe. « Notre première ambition stratégique est de devenir rapidement un acteur mondial, nous étions trop européens », a déclaré Philippe Varin au cours de la 45e conférence annuelle de la World Steel Association sur l'acier. Il a ajouté : "Nous visons 50% de nos ventes hors d'Europe, contre un tiers en 2009, et j'imagine que ce sera autour de deux tiers en 2020 ». Le dirigeant de PSA compte sur les ventes en Chine, Russie et Inde pour accomplir cette internationalisation.

[2] Qui n'est pas content cependant ? D'abord les compagnies des pays d'origine d'Airbus comme Air France, concurrent des compagnies chinoises et qui ne bénéficient pas des mêmes facilités d'assurance-crédit. Ensuite les banques européennes qui estiment que la Coface et ses homologues leur font une concurrence déloyale en élargissant le spectre des garanties étatiques. Rien n'est simple…

[3] Connaissent-ils seulement l'existence de la Coface, entreprise créée en 1946, avec un chiffre d'affaires de 1.622 milliards d'euros (près des 4/5èmes du PIB français, 135.000 clients dans le monde et 6.400 collaborateurs ?

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