Agriculture et énergie

Derrière la baisse des émissions de CO₂ de la France, la désindustrialisation ?

06 mars 2021 • Philippe François

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Alors que le projet de loi Climat issu de la Convention citoyenne entame son marathon parlementaire, la publication du rapport sur l'état de l'environnement par le ministère de l'Environnement vient rappeler à point nommé quelques vérités. La France s'est fixé un objectif ambieux de neutralité carbone en 2050. Dans les documents officiels, la France se targue d'être parmi les pays développés l'une des économies les moins carbonnées et rappelle volontiers qu'elle est le pays le moins émetteur en CO₂ par unité de PIB du G7 en 2018 grâce à des politiques publiques visant la réduction des émissions. Mais cette présentation néglige le CO₂ importé, celui émis dans les pays étrangers pour produire les produits importés en France. Dans ces conditions, les objectifs poursuivis sont ils les bons ?

L’écart entre les émissions de CO₂ réalisées en France, et celles réalisées en France et à l’étranger pour les Français est bien documenté par les rapports officiels français.

Comme le montre le diagramme du ministère de l’énergie, cet écart est considérable, le total des émissions en France et importées étant en 2016 de 52% supérieur aux émissions locales (666 vs 438 Mt CO₂ équivalent[1]). Une proportion encore plus forte (100%) si on exclut de l’inventaire national les émissions de CO₂ liées à nos exportations.

En ce qui concerne l’évolution de ces chiffres, les données publiées par le ministère de l’Environnement en décembre 2020 et comparant la situation en 2019 par rapport à celle de 1995, donnent la mesure de ce grand écart (les données ne sont pas fournies pour 1990, mais l’évolution serait similaire). 

Émissions de CO₂

Evolution 1995-2019

En France

-25 %

Importé

+72 %

Le détail des émissions par produit (diagramme en annexe ci-dessous) montre que les émissions importées liées à des produits industriels finis consommés par les Français sont passés de 87 à 155 millions de tonnes de CO₂ équivalent, et les émissions liées à des productions intermédiaires de 120 à 203 Mt CO₂ eq. Au total, les émissions de CO₂ « françaises » sont en progression depuis 1995 : celles que la France évite de produire sur son sol, sont produites à l’étranger.

Sur la période choisie par les gouvernements (de 1990 à 2030), la population française aura augmenté de 20%, et son PIB par personne de 40%. Se féliciter de la baisse déjà réalisée des émissions de CO₂ en France même, reviendrait à se réjouir de 30 ans de désindustrialisation de notre pays. Dans sa présentation de sa stratégie bas carbone, le ministère de l'Environnement reconnaît que le principal secteur ayant contribué à la réduction des émissions françaises depuis 1990 est l’industrie et souligne le poids de la crise économique de 2008-2009 et de la réduction de l’activité économique qu’elle a provoquée. Un triste constat, que les plans de réindustrialisation des gouvernements tentent d’inverser. Si ces plans réussissent, et même si les modes de production sont moins polluants en France qu’à l’étranger, les « relocalisations » souhaitées augmenteront les émissions de CO₂ en France. Un fait incontournable, même avec une taxe carbone aux frontières de l’Europe.      

Se fixer des objectifs ambitieux peut être motivant. Mais dans le domaine de l'énergie, la liste des objectifs inatteignables que les gouvernements français successifs se sont fixés est si longue, que c'est leur crédibilité qui est atteinte. Par exemple :

  • Baisse de la part du nucléaire à 50% en 2025 (repoussée à 2035) ;
  • Division par deux de la consommation d’énergie en 2050 (actuellement stable) ;
  • 2 millions de voitures électriques en 2020 (actuellement 250.000) ;
  • 400.000 bornes de recharges en 2020 (actuellement 25.000) ;
  • Baisse de 40% des émissions de CO₂ en 2030 (actuellement total stable) ;
  • Plus aucune chaudière au fuel en 2028 (actuellement 3,5 millions) ;   
  • 6 GW de capacité installée des éoliennes offshore à l'horizon 2020 (actuellement zéro).

Face aux réalités, les gouvernements sont ensuite contraints, soit de faire machine arrière comme pour le nucléaire, soit d’utiliser des indicateurs trompeurs comme pour le CO₂. Des revirements qui perturbent les actions des entreprises et des particuliers, et entraînent des surcoûts en dizaines de milliards par an. Au lieu de politiques guidées par l’émotion et le clientélisme, la France a besoin de politiques rationnelles, stables et réalistes.

Conclusion

D'abord,  se fixer des objectifs atteignables, tenant compte de la situation particulière de la France en matière d'écologie et d'énergie (faibles émissions de CO₂, électricité nucléaire). Ensuite  mettre fin aux politiques qui ont conduit nos industries à disparaître ou à se délocaliser. Au contraire favoriser en France la recherche, la recherche-développement et la croissance des start-up, seules capables de concilier développement économique et réindustrialisation, avec une baisse des émissions de gaz à effet de serre.

Emissions de gaz à effet de serre par habitant - en tonnes d’équivalent CO₂ par habitant

France

Italie

Espagne

Royaume-Uni

Allemagne

Belgique

Pays-Bas

Pologne

6,9

7,3

7,5

7,5

10,7

10,8

11,6

11,8

Annexe


[1] Les méga tonnes de CO₂ équivalent incluent les autres gaz à effet de serre

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