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Unédic : encore une ponction de 2 Md€ de l'Etat en 2027 ?

Depuis 2023, l’État prive l’assurance chômage de 12,05 Md€ de recettes par le biais d’une non-compensation partielle des exonérations de cotisations patronales. Le gouvernement envisagerait un cinquième prélèvement pouvant atteindre jusqu’à 2 Md€ dans le PLF/PLFSS 2027, alors que la séquence programmée s’achève en 2026[1]. Ce prélèvement ne présente aucune vertu pour le solde public au sens de la comptabilité nationale : l’Unédic appartient au périmètre des administrations publiques, et l’opération n’est qu’un transfert interne consolidé. Elle améliore le solde budgétaire de l’État, pas celui des administrations publiques — tout en déplaçant l’émission de dette vers un émetteur qui se finance 9 points de base au-dessus de l’OAT. Le prélèvement de 2026 (4,1 Md€) a par ailleurs transformé un excédent de +1,8 Md€ en déficit de -2,3 Md€ et porte la dette du régime à 61,5 Md€. Pour récupérer de la TVA, l’Etat dégrade le solde et la dette de l’Unedic, sans aucun effet positif global. Il est temps de stopper ces prélèvements de l'Etat sur l'Unédic.

Une séquence de prélèvements opérés par l’Etat qui devait s’achever en 2026

L’arrêté du 27 décembre 2023 a fixé un échéancier pluriannuel de moindres compensations d’exonérations : 2,0 Md€ en 2023, 2,6 Md€ en 2024, 3,35 Md€ en 2025 et 4,1 Md€ en 2026, soit 12,05 Md€ au total[2]. Aucun texte ne prévoit à ce stade de minoration au-delà de 2026 : la prévision de juin 2026 de l’Unédic[3] retient donc, par construction, l’hypothèse d’une absence de prélèvement en 2027 et 2028. C’est cette hypothèse que le PLF/PLFSS 2027 pourrait démentir, Bercy ayant initialement demandé 4 Md€ avant de converger vers une fourchette de 0 à 2 Md€.

Le mécanisme est indirect. Il ne s’agit pas d’un prélèvement au sens fiscal, mais d’une dérogation au principe de compensation intégrale par l’État des exonérations de cotisations, posé depuis 1994[4]. Concrètement, la fraction de TVA que l’État affecte à l’Urssaf Caisse nationale pour compenser à l’Unédic la réduction générale de cotisations patronales est minorée du montant retenu. Faute de mention de la destination des fonds dans les textes, l’Unédic ne peut même pas comptabiliser l’opération en charge : elle la porte en minoration de ses contributions principales, ce qui dégrade la lisibilité de ses comptes[5].

Une justification théorique qui ne tient plus

Trois arguments ont été avancés. Le premier est un argument d’affectation : les sommes devaient financer France Travail et France Compétences[6], au motif que l’assurance chômage bénéficie des politiques publiques de l’emploi et de l’apprentissage qui réduisent son propre risque. Le deuxième est un argument de gage : fin 2023, les réformes d’indemnisation engagées depuis 2017 laissaient anticiper des excédents durables, dont l’État s’est estimé fondé à capter une part. Le troisième, jamais formalisé, est un argument de tutelle : l’État garantit la dette de l’Unédic et agrée ses conventions.

Le premier argument s’est effondré. Le Sénat relève que l’affectation « est restée hypothétique » et que, depuis 2025, les ponctions n’accompagnent plus aucune hausse effective des crédits de la mission Travail et emploi : elles « se bornent désormais à réduire de quelques milliards le déficit affiché de l’État »[7]. La subvention de l’État à France Travail baisse même de 13,9 % en PLF 2026, en rupture avec la convention tripartite du 30 avril 2024. Le deuxième argument est caduc depuis la dégradation conjoncturelle de 2025-2026 et la perte de CSG sur les indépendants (800 M€ en 2026, 400 M€ ensuite), non anticipée lors de la construction de l’échéancier.

Le point aveugle : une opération neutre pour le solde public

En comptabilité nationale, l’Unédic est classée par l’Insee dans les administrations de sécurité sociale, sous-secteur des administrations publiques[8]. Un transfert de l’État vers l’Unédic — ou, ici, un moindre transfert — est donc une opération intra-secteur, consolidée et éliminée lors du passage aux comptes des administrations publiques. Elle est sans effet sur le déficit public au sens de Maastricht comme sur la dette publique : les 12,05 Md€ retenus par l’État sont exactement les 12,05 Md€ que l’Unédic doit emprunter à sa place. Le gain est donc un gain d’affichage sur le solde budgétaire de l’État, non un effort structurel.

L’opération n’est pas pour autant neutre financièrement : elle est légèrement coûteuse pour la sphère publique consolidée. L’Unédic emprunte sous garantie explicite de l’État, mais avec un écart de 9 points de base au-dessus de l’OAT de maturité comparable[9]. À volume identique, substituer un émetteur Unédic à l’AFT renchérit donc le financement. La structure de maturité joue en sens inverse — la durée de vie moyenne de la dette d’État dépasse huit ans, contre cinq ans et un mois pour l’encours moyen-long terme de l’Unédic[10] — mais au prix d’un risque de refinancement accru, que l’Unédic subit précisément aujourd’hui en refinançant la « dette Covid » dans un contexte de taux élevés. Le coût de financement du régime est passé de 0,5 % en 2022 à 1,0 % en 2025.

S’ajoute un effet de second tour rarement relevé. La contribution de l’Unédic au budget de France Travail (11 % des contributions d’assurance chômage de l’année n-2) est assise sur les recettes avant minoration[11]. Le régime verse donc 11 % d’une assiette qu’il n’a pas encaissée : rapporté aux recettes effectivement perçues, le taux d’effort réel atteint 11,5 % en 2025, 11,6 % en 2026, 11,8 % en 2027 et 12,0 % en 2028. Charges d’intérêts induites et surfinancement de France Travail portent le coût complet des 12,05 Md€ à plus de 14 Md€ pour le régime[12].

Les agrégats financiers pour les exercices 2022 à 2028 (prévisionnels)

La bascule est nette en 2026 : les recettes reculent de 45,4 à 44,3 Md€ tandis que les dépenses totales progressent de 45,3 à 46,6 Md€. Le solde passe de +0,1 à -2,3 Md€, premier déficit significatif depuis 2021. Sans le prélèvement de 4,1 Md€, il serait excédentaire de +1,8 Md€. Sur l’ensemble de la période, l’écart cumulé entre la trajectoire de dette constatée et la trajectoire hors prélèvements atteint 12 Md€ en fin de prévision : 55,4 Md€ contre 43,4 Md€.

Graphique 1 — Solde financier et dette financière nette de l’Assurance chômage, 2022-2028. Source : Unédic, rapport financier 2025 et prévisions financières de juin 2026. Les séries « hors prélèvements État » sont les estimations contrefactuelles de l’Unédic.
Graphique 2 — Recettes, dépenses et prélèvements de l’État, 2022-2028. Source : idem. Les recettes 2027-2028 sont estimées sous l’hypothèse d’absence de prélèvement.

Tableau 1 — Principaux agrégats financiers de l’Assurance chômage

En Md€, au 31 décembre

2022

2023

2024

2025

2026

2027

2028

Recettes (après prélèvements)

44,4

44,0

45,2

45,4

44,3

49,6

51,2

   dont prélèvements de l’État

-2,0

-2,6

-3,35

-4,1

0*

0*

Dépenses totales

40,1

42,4

45,2

45,3

46,6

47,5

47,2

   dont financement France Travail

n.d.

4,3

4,8

5,0

5,2

5,3

5,2

   dont intérêts nets

0,3

0,4

0,5

0,6

0,7

0,9

1,1

Solde financier

+4,3

+1,5

0,0

+0,1

-2,3

+2,1

+4,0

   Solde hors prélèvements État

+4,3

+3,5

+2,6

+3,4

+1,8

+2,1

+4,0

Dette financière nette

60,7

59,5

59,4

59,2

61,5

59,4

55,4

   Dette hors prélèvements État

60,7

57,3

54,8

51,3

49,5

47,4

43,4

* Hypothèse conventionnelle d’absence de prélèvement retenue par l’Unédic, que le PLF/PLFSS 2027 pourrait remettre en cause. Séries d’intérêts non strictement homogènes entre 2022-2025 et 2026-2028[13]. Sources : Unédic, rapport financier 2025 (données 2022-2025) et prévisions financières de juin 2026 (2026-2028).

Conclusion : ce qu’il faut surveiller

Une ponction de 2 Md€ en 2027 ramènerait le solde prévu de +2,1 Md€ à un niveau proche de zéro, et repousserait à 2028 tout désendettement effectif — sous réserve que la conjoncture ne se dégrade pas davantage. Or les hypothèses de juin 2026 (croissance de +0,6 % en 2026 et +0,9 % en 2027, chômage à 8,3 % fin 2026) sont déjà assorties d’un aléa négatif, et le régime a bouclé fin août son programme de financement 2026 de 10 Md€, volume historiquement élevé hors période Covid.

Trois points appellent une actualisation à la publication d’octobre 2026[14] : (i) l’arbitrage effectif de Matignon sur le montant du prélèvement 2027 ; (ii) la révision des hypothèses macroéconomiques, notamment de prix de l’énergie et de masse salariale ; et (iii) le calibrage des économies attendues de l’avenant du 25 février 2026 sur les ruptures conventionnelles. Les ordres de grandeur présentés ici sont donc à considérer comme un point de départ, non comme une trajectoire arrêtée.

Sur le fond, l’enjeu dépasse le montant. Un régime dont les recettes ne sont plus corrélées à ses fondamentaux macroéconomiques — 1,4 % du PIB en 2026 contre une moyenne historique de 1,6 % — ne peut plus être piloté par ses gestionnaires ni jouer son rôle d’amortisseur contracyclique. Il ne se comporte plus comme un stabilisateur automatique classique. La question posée au législateur n’est pas seulement celle des 2 Md€ de 2027, mais celle de savoir si l’assurance chômage doit rester une variable d’ajustement de la présentation du budget de l’État.

    Sources :
  • [1] Alain Ruello, « Budget 2027 : l’Assurance-chômage sous la menace d’une ponction de 2 milliards pour renflouer les caisses de l’État », Les Échos, 2 septembre 2026. 
  • [2] Arrêté du 27 décembre 2023 fixant les montants de la non-compensation intégrale des exonérations au titre de la réduction générale, pris sur le fondement de l’article 16 de la loi n° 2023-1250 du 26 décembre 2023 de financement de la Sécurité sociale pour 2024. Voir Unédic, Rapport financier 2025, juillet 2026, § 1.1 et 2.5.
  • [3] Unédic, Situation financière de l’Assurance chômage à horizon 2028, prévisions financières du 17 juin 2026 (adoptées par le Bureau de l’Unédic). Sauf mention contraire, les données 2026-2028 de la présente note en sont issues.
  • [4] Article L. 131-7 du code de la Sécurité sociale, issu de la loi n° 94-637 du 25 juillet 1994 (« loi Veil »). Sur le régime des dérogations, voir PLFSS 2025, annexe 4 – Présentation des mesures de réduction et d’exonération de cotisations.
  • [5] Unédic, Rapport financier 2025 : « l’absence de mention dans les textes juridiques de la destination des fonds […] n’a pas permis de traduire comptablement le prélèvement […] dans les charges du régime ». Le prélèvement est donc porté en minoration des contributions principales. 
  • [6] Si aucun chiffre n’est encore disponible, des coupes concrètes sont déjà anticipées notamment dans l’apprentissage puisque le « tiré à part » publié mi-juillet 2026 a indiqué une baisse de -2,8 Md€ de la mission Travail, emploi et administration des ministères sociaux, avec des économies à réaliser de 1,9 à 2 Md€ contre déjà près de 2,6 Md€ en 2026. 
  • [7] Sénat, avis n° 142 (2025-2026), tome VI, Projet de loi de finances pour 2026 – Travail, emploi et administration des ministères sociaux, Frédérique Puissat, 24 novembre 2025 : senat.fr/rap/a25-142-6. Voir déjà, dans les mêmes termes, l’avis n° 147 (2024-2025), tome VI.
  • [8] Insee, Administrations publiques en 2025 – Les comptes de la Nation : le sous-secteur des administrations de sécurité sociale comprend « l’UNEDIC (organisme paritaire privé de gestion de l’assurance chômage) ». insee.fr/fr/statistiques/8988833. Voir aussi Fipeco, « Les administrations publiques de la comptabilité nationale ».
  • [9] Unédic, communiqué du 27 mai 2026 relatif à la troisième émission obligataire sociale de l’année (1,5 Md€ à 15 ans, taux 4,115 %) : unedic.org. Écart identique (9 pb) sur l’émission du 9 avril 2026.
  • [10] Agence France Trésor : durée de vie moyenne de la dette négociable de l’État de 8 ans et 163 jours au 31 juillet 2026 (aft.gouv.fr), contre 5 ans et 1 mois pour l’encours moyen-long terme de l’Unédic fin 2025 (rapport financier 2025).
  • [11] Article L. 5422-24 du code du travail et décret n° 2019-797 du 26 juillet 2019 : la contribution est assise sur les contributions d’assurance chômage de l’année n-2 avant application des minorations de compensation.
  • [12] Estimation Unédic reprise par la presse spécialisée : les 12,05 Md€ de prélèvements représentent un coût global supérieur à 14 Md€ pour le régime une fois intégrées les charges d’intérêts induites et le surfinancement de France Travail.
  • [13] Charges financières nettes du rapport financier pour 2022-2025 (comptabilité générale) ; dépenses nettes d’intérêt de la prévision de juin 2026 pour 2026-2028 (approche financière). Les deux séries ne sont pas strictement homogènes.
  • [14] Les prévisions financières de l’Unédic sont actualisées trois fois par an ; la prochaine publication est attendue en octobre 2026.