Retraite

10 raisons de repousser l'âge de la retraite à 65 ans

06 juin 2019 • Sandrine GorreriPhilippe François

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D'un point de vue financier, démographique, de clarté et d'équité, tout pousse à reculer l'âge d'ouverture des droits à 65 ans. Une proposition qui n'est pas incompatible avec la réforme des retraites que prépare le gouvernement : elle conditionne même sa réussite. L'iFRAP a repéré au moins 10 raisons de le faire.

Économique

1. Reporter l'âge légal a un impact financier considérable sur les régimes de retraite : avec le recul de l'âge légal acté dans la réforme Woerth de 2010, la réduction du déficit de la seule CNAV avait été anticipée en 2011 à 8,5 milliards d’euros à l'horizon 2020[1]. Au final, le relèvement de 60 à 62 ans de l’âge légal a amélioré sensiblement le solde financier de tous les régimes de retraite : selon une étude de la DREES de 2016[2], hors régimes de la Fonction publique ou assimilés (SRE, CNRACL et la plupart des régimes spéciaux), le solde financier se sera amélioré de presque 0,6 point de PIB soit 16 milliards d’euros en 2025 grâce à cette mesure. La Fondation iFRAP a proposé dans son plan d'économies 2019 de repousser d'un quadrimestre par an l'âge légal pour atteindre 65 ans en 2028[3]. Selon nos calculs, cette mesure pourrait représenter 18,7 milliards d'euros d'économies d'ici 2027[4].

Ces ressources supplémentaires seront utiles pour appuyer différents leviers de la réforme des retraites en préparation, ces pistes n'étant pas exclusives les unes des autres :

2. Résorber les déficits : le déficit projeté de la CNAV pour 2019 par la commission des comptes de la sécurité sociale est faible (-290 millions € en 2019), celui du FSV est déjà plus conséquent : -2 milliards en 2018, -1,8 milliard en 2019[6]. Et le Cor anticipe une dégradation du solde financier du système de retraite sur toute la décennie 2020 quel que soit le scénario de productivité retenu[7] : ce déficit se situerait à 0,5% de PIB sur la période, 0,7% dans le pire des cas (soit 11 à 15 milliards €). Pour certains observateurs ce ne serait pas un problème. Mais c'est sans compter les déficits cachés des régimes de retraite (fonctionnaires, régimes spéciaux des entreprises publiques), ceux qui sont comblés soit directement par le budget de l'Etat, ou bien encore par des taxes affectées. Au total c'est près de 20 milliards d'euros de déficits qu'il conviendrait d'ajouter.

3. Cela peut également permettre de baisser les cotisations : la cotisation employeur de l'Etat qui pèse sur le budget de l'Etat, et dont il faut rappeler que le taux est passé de 49,9% en 2006 à 74,28% en 2018. Pour les fonctionnaires locaux et hospitaliers, le taux est passé lui de 27 à 30%[8] et va fortement augmenter en se rapprochant de celui des fonctionnaires d’Etat. Baisser les cotisations c'est aussi améliorer le pouvoir d’achat et la compétitivité des entreprises : on pourrait ainsi baisser les cotisations sans droits que l'on retrouve dans les retraites complémentaires Arrco-Agirc. Les cotisations employeur et salarié Arrco-Agirc atteignent aujourd'hui 10,02% (jusqu'à 1 PASS), soit le tiers des cotisations retraites. Mais 41% des cotisations versées ne donnent aucun droit à retraite. Ce sont des subventions sans contrepartie, qui ont augmenté puisqu'en 2018 leur part n'était que de 36%[9].

4. Cela peut certainement éviter de poursuivre la désindexation des retraites telle que cela a été mis en œuvre pour la CNAV à l'été dernier par Edouard Philippe, et qui fut l'une des principales contestations des gilets jaunes avec la fiscalité énergétique. Rappelons que le principe d'une réindexation partielle des petites retraites en 2020 et totale en 2021 a été finalement annoncé par le président de la République lors de son allocution devant la presse en avril dernier. Mais l'indexation sur l’inflation est un strict minimum, insuffisant à terme. Des pays comme la Suède font bénéficier leurs retraités d’une partie de la croissance économique.

Démographique

5. L'espérance de vie n'a cessé de progresser comme en témoignent les séries du Cor basées sur les observations des 15 dernières années et le conseil anticipe une progression de l'espérance de vie de 0,1 année par an qui porterait l'espérance de vie à 60 ans aux alentours 28/30 ans selon ce scénario pour les femmes en 2030 et plutôt 24/25 ans pour les hommes. L'espérance de vie à la liquidation est déjà de 30 ans pour les femmes à l'Agirc et de 28 ans à l'Arrco ! En 1945, époque de la création des régimes obligatoires actuels, l’âge de la retraite était de 65 ans. L’espérance de vie à cet âge était de 10 ans pour un homme et 13 ans pour une femme.

6. L'entrée sur le marché du travail se fait de plus en plus tardivement pour les jeunes : selon l'INSEE 37% seulement des 15-24 ans sont actifs avec l'allongement des études. Le taux de chômage des 15-24 ans est plus élevé, le travail à temps partiel subi est plus élevé. L’idée que la durée de cotisation suffirait à repousser l’âge de départ en retraite est logique, mais sous-estime la force du signal « âge de départ », auprès des employeurs, des employés comme des indépendants. 

7. Reculer l'âge de la retraite améliore l'employabilité des seniors. L'argument selon lequel les seniors sont trop souvent au chômage au moment de leur départ en retraite n'est pas recevable. Le président de la République a voulu nous en convaincre pendant sa conférence de presse. Pourtant avec le recul de l'âge légal grâce à la réforme Woerth, le taux d'activité s'est redressé ce qui n'est pas un luxe dans un pays qui a un sérieux problème de temps de travail. Le taux d'activité des salariés de 50 à 64 ans était de 47% en 1990, de 57% en 2010 et de 65% en 2016. Le taux d'emploi a également progressé, certes dans des proportions plus limitées : 50% en 2010 et 61,5% en 2017. On a ainsi redécouvert l'effet horizon, c’est-à-dire le fait que pour les entreprises reporter l'âge légal les amène à reconsidérer leurs salariés seniors qu'elles conserveront plus longtemps. L'Insee confirme d'ailleurs que ce relèvement n'est pas seulement le fait des professions indépendantes aux règles de liquidation plus strictes que dans le secteur salarié. L'augmentation du taux d'emploi entre 2007 et 2017 est observable aussi chez les ouvriers, employés et professions intermédiaires. Ce relèvement n'est pas non plus lié au cumul emploi-retraite qui reste peu utilisé.

8. La population active est en baisse et ce phénomène devrait d'ailleurs s'accentuer. Les seniors vont devoir rester plus longtemps en emploi, faute de main d'œuvre, comme actuellement pour les personnes diplômées ou qualifiées. C'est ce que l'INSEE a décrit dans les tableaux de l'économie française : "Selon le scénario central des projections de population active de l'Insee, le nombre d’actifs de 15 ans ou plus de France devrait progresser dans les prochaines décennies pour atteindre 31,2 millions en 2040 et 32,1 millions en 2070, soit un rythme moyen de 45.000 actifs supplémentaires par an entre 2015 et 2070 [contre 200 à 300 personnes par an dans la période 1997-2002 et encore 100.000 par an pendant les années 2000]. La part des 55 ans ou plus dans la population active devrait continuer d’augmenter, pour atteindre 23% en 2070." (Voir la vidéo Xerfi "pourquoi retrouver le plein emploi en 2025, c'est possible").

Clarté

9. Pour les employeurs comme pour les salariés, donner un objectif clair. La réforme des retraites en préparation a fait émerger un concept qui s'ajoute aux différents critères connus dans le monde de la retraite : l'âge pivot. Il s'agirait d'un âge à partir duquel s'appliquerait une décote et / ou une surcote, l'idée étant de porter les actifs à décaler leur retraite jusqu'à 64 ans sans remettre en cause l'âge légal. Un peu à l'image de ce que les régimes complémentaires ont mis en place depuis le 1er janvier 2019. Dans le système en comptes notionnels, l'âge pivot évolue avec chaque génération. Dans le système envisagé en France, le pilotage ne serait pas automatique. Régulièrement les gestionnaires du système (partenaires sociaux ?) se réuniraient pour fixer les paramètres et donc l'âge pivot et/ou le barème des éventuelles décotes/surcotes. Cette évolution risque d'être bien difficile à gérer pour les employeurs si tous les deux ans l'horizon de départ de leurs salariés est recalculé en fonction de l'équilibre du régime. De même pour les actifs, il serait plus clair de faire converger âge légal, âge pivot et âge du taux plein. Si on considère que c'est l'employabilité des seniors qui fait défaut et qu'il faut encourager les actions de formation et de maintien dans l'emploi, autant donner un cap clair aux entreprises avec un âge légal fixé à 65 ans.

10. C'est déjà le cas dans les autres pays !

Conclusion

La promesse de ne pas reculer l’âge légal de départ en retraite était visiblement imprudente vu les nombreux rapports disponibles sur ce sujet. Mais il doit être possible de faire la pédagogie de ce thème et de démontrer que ce recul est indispensable, comme l’a fait Agnès Buzyn après de très nombreux experts.

 

[1] CNAV Cadrage n°15)

[2] Les dossiers de la DREES - direction de la recherche, des études, de l'évaluation et des statiques - n°9

[3] En partant du principe que la mesure est mise en œuvre à partir du 1er janvier 2020

[4] https://www.ifrap.org/budget-et-fiscalite/depenses-publiques-le-plan-dec...

[5] Dernière année disponible

[6] http://www.securite-sociale.fr/IMG/pdf/ccss-septembre2018-vdef.pdf

[7] http://www.senat.fr/rap/l18-111-1/l18-111-126.html

[8] Rapport sur les pensions de retraite de la fonction publique, annexe au PLF 2019

[9] https://www.ifrap.org/retraite/retraites-pour-reformer-il-faut-restaurer...

Commentaires

  • Par adalbert • Posté le 09/06/2019 à 11:49 Les 10 points précisés ci-dessus sont frappés du bon sens au moins en raison de l'allongement de l'espérance de vie en bonne santé et de la rentrée des jeunes dans la vie active. C'est aussi enfin l'occasion de mettre sur un pied d'égalité et sans exception toutes les CSP. Sinon il y aurait donc une différence de valeur de la vie entre les uns où les autres. Seule la pénibilité avérée pourrait justifier une différence de traitement. La véritable injustice en France se situe dans le monde du travail.
  • Par Théophile • Posté le 07/06/2019 à 15:07 Si on finance la retraite au delà de 500 euros par la TVA (ce qui est possible et présente l'avantage d'abandonner un système de Ponzi qui charge le travail), il faut alors en effet contenir le pourcentage de retraités dans la population à un taux constant pour assurer que la retraite pourra suivre l'évolution de la consommation moyenne par français. Prendre un même âge légal pour tout le monde reviendrait à financer la retraite des cadres cols blancs en bonne santé par les cotisations des cols bleus qui mourront plus jeunes. Je ne suis pas pour ma part de ceux qui ont la naïveté de croire que le système par répartition est un système solidaire se faisant au bénéfice des plus faibles. A bien des égards les cols bleus auraient intérêt dans ce cas à capitaliser. On peut très bien par contre avoir en moyenne un âge de départ à 65 ans avec 60 ans pour les cols bleus et 70 ans pour les cols blancs. En réalité un système flottant où on définirait chaque année le nombre de personnes pouvant partir (calculable puisque le pourcentage de retraités serait fixe), permettrait, en gérant une liste ordonnée avec un classement par âge vieilli d'années de pénibilité pour certains, de régler le problème assez simplement.
  • Par Boum34 • Posté le 07/06/2019 à 14:51 J'ai commencé à travailler à 17ans et je vais devoir travailler jusqu'à 65ans sinon je vais avoir une décote alors qu'à 62 ans j'aurais déjà 45 années de cotisation Je trouve pas ça normal pour moi
  • Par Oeillet bleu • Posté le 07/06/2019 à 12:27 Très facile pour les emplois fictifs,en revanche quand vous devez faire votre job plus celui de l emploi fictif,le tout en étant humiliée, vous êtes un peu au bout du bout à 62 ans et 45 ans de travail. Je vais pousser à 63 ans pour ne pas perdre les 10%. L emploi fictif de mon entreprise continuera sans doute à vie
  • Par Jean-Claude BARESCUT • Posté le 07/06/2019 à 10:49 Une des sources du problème est la croyance fortement ancrée à gauche que mettre à la retraite un senior libère une place pour un junior. Le bon sens dit pourtant qu'un senior compétent est plus utile qu'un junior inemployable. Et si le senior était complètement dépassé au point d'être un boulet pour son entreprise, celle-ci profitera de son départ pour ne pas le remplacer sauf si son carnet de commande est en croissance rapide. Donc dans tous les cas mettre à la retraite un individu ayant encore 30 ans d'espérance de vie (dont une bonne partie sans diminution des facultés intellectuelles) est une aberration. Bien entendu un senior sans compétences recherchées aura toujours du mal à retrouver un travail à quelques années de la retraite mais repousser celle-ci va forcément aussi repousser le moment où ce phénomène devient critique. Le chômage des seniors n'a donc aucune raison d’augmenter quand l'age de la retraite est repoussé. Ceux qui diffusent de telles idées le font bien évidemment pour torpiller une évolution qui ne leur plait pas.
  • Par orilou • Posté le 07/06/2019 à 09:52 Avec une espérance de vie inférieure à celle qui est la nôtre, la génération de nos parents (nés en 1910 et au delà) partaient en retraite à 65 ans ! Sous réserve d'avoir cotisé pendant 42 ans,et après avoir souvent travaillé largement plus de 35 heures par semaine avec moins de congés annuels, RTT etc, les retraités actuels ont quitté le travail à 60 ans. Reculer l'âge de la retraite serait certainement mieux accepté si on tenait compte de celles et ceux qui ont débuté tôt dans la vie professionnelle et si on mettait enfin un terme aux régimes spéciaux. Avoir des droits sur la base d' UN NOMBRE d'ANNEES DE TRAVAIL est certainement plus juste que fixer un âge au demeurant variable selon les régimes. En accordant des trimestres pour compenser la pénibilité de certaines tâches (travail de nuit etc.) on rétablirait une certaine justice. Cela existe déjà dans l'armée, pour les mères de familles. Où est le problème ?
  • Par PMz • Posté le 06/06/2019 à 19:43 L'argumentaire en faveur d'un recul de l'âge de la retraite comprend le constat d'un âge d'entrée sur le marché du travail de plus en plus tardif : - pour ce qui est du à une meilleure formation de ceux qui en ont peu, c'est bien. - mais cela est du aussi à une tendance vouloir rester étudiant en tentant ce que l'on peut, sans idée de ce que l'on aimerait faire, sans motivation. et souvent sans réussite. Après une bonne maitrise des fondamentaux, (niveau bac bien assuré) il faudrait pouvoir entrer sur le marché du travail avec l'assurance de pouvoir continuer à se former avec facilité quand on en éprouve le besoin, ou la nécessité (reconversions). Concernant l'emploi des seniors, il faut aussi se faire à l'idée que l'on puisse, avec l'âge, prendre un travail mois exposé pour soi, ou moins risqué pour les autres, en admettant une baisse de salaire, ce qui semble beaucoup mieux admis dans certains autre pays.
  • Par duprat • Posté le 06/06/2019 à 18:24 Il faut conserver le nombre de trimestre pour avoir droit à une retraite à temps plein. Ceux qui veulent continuer à travailler devront être pénalisés (il faut faire de la place aux jeunes) en ce sens que les cotisations seront doublées sans que cela leur procure un bénéfice concernant le montant de la retraite.

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