Impatriés : après huit ans, combien en restera-t-il ?
La bonification du régime fiscal des impatriés à partir de 2017 a notamment permis d’attirer des banquiers et traders de la City londonienne au moment du Brexit. En 2023, on estimait que Paris avait « récupéré près de 2 800 emplois, soit plus d’un tiers des délocalisations » (8 000 salariés du secteur financier auraient quitté Londres en tout pour d’autres places européennes). Mais ces avantages touchent à leur fin pour cette catégorie d’actifs arrivés en France surtout à partir de 2019 et en 2020, puisque ce régime s’applique pour 8 ans. En 2025, 16 000 personnes étaient éligibles à ce régime en France.
Il convient toutefois de préciser que ce chiffre ne représente pas un stock permanent de résidents, mais un flux continu de bénéficiaires temporaires. Cela révèle la limite structurelle de ce dispositif, pensé à moyen terme pour attirer des talents étrangers, mais pas pour les retenir. Il souligne le manque d’attractivité fiscale de la France et surtout un manque de vision pour faire de Paris une place financière réellement attractive. D’autant qu’il n’est pas le régime des impatriés le plus favorable d’Europe !
Un régime des impatriés bonifié en 2017 qui a pu attirer des banquiers et traders londoniens que le Brexit avait fait fuir
Le régime des impatriés en France, comment ça marche ?Mis en place à partir de 2008, le régime fiscal des impatriés concerne les « personnes détachées temporairement en France par une entreprise étrangère ou recrutées localement en France depuis l’étranger »[1], et qui n’ont pas été domiciliées fiscalement en France durant les 5 dernières années. Et à condition que le salarié exerce son activité dans la même entreprise. Il permet de bénéficier d’une exonération d’impôt sur le revenu sur :
« Ces exonérations sont plafonnées selon l'une des 2 options suivantes à choisir par l'impatrié : exonération dans la limite de 50 % de la rémunération totale, exonération totale de la rémunération relative à l'activité à l'étranger, limitée à 20% de la rémunération totale hors prime d'impatriation. » [2] Le régime permet également d’être exonéré d’IFI sur les biens situés hors de France, pour une durée de 5 ans. D’après le rapport d’information du Sénat au nom de la commission des finances sur la compétitivité des places financières, paru en juin 2017, « le gain moyen s’élève à 18 405 euros par foyer fiscal, pour près de 12 000 bénéficiaires ». PLF 2017 : le renforcement du régime des impatriés Le PLF 2017 acte deux mesures qui bonifient ce régime et s’inscrirait « dans le cadre des initiatives de valorisation de la place [financière] de Paris »[3].
Cette dernière mesure permet au salarié de toucher un salaire net après impôt plus important, et pour la première fois de s’attaquer aux charges patronales. |
D’après le rapport du Sénat, l’exonération de la taxe sur les salaires pour les primes d’impatriation « vise tout particulièrement le secteur financier », très affecté par cette taxe. En effet, le rapport du Sénat considère qu’elle représente un « handicap concurrentiel » pour la place de Paris, alors qu’elle constitue une spécificité française : « elle ne connaît aucun équivalent en Europe », excepté au Danemark, où néanmoins les cotisations sociales employeurs sont quasi inexistantes…
De fait, « le régime fiscal des « impatriés » en France a profité à des milliers de banquiers auparavant basés à Londres et qui ont déménagé à Paris après le Brexit. »[4] sans consolider cette exonération ponctuelle de la taxe sur les salaires par une baisse durable et générale de cet impôt de production - par exemple en le capant par rapport à la taille de l'entreprise - (pour rappel cette taxe frappe la masse salariale des activités situées hors champ TVA, comme les secteurs de la Banque, de l'Assurance et des activités financières, mais aussi associatives (économie sociale et solidaire) et faisant appel à la générosité publique).
La fin de ces avantages va creuser le surcoût du travail français
Selon le média spécialisé efinancialcareers[5] « sans le régime des impatriés, les banquiers et traders venus en France devront payer un impôt sur la fortune compris entre 0,5 % et 1,5 % par an sur leurs actifs dépassant 1,3 million d’euros. Ils seront également soumis à des taux marginaux d’imposition pouvant atteindre 55 % une fois prise en compte la surtaxe française sur les revenus supérieurs à 250 000 €. »
Un associé chez KPMG avait calculé pour le journal Les Echos en février 2025[6] que « un salarié rémunéré 100.000 euros nets coûte 180.000 euros à son employeur en appliquant ces avantages fiscaux, contre 241.000 euros sans les exonérations ».
Et même avec ce régime, la France reste un des pays où les charges sur les rémunérations sont les plus importantes. « En tenant compte des régimes fiscaux avantageux dans différents pays, le coût du travail serait de 160.000 euros en Italie, 166.000 euros en Allemagne et 167.000 euros au Royaume-Uni. »
Le rapport du Sénat rappelle lui aussi que, hors exonération fiscale, « pour un salaire annuel brut de 250 000 euros, l’écart de coût avec l’Allemagne, qui s’élève à 46 %, est lié pour un tiers à l’existence de la taxe sur les salaires ».
La fin de ce régime fiscal avantageux pour les banquiers venus de Londres après le Brexit pourrait donc signer leur départ de France, de par ses charges sur les rémunérations particulièrement élevées, et les talents que l’on avait attirés à partir de 2019 pourraient tout simplement repartir vers des eaux plus attractives fiscalement.
Des régimes plus avantageux en Europe
Italie
Bien que le régime des impatriés italien a été durci en 2024, il reste avantageux et permet de bénéficier d’une exonération de 50 % sur les revenus locaux tirés d’une activité professionnelle (contre 70 % auparavant), et de 60 % si l’on a un enfant à charge. Bien que les entrepreneurs ainsi que les sportifs ne soient plus éligibles depuis la révision de ce système en 2024, il bénéficie toujours aux salariés et travailleurs libéraux.
Les conditions d’accès à ce régime sont assez restreintes. Le travailleur doit :
Résider au moins 6 mois par an en Italie,
Ne pas avoir été résident fiscal en Italie durant les trois années précédentes,
S’engager à rester au moins quatre ans,
Exercer une activité professionnelle principalement en Italie,
Posséder une qualification ou une spécialisation reconnue.
Le régime est valable 5 ans, renouvelable pour 3 ans (depuis 2024) si certaines conditions sont remplies, comme avoir un enfant mineur à charge ou acquérir une résidence principale.
Les chercheurs et professeurs bénéficient d’une exonération de 90 % sur 6 ans.
Les avantages de ce régime sont plafonnés depuis 2024 à 600 000 € de revenus annuels. Ces gains sont sans équivalent avec les quelque 18 000 euros de gains annuels moyens évoqués par le rapport du Sénat en France. De plus, selon le ministère de l’Economie et des Finances italien, le régime des impatriés a concerné plus de 21 000 salariés en 2022, alors qu’en 2025, seules 16 000 personnes étaient éligibles au régime français.
Pays-Bas
Aux Pays-Bas, le régime fiscal concernant les impatriés permet de bénéficier d’une exonération fiscale de 30 % (27 % seulement à partir de 2027) sur leur salaire brut pour une période maximale de cinq ans.
Ce régime peut uniquement bénéficier aux travailleurs « hautement qualifiés dans un domaine où l’expertise est rare sur le marché du travail néerlandais ». Ce niveau de compétence est principalement déterminé par le plafond salarial. À partir de 2027, ce seuil salarial passe à 50 436 euros bruts par an, ou 38 388 euros pour les employés de moins de 30 ans titulaires d’un master.
Ce régime se rapproche davantage du régime des impatriés français puisque l’exonération de la prime d’impatriation reviendrait à l’exonération de 30 % du salaire.
Tableau comparatif des principaux régimes des impatriés en Europe
| France | Italie | Pays-Bas |
Avantages | Prime d’impatriation exonérée à 30 % | Exonération de 50 % minimum sur le revenu | Exonération fiscale de 30 % |
Durée | 8 ans | 5 ans (renouvelable 3 ans sous condition) | 5 ans |
Conditions d’éligibilité |
| Haute qualification | Haute qualification |
Fin du régime des impatriés au Royaume-Uni ?L’équivalent du régime des impatriés au Royaume-Uni reposait sur la distinction entre domiciliation et résidence. Une personne résidant au Royaume-Uni, mais domiciliée dans un autre pays pouvait « éviter l’imposition des revenus et plus-values étrangers »[8], uniquement si ces fonds n’étaient ni rapatriés ni utilisés au Royaume-Uni. On pouvait bénéficier de ce régime, appelé remittance basis, gratuitement pendant 7 ans. Ensuite, une redevance s’appliquait, équivalente à entre 27 000 et 55 000 euros. Ce régime était applicable 15 ans maximum. Depuis avril 2025, ces avantages ne sont disponibles désormais que pour 4 ans, à condition de n’avoir pas résidé au Royaume-Uni depuis 10 ans. Pour contrebalancer ces restrictions temporelles, « les revenus et plus-values étrangers peuvent désormais être librement rapatriés au Royaume-Uni sans imposition »[9]. Il est alors nécessaire d’en faire la demande, chaque année pendant 4 ans, pour bénéficier de l’exonération. Ce régime a donc été drastiquement réduit, alors qu’il était réputé particulièrement attractif. |
Conclusion
Si l’on se concentre sur les seuls avantages financiers pour les impatriés, on constate que le régime français est loin d’être le plus avantageux en Europe.
De plus, si tous les régimes fiscaux qui ciblent les impatriés et les talents sont limités dans le temps, on aurait pu imaginer que la France, dans le contexte du Brexit et dans une volonté de développer sa place financière ait décidé de pérenniser, réinventer ou ajuster ce régime pour les banquiers. Mieux, le principal irritant étant constitué par la taxe sur les salaires, une réflexion spécifique en matière de Banque/Assurance aurait dû questionner sa pérennité et aurait pu faire l'objet d'une inclusion dans la baisse des taxes de production, ne serait-ce que pour améliorer l'attractivité fiscale de ces secteurs.
Puisque le renforcement du régime des impatriés en 2017 s’attaque notamment aux charges patronales, alors que dans ce domaine, la France se démarque par un taux des contributions sociales employeur parmi les plus élevés au monde, il aurait été pertinent en conséquence de retenir la recommandation n°6 du rapport du Sénat évoqué dans cette analyse, qui propose de mettre en place « une exonération totale de la taxe sur les salaires, afin de réduire l’écart de coût du travail entre la place de Paris et ses principaux concurrents européens ». [10] Une réflexion qui aurait pu également s'étendre au-delà des impatriés aux frontaliers, qui eux partent travailler à l'étranger pour des raisons voisines.
[1] https://www.senat.fr/rap/r16-574/r16-5741.pdf
[2] https://www.legifiscal.fr/actualites-fiscales/1547-regime-des-impatries-extension-de-la-duree-du-regime.html
[3] https://www.senat.fr/rap/r16-574/r16-5741.pdf
[4] https://www.efinancialcareers.fr/actu/des-banquiers-parisiens-prets-a-retourner-a-londres-avec-la-fin-des-avantages-fiscaux
[5] https://www.efinancialcareers.fr/actu/des-banquiers-parisiens-prets-a-retourner-a-londres-avec-la-fin-des-avantages-fiscaux
[6] https://www.lesechos.fr/finance-marches/banque-assurances/impots-le-regime-fiscal-des-impatries-a-fait-5000-nouveaux-adeptes-depuis-le-brexit-2150550
[7] https://www.assemblee-nationale.fr/12/pdf/rapports/r3246.pdf
[8] https://www.cheuvreux.fr/actualites/reformes-fiscales-au-royaume-uni-tax-reforms-in-the-uk/
[9] https://www.cheuvreux.fr/actualites/reformes-fiscales-au-royaume-uni-tax-reforms-in-the-uk/
[10] https://www.senat.fr/rap/r16-574/r16-5741.pdf