Agriculture et énergie

Sortir du statut, c'est possible : le cas de la SNCF

11 novembre 2020 • Sandrine Gorreri

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Les réunions de concertation lancées depuis cet été comme le Ségur de la Santé, ou le Grenelle de l'Éducation ont pour point commun de vouloir transformer deux politiques publiques minées depuis des années par l'excès de centralisation et le corporatisme. Face aux revendications et aux mécontentements, le gouvernement répond par des revalorisations salariales. Mais les milliards injectés ne viendront pas à bout des problèmes structurels. Pour mener à bien son ambition de modernisation de l'école ou de l'hôpital, le gouvernement devrait se pencher sur la transformation en cours à la SNCF où la fin de l'embauche au statut de cheminot ouvre la voie à une nouvelle politique salariale qui fait une plus large place à la fidélisation du personnel, à la rémunération au mérite et à la modulation des salaires en fonction des métiers sous tension.

L'été avait été marqué par le Ségur de la Santé, lancé par l'ancien Premier ministre Édouard Philippe et le ministre des affaires sociales Olivier Véran, et confié à l'ancienne patronne de la CFDT Nicole Notat. Il s'agissait de tracer l'avenir du système de santé et surtout de négocier la question salariale avec des soignants largement mobilisés bien avant la crise sanitaire et à qui 3 mois de confinement avaient donné plus de légitimité à leurs revendications. L'objet de leur mécontentement : des lits fermés, le manque de personnels, des salaires insuffisants.

Fin octobre c'est un autre rendez-vous qui s'est ouvert avec les enseignants autour du « Grenelle » de l'éducation cette fois. Des groupes de travail ont donc été mis en place avec les organisations syndicales pour avancer sur les dossiers de la valorisation salariale et de l'usage du numérique. Une problématique qui a pris un tour dramatique avec le sort de l'enseignant Samuel Paty mettant en avant la question de la protection de l'enseignant. Le Grenelle de l'éducation se veut donc aussi une transformation du système pour une meilleure gestion des ressources humaines avec plus de proximité.

Ces deux exemples rappellent la difficulté de la gestion des personnels sous statut avec un encadrement extrêmement pointilleux et détaillé de chaque aspect du métier et de sa rémunération, de la progression de carrière, et qui doit s'appliquer de façon identique sur tout le territoire, et dans toutes les spécialités : face à la pénurie d’enseignants de sciences, les payer plus que ceux de lettres ou d’histoire a déjà été proposé. Les  contraintes actuelles sont peu compatibles avec la flexibilité requise, surtout en période de crise. Pour sortir de ce schéma, un exemple à méditer est la transformation en cours à la SNCF.

Si les cheminots ont un statut qui n'est pas celui de la fonction publique, il comporte des caractéristiques qui s'en rapprochent. Un avancement et une grille salariale réglés comme du papier à musique, source de lourdeurs et de coûts pour la compagnie ferroviaire tant dans la définition des métiers que dans l'organisation du travail. Une problématique d'autant plus pressante qu'avec la crise sanitaire, la compagnie ferroviaire a perdu 4 milliards de chiffre d'affaires.

Le statut de cheminots a de larges avantages : une protection contre les licenciements, un régime de sécurité sociale maison avec un régime de retraite avantageux, et d'autres avantages complémentaires (logement, transports gratuits, ...)

1er janvier 2020, fin de l'embauche au statut

Depuis le 1er janvier 2020 cependant, la SNCF a entamé sa mue avec la fin de l'embauche au statut. En clair cela signifie que les nouveaux arrivants signent un contrat de droit privé. Ce changement est la conséquence de la réforme ferroviaire votée en 2018. Ceux qui sont au statut –ils étaient 127.442 fin 2018, soit 89% des effectifs du groupe public ferroviaire– le resteront.

Pour préparer cette transformation, la SNCF a entamé une discussion sous l'égide de l'UTP, l'union des transporteurs publics, avec les partenaires sociaux pour adopter une nouvelle convention collective.

Pour la SNCF le défi est de compenser les départs à la retraite, nombreux, en attirant de nouvelles recrues, dans un contexte de concurrence ferroviaire qui va progressivement s'intensifier. Ainsi, en 2020, la SNCF prévoyait de proposer 1.000 emplois. Et malgré la fin de l'embauche au statut elle n'a pas constaté une baisse des candidatures. Interrogés dans la presse, les jeunes candidats déclaraient ne pas être forcément à la recherche d'in statut protecteur mais plutôt d'une insertion professionnelle et qui leur offre des perspectives. De même les dernières embauches de 2019, donc encore au statut, n'avaient pas suscité un engouement particulier.

La SNCF profite donc de cette période de négociation collective pour modifier ses grilles de salaires en s'alignant quand elle le peut sur les prix du marché et en donnant plus de place au mérite. Elle souhaite également modifier ses fiches de postes pour apporter plus de souplesse à l'entreprise et prévoit un programme de formations et de reconversions pour que chacun puisse devenir polyvalent Au final, une centaine de catégories de métiers devrait être référencés au sein de l’entreprise, au lieu du demi-millier de métiers différents actuellement.

Pour les salaires, la SNCF envisage d'attirer ses nouvelles recrues dans les secteurs les plus en tension en modulant en fonction du coût de la vie dans la région où les nouveaux embauchés seront amenés à travailler : ainsi ils seront mieux payés à Paris, Lyon, Nantes ou Annecy, proche de la Suisse, où le coût de la vie est plus élevé. "Cela n’était pas possible, auparavant, d’imposer cette flexibilité à nos grilles salariales. C’est l’un des avantages de la réforme, elle permet d’adapter les rémunérations au cas par cas" a déclaré le DRH de la SNCF. Pour les syndicats, la fin du statut de cheminot est la cause de cette difficulté à trouver du personnel sur certains métiers en tension.

Même si, contexte oblige, la SNCF sait qu'elle ne pourra pas fortement surenchérir en termes de rémunérations, elle envisage de fidéliser ses troupes, en offrant de meilleurs salaires en début de carrière, enproposant des carrières plus dynamiques et en mettant dans la balance une complémentaire santé pour tous, revendication de longue date dans l'entreprise (coût 75 millions € par an).

La SNCF a d’autant plus intérêt à bichonner ses recrues que ses futurs concurrents vont venir chercher des salariés dans ses rangs. Le statut ne serait décidément plus un argument pour retenir les cheminots. Ainsi, comme l'a récemment révélé Le Parisien, des cheminots démissionnent de leur emploi au sein de la compagnie ferroviaire pour être réembauchés, sans le statut, mais avec une rémunération plus intéressante. Un phénomène qui se produit sur des métiers classiques en tension en France (ex. marketing, informatique), et sur certains métiers techniques spécialisés, dans la maintenance par exemple, en concurrence avec des entreprises privées capables d’offrir de bien meilleures rémunérations (ex. technicentres où sont entretenus les TGV en IDF) et qui font dire à certains représentants syndicaux que la direction accélère la fin du statut. Un statut que visiblement beaucoup considèrent déjà comme dépassé. 

Le changement dans les chiffres et dans les esprits est souvent plus rapide qu’on le croit. Grâce à une pyramide des âges favorable, à La Poste qui n’embauche plus que des salariés en contrat privé que depuis 2002, les fonctionnaires ne représentaient plus que 40% des salariés en 2017.

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