Narcotrafic : il faut s’attaquer directement aux flux entrants
L’INSEM vient de publier un rapport éclairant sur la consommation de cocaïne en France et ses conséquences. Il souligne que la cocaïne est la substance illicite la plus consommée après le cannabis. En 2023, 1,1 million de Français l’ont consommée dans l’année, soit +83,3 % par rapport à 2017. Alors que 1,2 % des adultes (18-64 ans) avait déjà expérimenté la cocaïne au cours de sa vie en 1992, ils sont en 2023 près de 9,4 %, soit plus d’un dixième de la population adulte.
Cette surexposition s’explique en particulier par une offre résiliente et une disponibilité record, avec une production en hausse de 50 % en Amérique du Sud entre 2018 et 2022, pour laquelle l’Europe est le premier marché mondial. Malgré des saisies record en 2022 (27,7 tonnes) ou 2024 (53,5 tonnes) la consommation annuelle s'élève au double des montants saisis (saisie de 23,2 tonnes en 2023 pour une consommation estimée à 47 tonnes), les produits restent donc extrêmement disponibles et les prix sont stables ou ne baissent pas (60-70€/g, parfois 50€/g en Bretagne). Dans le droit fil de nos recommandations passées, il est essentiel de mieux filtrer les arrivages en grande quantité dans les ports. Des technologies existent. Elles doivent être déployées sur le territoire.
La consommation de drogue en forte hausse, un constat accablant
L’usage de la cocaïne dans la population générale a explosé, passant d’une expérimentation concernant 1,2 % des adultes (18-64 ans) en 1992 à 2 % dans les années 2000 à près de 9,4 % en 2023. Et la fréquence de sa consommation se multiple, puisque l’usage récent (12 derniers mois) atteint entre 2,5 % et 3 % de cette population avec un pic chez les 25-35 ans.
Chez les jeunes de 17 ans, les niveaux restent cependant faibles, mais non négligeables avec un taux d’expérimentation tournant autour de 1-3 % en légère baisse récemment, avec des différences selon le sexe et surtout le statut scolaire (prévalence plus élevée chez les non scolarisés, apprentis et lycées pros).
Plus généralement, la consommation se démocratise et devient massivement régulière, puisque près de 1,1 million de Français en consomment annuellement, soit +83,3 % par rapport à il y a 10 ans (2017, où ils étaient 600 000 consommateurs annuels). Les consommateurs réguliers représentent désormais 30 % environ des Français ayant déjà consommé une fois de la cocaïne (3,7 millions[1]) :
Elle touche désormais tous les milieux, des usages festifs rituels aux usages réguliers liés à la recherche de performance, de gestion du stress ou de maintien au travail.
Une part des usagers reste « cachée », avec des trajectoires de consommation contrôlées, peu visible des dispositifs de soins et de sécurité et n’entre pas dans la catégorie « d’usages problématiques », selon les spécialistes de la santé publique.
En revanche, l’usage de cocaïne base/crack reste fortement associé aux situations de grandes précarités, mais se diffuse vers des publics plus insérés, parmi des usagers ayant un passé d’opioïdes et des jeunes en contact avec des territoires de regroupements (« scènes ouvertes ») particulièrement bien documentés en Ile-de-France (colline du Crack à Paris entre autres).
La crise du Crack n’est cependant plus un phénomène parisien, mais devient le produit le plus consommé dans les CAARUD (centres d’accueil et d’accompagnement à la réduction des risques pour usagers de drogues), concernant 50 % du public accueilli. Le phénomène touche désormais des personnes non marginalisées socialement, notamment en Bretagne et en Auvergne-Rhône-Alpes. Il apparaît donc que la répression centrée sur le bas de spectre visant à dissuader le consommateur à largement échoué[2] – et doit en conséquence laisser place à une répression accrue de haut de spectre, afin de traquer les réseaux criminels à l’œuvre[3].
Une offre résiliente et une disponibilité record
L’Europe est devenue le premier marché mondial pour la consommation de cocaïne devant l’Amérique du Nord. On assiste par ailleurs à une hausse de 50% de la production en Amérique du Sud entre 2018 et 2022. La répression tous azimuts américaine historique en Colombie, mais aujourd’hui orientée vers le Venezuela et le Mexique pourrait encore réorienter les flux vers l’Europe. Malgré des saisies records, bien qu’en baisse : les saisies de cocaïne représentaient 27,7 tonnes en 2022, 23,2 tonnes en 2023[4], mais près de 53,5 tonnes saisies en 2024 soit +130 %[5]. Avec un nombre de mis en cause croissant (+7 % par rapport à 2023 tous mis en cause pour trafic de stupéfiants confondus) et désormais un parquet national anticriminalité organisée qui vient d’entrer en fonction le lundi 5 janvier 2026[6].
Le marché français, tous stupéfiants confondus, a un volume estimé à 6,8 Md€ en 2025, soit trois fois plus qu’en 2010. Il touche les grandes métropoles (Grenoble, Paris, Lyon, Marseille[8]), mais aussi les zones rurales et les territoires ultramarins, notamment les Antilles et la Guyane. Les départements les plus touchés par les activités criminelles de narcotrafic étant la Seine-Saint-Denis, les Bouches-du-Rhône, le Vaucluse et la Guyane avec entre 1,6 et 3,2 personnes mises en cause pour 1000 habitants.
Le rapport de l’INSERM pointe un taux de pureté historiquement élevé (souvent supérieur à 60 %-80 %) augmentant le risque d’overdose, pour un prix stable ou en baisse, autour de 60-70€/g et parfois 50€ en Bretagne. Il insiste sur le fait que la filière guyanaise (via le Brésil) grâce aux « mules » (personnes ingérant ou transportant des stupéfiants pour en faire assurer le trafic) représente environ 20 % des entrées sur le territoire métropolitain. Le vecteur maritime (Le Havre, Dunkerque) restant majoritaire[9]. Ainsi, en 2024, plus de 110 tonnes de drogues ont été saisies par les douanes françaises, dont 53,5 tonnes de cocaïnes dans l’année[10], mais près d’un tiers (27 % (14,4 tonnes)) provenait du port du Havre[11].
Cette envolée des volumes s’explique par la concurrence accrue entre les réseaux, la faiblesse des prix, on l’a vu, mais aussi et surtout désormais la numérisation de l’offre (réseaux sociaux, applications chiffrées, livraisons à domicile ou par drones etc.), ce qui complexifie la détection et le démantèlement des filières, tout en offrant un accès discret à des publics plus insérés.
Un impact sanitaire et social critique
Le rapport de l’INSERM pointe un triplement des passages aux urgences liés à la cocaïne entre 2010 et 2022. Les constats d’addiction se développent : 22 % des nouveaux patients en CSAPA (centres de soins, d’accompagnement et de prévention en addictologie) consultent pour la cocaïne. Des enjeux de sécurité routière en découlent également puisque 17,5 % des dépistages positifs chez les conducteurs (donnée étude Grenoble) impliquent la consommation de cocaïne avec une forte corrélation à l’accidentalité.
Les chercheurs indiquent que 16 % à 20 % des consommateurs développent un trouble de l’usage de cocaïne, résultant d’une interaction entre facteurs individuels (vulnérabilité génétique fortement contributive, troubles psy, antécédents traumatiques) et facteurs sociaux et environnementaux (précarité, contextes familiaux, exposition précoce aux substances etc.). La cocaïne augmente par ailleurs les risques cardiovasculaires (infarctus, AVC), neurologiques, psychiatriques (anxiété, psychoses, troubles de l’humeur) et addictifs élevés, accentués par les hauts niveaux de pureté évoqués plus haut. La cocaïne étant la première substance psychoactive injectée en France, elle majore les risques infectieux (VIH, VHC) et tout particulièrement les publics précaires et polyconsommateurs.
L’INSERM souligne que les prises en charge efficaces combinent des approches psychothérapeutiques d’accompagnent social intensif, et de dispositifs pharmacologiques encore en développement avec un enjeu majeur d’intervention précoce. La réduction des risques est jugée centrale pour limiter les dommages sanitaires et sociaux, notamment via des accompagnements en CAARUD et CSAPA, interventions en milieu festif, actions mobiles dans les scènes de crack etc. L’INSERM souligne la nécessité de bien cerner les limites d’une réponse pénale à usage simple qui pénalise uniquement le consommateur. L’institut met en doute également les actions sans lendemain de bas de spectre comme « places nettes », qui désorganisent ponctuellement le trafic sans remonter les réseaux ni tarir les arrivées de produits stupéfiants sur le territoire national. A cet égard, le rapport souligne la nécessité d’articuler santé publique et sécurité publique, par une lutte renforcée contre les filières (production – acheminement – distribution) tout en soutenant des dispositifs de réduction de risques et d’accès aux soins.
Frapper le haut de spectre en passant par une perturbation des réseaux d’acheminement
Des marges de progression existent, notamment dans la coordination interinstitutionnelle (Mildeca, Santé, Intérieur, Justice, collectivités), la territorialisation des réponses (adaptation aux spécificités locales des marchés et des publics) et la formation des forces de l’ordre aux enjeux sanitaires et sociaux de la cocaïne. Un accent est mis sur le démantèlement des réseaux structurés, y compris ceux articulés aux flux internationaux (ports, aéroports, Guyane) et aux plateformes numériques. Cela suppose de :
Renforcer le ciblage des flux amont (ports, aéroports, Guyane et fret postal),
D’adapter les outils d’enquête et de renseignement aux logiques de numérisation du marché (surveillance des communications chiffrées, travail sur les moyens de paiement, traçage financier) ;
Soutenir les dispositifs de renseignement criminel spécifiquement orientés vers les marchés de cocaïne (cartographie des filières, typologie des territoires, profils des réseaux).
L’échec de la réponse pénale actuelleLe rapport de l'Inserm souligne les limites structurelles de notre approche actuelle :
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A cet égard, le rapport propose une réponse ciblée sur l’offre (le haut de spectre) : sortir de la logique du "chiffre" (interpellation d'usagers) pour privilégier l'impact sur la structure des réseaux.
Réorientation des services d'enquête :
Priorité absolue au démantèlement des têtes de réseaux et à la saisie des avoirs criminels (blanchiment).
Renforcement du renseignement criminel (SIRASCO, DNRED) pour anticiper les nouvelles routes (notamment via l'Afrique de l'Ouest) et les laboratoires de transformation qui commencent à émerger en Europe.
Sécurisation des vecteurs logistiques :
Ports : Lutte contre la corruption interne (dockers, agents) qui est le talon d'Achille de nos ports (Le Havre, Dunkerque).
Guyane : Renforcement des contrôles au départ de Cayenne (100% de contrôle) pour tarir le flux des mules, tout en développant la coopération internationale avec le Suriname et le Brésil.
Cyber-surveillance :
Investissement massif dans la surveillance des transactions numériques et des livraisons postales, devenues un canal majeur de distribution ("Uberisation" du deal).
A cet égard, un regard attentif doit être porté aux zones portuaires (le Havre représentant près de 30 % des saisies de cocaïne en 2024). Pour cela, des mesures d’investigations des cargaisons doivent être mises en place, avec des méthodes innovantes telles que la tomographie muonique[12]. Celle-ci à l’avantage pour les douanes de présenter des frais de maintenance plus faible, aucune irradiation des personnes ou des cargaisons, contrairement aux scanners à Rayons-X.
Créer un bouclier douanier au niveau portuaire pour un coût d’acquisition de matériels de 100 M€1. Coût unitaire et comparaison L'acquisition d'un portique de tomographie muonique représente un investissement initial plus lourd que les technologies actuelles, mais s'amortit rapidement grâce à des coûts de fonctionnement drastiquement réduits. Mais au fait qu'est-ce qu'un muon? Le muon est une particule élémentaire produite naturellement dans la haute atmosphère par la collision des rayons cosmiques avec les molécules d'air. Il ressemble à l'électron mais est environ 200 fois plus lourd. Grâce à sa masse et à sa vitesse (proche de celle de la lumière), le muon traverse facilement des dizaines de mètres de roche ou de béton, ainsi que des conteneurs en acier blindé. Lorsqu'un muon traverse une matière très dense (comme l'uranium, le plomb ou l'or), sa trajectoire est déviée ou il est absorbé. C'est ce changement de direction que l'on mesure. La difficulté de son usage pour les douanes et que son temps d'exposition est élevé de 5 à 15 minutes. Il doit donc être utilisé de concert avec l'intelligence artificielle pour accélérer le traitement des résultats et en 2ème rideau uniquement pour le moment. Afin de formuler un second avis sur un container particulier par exemple.
2. Scénario de généralisation (maillage des points névralgiques) Pour créer un véritable "bouclier douanier" sur nos façades maritimes, il n'est pas nécessaire d'équiper chaque quai, mais de couvrir les terminaux conteneurs stratégiques (Le Havre, Marseille-Fos, Dunkerque) et les zones ultra-marines critiques (Guyane, Antilles).
3. Recommandation stratégique Le déploiement de la tomographie muonique doit être envisagé comme un levier de dissuasion massive :
Conclusion : Pour une enveloppe d'environ 100 millions d'euros, la France pourrait devenir pionnière en "sanctuarisant" ses frontières maritimes avec cette technologie, rendant l'importation de masse techniquement périlleuse pour les organisations criminelles. |
[1] https://www.info.gouv.fr/actualite/lutte-contre-le-narcotrafic-des-moyens-renforces
[2] https://www.ifrap.org/etat-et-collectivites/narcotrafic-la-croissance-preoccupante-des-reseaux-de-trafic-de-stupefiants-en-france
[3] https://www.ifrap.org/etat-et-collectivites/lexplosion-du-narcotrafic-necessite-un-vrai-continuum-securitejustice
[4] Yasine Salhi, l’offre de stupéfiants en France en 2023, janvier 2025, https://www.documentation-administrative.gouv.fr/adm-01860213v1
[5] https://www.interieur.gouv.fr/Contre-le-narcotrafic Ce chiffre est en outre à rapprocher du volume de saisies totales de stupéfiants en 2025, s’établissant à 87,6 tonnes, rien que pour la Marine nationale. https://www.meretmarine.com/fr/defense/trafic-de-drogue-la-marine-nationale-a-pulverise-son-record-de-saisies-en-2025
[6] https://www.info.gouv.fr/actualite/lutte-contre-le-narcotrafic-le-parquet-national-anti-criminalite-organisee-entre-en-fonction
[7] https://www.info.gouv.fr/actualite/cartographie-du-trafic-de-stupefiants-en-france-en-2024
[8] https://www.senat.fr/notice-rapport/2023/r23-588-1-notice.html ainsi que https://www.publicsenat.fr/actualites/politique/narcotrafic-a-marseille-le-rapport-de-la-cour-des-comptes-traduit-les-recommandations-de-la-commission-denquete-du-senat
[9] Selon l’OFAST, les volumes 2025 de saisies sont en hausse de 55% et de 32% en valeur de 1,7 Md€.
[10] https://www.lemonde.fr/societe/article/2025/03/23/plus-de-110-tonnes-de-drogues-saisies-en-2024-par-les-douanes-francaises-en-hausse-de-74-sur-un-an_6584689_3224.html
[11] https://www.actu-juridique.fr/penal/narcotrafic-comment-lutte-t-on-contre-le-trafic-de-cocaine-dans-le-premier-port-de-marchandises-de-france/
[12] https://www.lepoint.fr/societe/le-muon-cette-particule-qui-fait-trembler-les-trafiquants-de-drogue-L7547EG7G5GNBG7TXWRFSPYTRI/