Fonction publique et administration

Enseignement supérieur et recherche

Les véritables revendications des enseignants-chercheurs

30 septembre 2009 • Philippe François

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Le mouvement de contestation de 2008-2009 s'explique davantage par le mécontentement latent des enseignants que par la réforme Pécresse à proprement parler. Si cette dernière a bousculé certains dans leurs habitudes, elle a surtout servi de prétexte au déclenchement de la crise. En effet, avant les problèmes existentiels de fond mis en avant pendant la crise, trois sujets prosaïques, les véritables revendications des enseignants-chercheurs, sont sous-jacents dans le malaise de ces agents : les carrières, les postes, les salaires et les moyens matériels.

Les carrières et les postes des enseignants-chercheurs

La véritable explosion de recrutements de 1960 à 1995 était plus ou moins bien maîtrisée, mais comme le note avec franchise le professeur François Vatin [1], elle fournissait des opportunités d'embauche et de promotion pour les maîtres de conférence et les professeurs : "Sans le dire, les universitaires avaient une conscience confuse du lien entre la présence de ces masses étudiantes et la croissance continue du nombre de postes mis au concours qui permettait d'offrir des postes universitaires à un nombre important de docteurs." Mais les embauches massives réalisées juste avant l'éclatement de la bulle Université ont créé un profond déséquilibre dans la pyramide des âges des enseignants.

C'est un problème classique des organisations qui croissent très fortement sur une courte période. Ce problème est aggravé par des carrières très linéaires (un maître de conférences a comme principal débouché de devenir professeur) et un taux de démissions très faible. Pour résoudre ce problème transitoire, organiser la mobilité des enseignants vers d'autres postes dans la fonction publique et le secteur privé serait indispensable.

Contrairement à ce qui se dit, les taux d'encadrement des étudiants en France sont très comparables à ceux observés à l'étranger, même dans des universités aussi prestigieuses et riches que Yale ou Oxford. Le véritable problème est que, compte tenu de la rigidité des statuts et des allocations de postes, il est probable que ce taux soit insuffisant dans certaines disciplines en développement et excessif dans d'autres, en décroissance depuis longtemps.

Et ce qui semble manquer en France, ce sont des services techniques et administratifs efficaces, véritablement au service des enseignants et des étudiants. L'exemple le plus frappant est celui des bibliothèques qui sont fermées le soir, le dimanche et manquent de places disponibles avec une place pour 18 étudiants, soit près de 4 fois moins que la moyenne des pays développés [2] À Yale, les bibliothèques sont ouvertes 24 heures sur 24, 7 jours sur 7, un rythme adapté aux besoins des étudiants et des enseignants-chercheurs.

Les salaires

Les revendications récentes des enseignants-chercheurs ne portent pas sur les salaires, mais ce problème apparaît toujours en filigrane. Les plus dynamiques soutiennent en effet que leur "situation matérielle n'est pas brillante". Les autres sont plus directs et assurent tout simplement qu'ils "en font assez pour ce qu'ils sont payés". Le sujet mérite donc d'être exploré.

Les millions d'euros touchés par les traders, footballeurs, acteurs ou animateurs vedettes ont pu faire croire que c'était la règle dans le privé. La vérité est qu'après trois ans d'activité, le salaire médian des polytechniciens et des HEC du privé est de 3 300 € par mois brut.

Les revenus des enseignants-chercheurs ne sont donc pas aussi éloignés des salaires du secteur privé qu'ils l'imaginent. Car à leurs salaires s'ajoutent l'indemnité familiale, l'indemnité de résidence et diverses primes complémentaires pour recherche, tâches administratives ou encadrement d'étudiants. Au total, 1 000 € par mois en moyenne et parfois jusqu'à 2 000 € supplémentaires. Les revenus provenant de droits d'auteurs ou d'autres contrats ne sont pas pris en considération ici (expertise, cours extérieurs, etc.).

Les moyens matériels

Pour les Français, l'aspect matériel des universités françaises est choquant. Pour les étrangers, il est invraisemblable, comparé à la qualité de leurs campus. Une université comme UCL, ancienne et située en plein Londres, a une apparence incomparable avec celle de Paris VI, couverte de graffitis et menaçante pour les passants. Que les torts soient partagés entre les dégradations commises par les étudiants (ils ont encore été massifs pendant les grèves de 2008-2009) et le manque d'entretien est vraisemblable. Mais l'investissement dans les universités est aussi très faible, car les dépenses de personnel représentent souvent plus des trois quarts du budget des universités. Et elles ne sont pas propriétaires des locaux, ce qui ne les incite pas à entretenir correctement les campus et leur interdit presque de les moderniser.

Salaires des enseignants-chercheurs en France

Traitement par mois Maîtres de conférences Professeurs des universités
Début de carrière 1 991 € 2 888 €
Après 2 ans 2 242 € 3 222 €
Dernier échelon de la classe normale (MCF) ou de la première classe (PR) 3 604 € 5 112 €
Fin de carrière 4 229 € 5 798 €
Sources : ministère de l'Enseignement supérieur.

[1] François Vatin est professeur de sociologie à l'université de Paris X, membre du laboratoire IDHE/CNRS.

[2] En 1996, le rapport Fauroux soulignait déjà : "Tous les critères internationaux de comparaison des bibliothèques universitaires mettent la France au ban des nations comparables. Qu'il s'agisse d'acquisitions d'ouvrages, de collections, d'abonnements en cours, d'emplois affectés en bibliothèques, de salles équipées des nouvelles technologies, de prêt à domicile ou de prêt inter-bibliothèques, d'horaires d'ouverture, de budget de fonctionnement ou du nombre de places offertes, la France est à la traîne."

Commentaires

  • Par chercheur • Posté le 08/09/2010 à 23:46 En grande partie d'accord avec votre analyse (sauf pour les salaires, mais il est vrai que je suis chercheur et non enseignant-chercheur). A mon avis le véritable problème en 2010 est de savoir s'il est utile de préserver l'existence de 80 universités dans notre pays. La réforme actuelle permettra-t-elle de répondre à cette question par le biais de la LRU? A voir... je reste cependant sceptique
  • Par Cassandre • Posté le 08/09/2010 à 10:41 Votre article soulève des problèmes réels et visibles : manque de IATOS dans les universités, vétusté des locaux. Pour les salaires, vous les présentez en brut, et oubliez de dire que les cotisations pour les retraites sont différentes dans le public et dans le privé ; d'autre part, la dispersion des salaires en fonction du temps est aussi beaucoup plus grande dans le privé que dans le public, c'est environ 15 ans après l'embauche qu'il faudrait comparer. Et de toute façon, tous les médias *français* ont repris la rengaine selon laquelle les enseignants-chercheurs "grognaient" car ils voulaient défendre leurs 3000 euros par mois pour 3 heures hebdomadaires non évaluées. En fait, les manifestations anti-Pécresse visaient à empêcher la destruction du système éducatif public (par la mastérisation), la destruction du système de recherche académique pour la mettre au service des intérêts privés à court terme (via l'ANR), ou l'évaluation biaisée des universités (par l'AERES, qui n'a que des membres nommés par le gouvernement, sans la tradition millénaire d'évaluation par les pairs).

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