Retraite

Crise : Les retraités seront-ils mis à contribution ?

17 juin 2020 • Sandrine Gorreri

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Les chiffres concernant les déficits sociaux se précisent : - 15 milliards pour la branche vieillesse de la Sécu, -30 milliards pour l’ensemble du système de retraites. Explication : l’arrêt brutal d’activité lié à la crise a entrainé un report massif de cotisations. Une situation qui nous rappelle qu’en cas de crise économique, les régimes par répartition aussi sont fragiles. Des chiffres qui vont aussi donner du grain à moudre au gouvernement pour préparer le budget 2021 de la Sécu : les retraités devront-ils s’attendre à une révision des règles d’indexation ou à de nouveaux prélèvements ? Le gouvernement devrait se rappeler que des mesures identiques ont par le passé buté sur la complexité du système de retraites et la colère des retraités. Une raison de plus pour se pencher sur un report de l'âge légal de qui redonnerait de l'air au système de retraites.

Le ministre des comptes publics avait annoncé que le déficit de la Sécurité sociale devait s’établir à 52 milliards d’euros pour 2020. Le détail des comptes branche par branche a été révélé cette semaine dans la presse. Sans surprise c’est l’assurance maladie qui dérape le plus avec un déficit anticipé à 31 milliards d’euros pour 2020. Mais la détérioration est importante également pour l’assurance vieillesse dont le déficit serait multiplié par 10 entre 2019 et 2020 passant de − 1,4 milliard à − 14,9 milliards d’euros. Le FSV se situerait à 2 milliards d'euros  de déficit.

Des chiffres qui rappellent que l’équilibre du système de retraites n’est pas acquis, loin s’en faut.

Des chiffres qui font écho à la publication du Cor parue la semaine dernière et qui évalue le déficit de l’ensemble du système de retraites à 29,4 milliards d’euros au mois de juin 2020. Le Cor insiste sur le caractère encore provisoire des prévisions publiées qui dépendent de l’évolution de la situation sanitaire et de l’impact sur l’économie française et mondiale.

Néanmoins, dans un système par répartition, dont les ressources proviennent majoritairement des cotisations assises sur des rémunérations qui auront reculé de 8,5% en 2020, la situation du système de retraites ne peut que se dégrader. Le Cor détaille les effets financiers qui sont à l’œuvre :

Des dépenses en légère baisse

D’un côté la surmortalité constatée (par l’INSEE ou par l’agence Santé Publique France) due au covid-19 a principalement touché des personnes de plus de 65 ans, donc une population de retraités, une constante que l’on retrouve dans tous les pays frappés par la pandémie.

Nombre de décès quotidiens comparés 2018, 2019, 2020 (INSEE)

Surmortalité comparée (SPF, INSEE)

L’effet serait par voie de conséquence une diminution des dépenses de retraites de 500 millions d’euros environ pour 2020. Mais, du fait du fort recul de la richesse nationale, le poids des dépenses de retraite dans le PIB grimperait de 13,7% en 2019 à 15,5% en 2020.

Des recettes en fort recul

De l’autre côté, le Cor constate une « mise à l’arrêt de pans entiers de notre économie » avec un recul du PIB parmi les plus élevés des pays industrialisés : -11%, juste derrière le Royaume-Uni (-12,8%) lié à un confinement sévère sur 55 jours.

En conséquence de quoi le système des retraites a enregistré un report (ou échelonnement) de cotisations sociales et patronales de 8 milliards €, et pour certains professionnels libéraux, une prise en charge de cotisations ou un allègement du barème.

Un recul qui se traduirait par une chute de 25,7 milliards € des ressources du système de retraites pour 2020, essentiellement liée à la baisse des rémunérations du secteur privé (-9,7% pour les rémunérations des salariés et non salariés), les traitements de la fonction publique et des entreprises des régimes spéciaux restant stables à +0,4%.

Quelles conséquences sur le système de retraites

Le solde du régime de retraite serait donc très fortement revu à la baisse : -29,4 milliards € pour 2020 contre -4,2 milliards anticipés fin décembre 2019 pour 2020.

Les effets de la crise seraient très différents selon les régimes :

En Mds €

Ressources

Dépenses

Solde

Salariés du privé

206,9

234,1

-27,2

Non-salariés du privé

16,1

16,8

-0,7

Régimes fonction publique

81,7

82,3

-0,5

Régimes spéciaux

20,2

20,3

-0,1

A plus long terme, le Cor présente deux scénarios pour la reprise : avec et sans rebond rapide de la richesse nationale. On voit sur les graphiques ci-dessous que dans le cas d’un redémarrage plus lent de l’activité, le système de retraites resterait durablement affecté, avec des dépenses au-dessus de 15% du PIB, au moins jusqu’en 2030.

A quoi doivent s’attendre les retraités ?

En indiquant que le niveau de vie des retraités relativement à celui de l'ensemble de la population serait en hausse, le Cor semble préparer les esprits à une éventuelle mise à contribution des retraités :

- tout d’abord en comparant le niveau de vie des retraités avec celui des actifs et de la population tout entière : la rémunération moyenne par tête des actifs reculant effectivement de 5,3% sous l’effet du chômage et de la baisse des rémunérations, tandis que la pension moyenne augmenterait de 1,2% en partie sous l’effet des règles d’indexation, et en partie sous l’effet noria (meilleure pension des nouveaux retraités comparée à la pension moyenne de l’ensemble des retraités).

Evolution de la rémunération moyenne par tête

Evolution de la pension moyenne

-5,3 %

+1,2%

La comparaison du niveau de vie des retraités à celui de l’ensemble de la population montre une amélioration pour les pensions mais il s’agit là aussi d’un effet d’optique, le dénominateur reculant. Cette comparaison mériterait d’être nuancée en prenant l’évolution du niveau de vie des retraités et celle du niveau de vie de l’ensemble de la population sur plus longue période.

Le niveau de vie des retraités relativement à celui de l’ensemble de la population

Ces chiffres conduiront ils à faire participer les retraités au redressement des comptes sociaux et à l’effort économique ? On peut le craindre et le dernier mot reviendra au gouvernement dans le cadre de la préparation du budget de la Sécurité sociale 2021.

Mais faut-il encore rappeler que tous les régimes ne seront pas frappés de la même façon :

Dans les régimes des salariés du secteur privé, les revenus auront diminué (malgré les mesures de chômage partiel) et les droits à retraite seront d’ailleurs impactés. La situation sera encore plus difficile pour les non salariés touchés par des fermetures administratives (250 000 non salariés touchés par des fermetures administratives selon l’OFCE), des baisses d’activité. Les ressources des régimes seront impactées et l’acquisition de droits à la retraite également. A contrario, la situation des agents de la fonction publique ou des entreprises publiques qui ont vu leur rémunération garantie (et grâce également à la formule de calcul sur les 6 derniers mois) sera peu impactée par la crise.

Le gouvernement devra également se souvenir que les expériences passées de désindexation des retraites en 2014 avaient buté sur la complexité d’une mesure qui devait être modulée en fonction du niveau de pension. De même l’augmentation de la CSG sur les retraites en 2018 avait en partie déclenché la crise des gilets jaunes et un retour en arrière avec un taux différencié de CSG en fonction du montant des retraites. Le gouvernement devra donc être particulièrement attentif à la cohérence de son discours.

Plutôt que de modifier encore une fois les paramètres d’indexation des retraites, le gouvernement pourrait réfléchir à une formule d’indexation plus pérenne qui tienne compte de la conjoncture économique comme le font les Suédois.

Commentaires

  • Par Yann Levieux • Posté le 18/06/2020 à 21:45 Votre article mentionne fort pertinemment la différence de statut des retraités du privé et du public. Sur un plan politique, la capacité de blocage et de nuisance des uns et des autres n'est pas la même. En premier lieu, j'observe que 40 ans après l'instauration de la retraite à 60 ans, l'on en est toujours à rechercher l'équilibre. Une génération dite Mitterand a déséquilibré un système qui en fonctionnait pas si mal. Certains appellent ceci un acquis social. Je conteste pour ma part l'analyse par grandes catégories, qui de ce fait deviennent simplistes et sont exploitées in fine à des fins démagogiques. A preuve : les 18 derniers mois ont prouvé que certaines catégories de fonctionnaires (police et gendarmerie, personnels soignants, services de voirie, ...) ont fait passer l'intérêt général avant leurs revendications catégorielles. D'autres en semblent loin. Qui pourra affirmer aujourd'hui que l'ensemble des 3 fonctions publiques ont fait face de façon égale. De même, parler des retraités comme un ensemble homogène est trompeur : la retraite à 60 ans a permis à des salariés de bénéficier plus longtemps d'une retraite en cotisant moins longtemps ; à l'inverse, des salariés ont cotisé plus que le nombre minimal de trimestres . Les diverses réformes du système ont établi toute une palette de situations intermédiaires. Globalement, il paraîtrait équitable, même si c'est un peu plus compliqué, que, si tant est que les retraités (qui ont financé la pension de leurs ainés) doivent être mis à contribution, ils le soient de façon différenciée en fonction de la durée de cotisation (pondérée au besoin par un critère de pénibilité objectif) et l'âge de départ à la retraite. Mais l'équité est-elle encore une vertu ?
  • Par Lexxis • Posté le 18/06/2020 à 17:42 Une fois les comptes définitivement arrêtés, il est osé de dire que les retraités ont été épargnés par la crise lorsque plus de 30 000 d'entre eux y auront perdu la vie et que tous les survivants devront supporter une longue rallonge de la CRDS, qui ne doit rien au déséquilibre des retraites D'autre part, l'assurance vieillesse n'a pas à supporter les conséquences d'une pandémie qui relève exclusivement de l'assurance-maladie ou des carences de la politique sanitaire de l'État. Les comptes de la sécurité sociale sont organisés par risque: le déficit total doit être concentré sur la maladie ou le budget de l'état et non pas plomber indûment les comptes de l'assurance-chômage ou ceux de l'assurance vieillesse. ` Mais il faut dire qu'on a l'impression que ces analyses couramment appliquées en comptabilité privée, sont beaucoup trop fines pour la comptabilité publique.
  • Par zoubic • Posté le 18/06/2020 à 17:08 Comment pouvez-vous dire que les retraités sont épargnés par la crise !!! début 2018, nous avons eu les étrennes de Macron ; augmentation de la CSG sans aucune contrepartie (à l'inverse des actifs), et depuis, le taux de revalorisation des retraites et pitoyable par rapport à la hausse du coût de la vie...et les quelques sommes récupérées sur la T.H. qui seront vite reprises via la T.F. des communes, n'arrangeront pas le solde... La plupart des retraités, qui ont travaillé tôt et donc avec des carrières longues et pas 35 h par semaine, pour la plupart, ont la certitude d'être les laissés pour compte des réformes à venir et de s'appauvrir aux fils des ans. Pourtant ils ont travaillé dur pour cette France qui les rejette et qui les qualifie de nanti...La France a donc été très mal gérée par une multitude de hauts fonctionnaires plus préoccupés par leur carrière et avantage que par l'efficacité de leurs actions... Triste France !
  • Par livèche • Posté le 18/06/2020 à 16:47 Le budget des petites retraites ( - 1200 euros) ont explosé , car impossible de pouvoir se nourrir au même coût qu'avant le confinement . En cause les prix des denrées alimentaires qui ont fortement augmenté et la suppression des marchés ;

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