L'asile, nouveau moteur de l'immigration régulière
La confrontation du rapport sénatorial sur le financement de l'asile (version du 8 juillet 2026), du rapport d'exécution 2025 de la mission « Immigration, asile et intégration » et des statistiques de la DGEF relatives aux titres de séjour conduit à renouveler sensiblement l'analyse de la politique d'asile. Contrairement à l'approche budgétaire classique, qui considère principalement l'asile comme une politique de prise en charge temporaire des demandeurs, les données de séjour montrent que l'asile constitue désormais l'un des principaux canaux d'alimentation de l'immigration régulière en France.
Un phénomène mal connu, alors même que l'enjeu essentiel est celui des trajectoires postérieures : maintien sur le territoire des déboutés, orientation vers d'autres titres de séjour, intégration des bénéficiaires de la protection internationale et suivi des sorties effectives du dispositif — ce que les outils statistiques actuels appréhendent mal.
Une baisse des flux qui ne se traduit pas par une baisse du nombre de bénéficiaires
Certes, la demande d'asile diminue pour la deuxième année consécutive. Après environ 153 000 demandes en 2024, la France en a enregistré près de 145 000 en 2025, soit une baisse de l'ordre de 5 %. Cette inflexion reste toutefois modeste au regard du mouvement de fond observé depuis dix ans : le nombre de demandes a pratiquement doublé depuis 2015.
Source : commission des finances du Sénat, d'après les données de l'OFPRA et d'Eurostat.
Surtout, cette baisse des flux s'accompagne d'une augmentation continue du taux de protection. Le taux synthétique de protection atteint 52,1 % en 2025, contre 39,2 % en 2021, tandis que le seul taux d'accord de l'OFPRA est passé de 25,9 % à 41,2 % sur la même période.
L'effet mécanique est une hausse rapide du nombre de personnes admises durablement au séjour : le stock de bénéficiaires de la protection internationale est passé de 455 000 personnes en 2020 à plus de 736 500 en 2025, soit une progression de 62 % en cinq ans.
Autrement dit, le ralentissement des demandes ne se traduit pas par une stabilisation de la population protégée ; au contraire, celle-ci continue de croître rapidement sous l'effet de la hausse des taux d'admission.
Les titres de séjour confirment la transformation des demandeurs d'asile en immigration régulière
Les statistiques publiées par la Direction générale des étrangers en France (DGEF) permettent de suivre le devenir administratif de ces bénéficiaires de protection.
En 2025, la France a délivré plus de 377 000 premiers titres de séjour, soit 32 000 de plus que l'année précédente (+ 9,2 %). Cette augmentation provient quasi exclusivement des titres délivrés pour motif humanitaire, dont le nombre progresse de 56,8 % sur un an.
Délivrance des premiers titres de séjour pour motif d'admission humanitaire
(en nombre de titres)
| Titre / Années | 2021 | 2022 | 2023 | 2024 définitif | 2025 provisoire | Var. 2025/2024 (volume) | Var. 2025/2024 (%) |
|---|---|---|---|---|---|---|---|
| Réfugié et apatride | 24 028 | 27 139 | 32 657 | 37 539 | 52 191 | 14 652 | + 39,0 % |
| Protection subsidiaire | 13 187 | 10 728 | 11 855 | 15 047 | 32 466 | 17 419 | + 115,8 % |
| Étranger malade | 4 403 | 3 291 | 3 186 | 3 061 | 2 900 | − 161 | − 5,3 % |
| Tous motifs humanitaires | 41 968 | 41 458 | 48 068 | 56 115 | 88 001 | 31 886 | + 56,8 % |
| Total premiers titres, tous motifs | 382 726 | 330 092 | 340 019 | 345 587 | 377 462 | 31 875 | + 9,2 % |
| dont Britanniques | 99 954 | 11 166 | 9 339 | 8 899 | 8 250 | − 649 | − 7,3 % |
Source : MI-AGDREF/DSED, DGEF[1].
Plus frappant encore, les primo-titres accordés au titre de la protection subsidiaire augmentent de 116 %, tandis que ceux accordés aux réfugiés et apatrides progressent de 39 %. Les titres humanitaires représentent désormais 23,3 % de l'ensemble des premières délivrances, un niveau quasiment équivalent à celui des titres familiaux.
Ces chiffres recoupent presque parfaitement les constats du rapport sénatorial :
hausse du taux de protection ;
multiplication des protections subsidiaires ;
augmentation rapide du nombre de bénéficiaires ;
croissance du stock de population protégée.
Ils conduisent à une conclusion importante : une part significative de la croissance récente de l'immigration régulière provient directement de la politique d'asile. L'asile ne constitue donc plus seulement un dispositif de protection temporaire ; il devient également un mécanisme majeur de constitution du stock de résidents étrangers en situation régulière.
La montée en puissance de la protection subsidiaire
Le phénomène est particulièrement visible pour la protection subsidiaire. Le rapport du Sénat montre que le nombre de personnes en bénéficiant est passé d'environ 8 000 en 2020 à plus de 30 600 en 2025 ; parallèlement, les statistiques de séjour révèlent une progression de 116 % des titres délivrés à ce titre en une seule année (voir tableau supra).
Cette évolution modifie progressivement la structure même de l'immigration humanitaire. Alors que le statut de réfugié constituait historiquement la principale voie d'admission au séjour au titre de la protection internationale, la protection subsidiaire apparaît désormais comme le principal moteur de croissance des flux humanitaires réguliers.
Du point de vue des finances publiques, cette distinction importe moins que du point de vue juridique : les bénéficiaires de la protection subsidiaire accèdent eux aussi aux dispositifs d'intégration, aux droits sociaux et à un droit au séjour de longue durée.
Des coûts budgétaires probablement sous-estimés à 2 Md€
Le rapport sénatorial de Marie-Carole Cintu[2] estime le coût annuel de l'asile entre 1,85 et 2 milliards d'euros, un montant cohérent avec les 2,06 milliards d'euros exécutés sur la mission « Immigration, asile et intégration » en 2025[3].
Cette approche demeure toutefois centrée sur la phase de demande :
Hébergement ;
Allocation pour demandeurs d'asile ;
Fonctionnement de l'OFPRA ;
Fonctionnement de la CNDA ;
Accompagnement immédiat ;
Les statistiques de séjour invitent à adopter une perspective plus large. Une fois le statut obtenu, les bénéficiaires intègrent progressivement les dispositifs de droit commun :
Contrat d'intégration républicaine ;
Programme AGIR ;
Logement social ;
Aides sociales ordinaires ;
Prestations familiales ;
Assurance maladie ;
Politiques d'insertion et de formation ;
Le coût de l'asile ne peut dès lors plus être appréhendé uniquement comme un coût de flux : il constitue également un coût de stock, lié à l'augmentation continue du nombre de bénéficiaires présents durablement sur le territoire.
L'angle mort des déboutés de l'asile
Le rapprochement des données met enfin en lumière une zone d'ombre statistique majeure. Le rapport du Sénat souligne qu'environ 35 000 obligations de quitter le territoire français (OQTF) sont prononcées chaque année à l'encontre des déboutés de l'asile, dont 3 à 8 % seulement sont effectivement exécutées.
OQTF prononcées et exécutées à l'encontre des déboutés du droit d'asile
2019 | 2020 | 2021 | 2022 | 2023 | 2024 | 2025 | |
|---|---|---|---|---|---|---|---|
| OQTF prononcées contre les déboutés du droit d'asile ⁽¹⁾ | 39 717 | 30 366 | 36 124 | 36 981 | 40 013 | 39 843 | 35 430 |
| Mesures exécutées contre les déboutés du droit d'asile ⁽¹⁾ | 3 940 | 2 179 | 1 793 | 2 343 | 3 485 | 4 535 | 4 310 |
| dont mesures prononcées suite à une OQTF ⁽¹⁾ | 2 363 | 1 495 | 1 116 | 1 192 | 2 250 | 3 297 | 2 815 |
| Taux d'exécution | 6 % | 5 % | 3 % | 3 % | 6 % | 8 % | 8 % |
| Mesures d'éloignement exécutées suite à une OQTF prise sur le fondement du 4° de l'art. L. 611-1 du CESEDA ⁽²⁾ | NC | NC | NC | NC | 2 419 | 3 815 | 3 399 |
(1) Données transmises par la DSED.
(2) Données transmises par la DGEF dans ses réponses au questionnaire du contrôle ; les données des années 2019 à 2023 ne sont pas communiquées (NC).
Source : commission des finances du Sénat, d'après les données de la DGEF et de la DSED.
Dans le même temps, les statistiques de séjour font apparaître :
près de 955 000 renouvellements de titres[1] ;
plus de 28 000 admissions exceptionnelles au séjour, malgré leur recul en 2025[2] ;
une forte progression du nombre total d'étrangers en situation régulière.
Aucune source ne permet toutefois d'identifier précisément combien d'anciens demandeurs d'asile déboutés obtiennent ultérieurement un titre de séjour par une autre voie (familiale, médicale, professionnelle ou exceptionnelle). Cette absence de suivi constitue l'une des principales lacunes de l'appareil statistique actuel : elle empêche d'apprécier pleinement les interactions entre politique d'asile, immigration irrégulière et immigration régulière.
Le stock et le flux des titres de séjour : la transformation de l'asile en présence régulière durable
Les titres et documents provisoires de séjour valide au 31 décembre 2025 représentent quelque 4,47 millions de documents, un stock en hausse de 61,2 % depuis 2014.
Stock de titres et documents provisoires valides
(nombre de titres au 31 décembre)
2014 | 2025 | Évolution | |
|---|---|---|---|
| Cartes de résident et résident longue durée | 1 394 173 | 2 022 020 | + 45,0 % |
| Cartes de résident algérien | 557 179 | 616 419 | + 10,6 % |
| Cartes de séjour pluriannuelles | 0 | 896 112 | n.s. |
| Cartes de séjour temporaire | 530 015 | 278 316 | − 47,5 % |
| Titres communautaires | 33 855 | 66 971 | + 97,8 % |
| Retraite | 4 354 | 3 638 | − 16,4 % |
| Compétences et talents | 1 749 | 0 | − 100,0 % |
| VLS-TS | 65 347 | 135 870 | + 107,9 % |
| Documents provisoires | 186 755 | 451 624 | + 141,8 % |
| Total | 2 773 427 | 4 470 970 | + 61,2 % |
Source : MI-DGEF-DSED (2026).
Cette hausse est d'abord portée par les titres les plus durables. Les cartes de résident et de résident longue durée passent de 1,39 million en 2014 à 2,02 millions en 2025 (+ 45 %) ; les cartes de séjour pluriannuelles, inexistantes dans cette nomenclature en 2014, atteignent 896 112 titres en 2025. À l'inverse, les cartes de séjour temporaire reculent de 530 015 à 278 316 (− 47,5 %). Cette évolution traduit un phénomène de stabilisation administrative : la présence étrangère ne se manifeste pas seulement par davantage d'entrées, mais aussi par un allongement de la durée des droits au séjour.
Le rapport statistique du ministère précise que la présence étrangère en situation régulière avoisine 4,5 millions de personnes à la fin de 2025, en hausse de 3,2 % sur un an — un chiffre cohérent avec les 4 470 970 titres et documents provisoires valides recensés au 31 décembre 2025.
Cette dynamique globale masque toutefois des évolutions très différenciées selon les motifs.
Répartition du stock de titres valides par voie d'accès
(nombre de titres)
2024 | 2025 | Évolution | |
|---|---|---|---|
| Motif économique | 450 789 | 482 556 | + 7,0 % |
| Motif familial | 1 390 924 | 1 456 546 | + 4,7 % |
| Motif étudiant | 347 817 | 327 393 | − 5,9 % |
| Motif humanitaire | 639 324 | 712 629 | + 11,5 % |
| Visiteurs et divers | 580 080 | 601 325 | + 3,7 % |
| Résidents de longue durée justifiant d'une intégration durable | 922 392 | 890 521 | − 3,5 % |
| Total | 4 331 326 | 4 470 970 | + 3,2 % |
Source : MI-DGEF-DSED (2026).
Entre 2024 et 2025, le stock de titres pour motif humanitaire passe de 639 324 à 712 629 (+ 11,5 %), une progression nettement supérieure à celle du stock total (+ 3,2 %), du stock familial (+ 4,7 %) ou économique (+ 7 %), tandis que le stock étudiant recule (− 5,9 %). Le motif humanitaire est ainsi devenu l'un des segments les plus dynamiques du stock de présence étrangère régulière, avec 712 629 titres ou documents provisoires, soit près de 16 % du stock total. Cette progression recoupe directement les constats formulés plus haut : hausse du taux de protection, montée de la protection subsidiaire et accumulation des bénéficiaires de la protection internationale.
Les flux de renouvellement annuels confirment cette recomposition, avec une très forte croissance des accès par la voie économique (+ 157,2 %), étudiante (+ 40,7 %) et « divers » (+ 53,1 %).
Flux de renouvellement des titres dans l'année
(nombre de renouvellements)
2014 | 2025 | Évolution | |
|---|---|---|---|
| Économique | 78 153 | 201 045 | + 157,2 % |
| Familial | 364 713 | 361 210 | − 1,0 % |
| Étudiants | 109 226 | 153 647 | + 40,7 % |
| Humanitaire | 44 250 | 44 596 | + 0,8 % |
| Résidents de longue durée justifiant d'une intégration durable | 111 806 | 103 451 | − 7,5 % |
| Divers | 52 596 | 80 546 | + 53,1 % |
| Total | 760 744 | 944 495 | + 24,2 % |
Source : MI-DGEF-DSED (2026).
Conclusion
L'un des principaux enseignements du rapport sénatorial est que l'État ne dispose aujourd'hui d'aucun véritable outil de suivi de l'« après-asile », alors même que cette phase concentre une part importante des enjeux migratoires et budgétaires. Le rapporteur spécial constate ainsi une absence de données consolidées sur le devenir des déboutés du droit d'asile, sur l'exécution effective des mesures d'éloignement et sur les changements ultérieurs de statut migratoire.
Les données disponibles montrent pourtant que les OQTF prononcées à l'encontre des déboutés sont très faiblement exécutées : entre 2019 et 2025, leur nombre s'est maintenu autour de 35 000 à 40 000 par an, pour un taux d'exécution oscillant entre 3 % et 8 % (5,5 % en moyenne). En 2025, sur 35 430 OQTF prononcées, seules 2 815 mesures ont été exécutées à la suite d'une OQTF. La grande majorité des personnes déboutées demeurent donc sur le territoire malgré les décisions définitives de l'OFPRA et, le cas échéant, de la CNDA. Cette faiblesse des éloignements rejoint une observation formulée dès 2015 par la Cour des comptes, selon laquelle 96 % des déboutés resteraient en France ; plus de dix ans plus tard, le Sénat estime que la situation a peu évolué.
Le rapport documente en outre un phénomène rarement mesuré : la transformation d'une partie des parcours d'asile en parcours d'immigration régulière. S'appuyant sur les travaux d'Hippolyte d'Albis et d'Ekrame Boubtane, il rappelle que près d'un quart des demandeurs d'asile finissent par obtenir un titre de séjour pour un autre motif que l'asile, et que 7 % l'obtiennent dans les deux années suivant le dépôt de leur demande. Ces titres sont majoritairement accordés pour des motifs familiaux ou économiques.
Ce diagnostic recoupe les statistiques récentes de la DGEF analysées plus haut : la hausse de 9,2 % des primo-délivrances en 2025 est presque entièrement portée par le motif humanitaire, qui représente désormais 23,3 % des premières délivrances — un niveau proche de celui des titres familiaux. La politique d'asile constitue ainsi l'un des principaux canaux d'alimentation de l'immigration régulière.
Parallèlement, les dispositifs de retour volontaire demeurent marginaux : en 2025, 6 788 étrangers seulement en ont bénéficié, pour 35 430 OQTF prononcées sur le fondement d'un rejet de demande d'asile. Le rapport relève que seuls 4 à 5 % des déboutés quittant le dispositif national d'accueil sont orientés vers une aide à la préparation au retour, pour des dépenses de l'ordre de 5 millions d'euros par an, alors que la Cour des comptes estime à près de 4 500 euros le coût moyen d'un éloignement forcé.
Au total, le rapport du Sénat invite à dépasser une lecture strictement budgétaire de l'asile. L'enjeu n'est plus seulement celui du coût de la demande et de son instruction, mais aussi celui des trajectoires postérieures : maintien sur le territoire des déboutés, réorientation vers d'autres titres de séjour, intégration des bénéficiaires de la protection internationale et suivi des sorties effectives du dispositif. L'absence de traçabilité statistique sur ces parcours constitue aujourd'hui l'une des principales lacunes de la politique publique.
[3]https://www.senat.fr/rap/l25-736-216/l25-736-2161.pdf
[4]Figure n° 8 du rapport statistique du ministère de l'intérieur relatif aux titres de séjour en 2025, voir https://www.immigration.interieur.gouv.fr/documentation/etudes-et-statistiques/titres-de-sejour-en-2025-protections-subsidiaires-ont-plus-que-double.html
[5]Ibidem, figure n° 15. Il s'agit des AES (admissions exceptionnelles au séjour).