État et collectivités

Forces de sécurité et criminalité : où en est la France ?

28 juillet 2020 • Samuel-Frédéric Servière

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En l’absence d’un nouveau livre blanc de la sécurité intérieure et devant « l’ensauvagement » de la société dénoncé par le ministre de l’Intérieur Gérald DARMANIN, il peut être intéressant de tenter d’objectiver le débat en fournissant quelques chiffres repères comparés. Il apparaît d’après les premières études préliminaires que si nous avons plutôt plus de forces de sécurité que la moyenne de nos voisins européens, celles-ci ne sont pas nécessairement synonymes de plus grande criminalité. On en revient alors à se poser la question de savoir si, au-delà de la lutte légitime contre le terrorisme, on ne fait pas :

  • Jouer aux forces de police des rôles indus : gardes statiques, extractions administratives et judiciaires (convoyage de prisonniers), qui consomment de façon importante des réserves de moyens humains disponibles ;
  • Répondre à des besoins spécifiques en matière d’ordre public (grèves, violences sur la voie publique, etc.) ;
  • Occuper des rôles « administratifs » que des agents publics non opérationnels pourraient fort bien remplir (voir le cas britannique).

Comparaison des forces de sécurité pour 100.000 habitants en Europe

Procédons tout d’abord à une comparaison de l’importance des forces de sécurité présente chez la plupart de nos voisins européens. Pour cela, il faut agréger des données de natures différentes :

  • Les données relatives aux forces de police ;
  • Les données relatives aux forces « paramilitaires » ou classifiées comme telles dans les classements internationaux, s’agissant des effectifs de gendarmerie en France, de la Maréchaussée royale en Hollande ou des Carabineri en Italie ;
  • Agréger lorsque cela est possible les données relatives aux polices municipales, gardes champêtres et autres forces locales (ASVP, etc.) permettant de contribuer à la sécurité publique ou du moins au maintien de la tranquillité publique ou au maintien de l’ordre.

Les données comparatives sont les suivantes :

 

Forces de sécurité

Effectif

Population

Nbre/100.K hab

Impact arrivées touristiques (2018)

Correction Entrées touristiques/366 jours (nombre pour 100 hab-touriste)

2016

Italie

450 153

61 302 519

734,31

61,6

732,30

2018

Portugal

71 063

10 341 330

687,17

22,8

683,06

2018

France

395 576

69 861 344

566,23

89,4

564,26

2018

Espagne

244 939

46 438 422

527,45

82,8

524,89

2018

Suède

41 240

9 998 000

412,48

7,4

411,65

2019

Royaume-Uni (y.c. civils)

252 000

63 421 628

397,34

36,3

396,72

2018

Belgique

41 370

11 289 853

366,44

9,1

365,63

2018

Autriche

30 240

8 711 500

347,13

30,8

343,81

2018

Hollande

56 289

17 045 144

330,23

18,8

329,24

2018

Allemagne

244 800

82 801 531

295,65

38,9

295,27

2019

Royaume-Uni*

150293

63 421 628

236,97

36,3

236,60

2018

Danemark

11 050

5 707 251

193,61

12,7

192,44

Sources : Eurostat[1], UNODOC (United Nation Office on Drugs and Crime)[2], IISS[3] (International Institute for Strategic Studies), UNWTO[4] (World Tourism Organization), Data.gouv.fr[5] (police municipale et autres), ONS (Office of national statistics) britannique[6]. *Il s’agit des statistiques du Royaume-Uni sans tenir compte des effectifs purement administratifs.

Il apparaît en particulier que la France occupe une position « haute » dans le classement des pays « comparables » par le nombre de ses effectifs de sécurité intérieure, avec près de 395.600 effectifs (y compris les quelques 22.780 policiers municipaux et les 729 gardes champêtres, 7982 ASVP). On relève ainsi près de 220.000 forces de polices nationales ainsi que près de 143.400 forces annexes qualifiées de « paramilitaires » (gendarmerie, mais aussi de sécurité civile, etc.) y compris les services administratifs de soutien.

Ce classement, nous avons voulu le corréler au recensement de la population disponible au 1er janvier 2018 et tenir compte en outre de l’impact du tourisme (la France connaissant le plus grand nombre d’entrées sur son territoire, soit 89,4 millions). L’Italie ressort 1ère avec 732,3 agents de sécurité pour 100.000 habitants, puis le Portugal avec 683,1 agents/100.000 habitants, puis vient la France avec 564,3 agents/100.000 habitants.

Le Royaume-Uni arrive assez loin derrière, avec 396,7 agents/100.000 habitants en comptant les effectifs « civils » administratifs et même plus bas encore à 236,6 agents/100.000 habitants si l’onne  prend en compte que les officiers de police judiciaire stricto-sensu.

L’Allemagne ferme quasiment la marche avec des forces de sécurité intérieure évaluées à 244.800 soit une densité de 295,3 agents/100.000 habitants.

Y-a-t-il un lien avec le volume des crimes et délits ?

Si l’on rapproche ces données des statistiques disponibles[7] relatives aux crimes et délits, il apparaît que certes, la France n’arrive qu’en 11ème position en Europe s’agissant des homicides volontaires[8] (bien que la définition légale puisse varier en fonction des pays).

 

Forces de sécurité

Effectif

Vols/100.000 hab

Homicides volontaire/

100.000 hab

Agressions/voies de fait/

100.000 hab

Vols de véhicules motorisés/

100.000 hab

Total crimes et délits/100.000 hab

Total crimes et délits/

100.000 hab et touristes

UK 2017-18

Royaume-Uni (y.c. civils)

252 000

125,38

1,19

870,64

199,48

1196,69

1194,82

UK 2017-18

Royaume-Uni*

150 293

125,38

1,19

870,64

199,48

1196,69

1194,82

2018

Belgique

41 370

144,17

1,57

559,28

122,76

827,78

825,96

2016/2017

France

395 576

143,26

1,12

347,70

231,19

723,26

720,74

2018

Italie

450 153

47,28

0,56

108,23

230,22

386,30

385,24

2018

Suède

41 240

86,48

1,08

47,10

218,07

352,73

352,02

2018

Allemagne

244 800

44,39

0,76

165,13

60,92

271,20

270,85

2018

Hollande

56 289

46,20

0,70

26,84

162,71

236,45

235,74

2018

Espagne

244 939

129,84

0,62

39,39

64,99

234,85

233,71

2018

Portugal

71 063

101,97

0,78

5,60

95,38

203,74

202,52

2018

Autriche

30 240

27,50

0,84

42,60

72,70

143,64

142,26

2018

Danemark

11 050

31,87

0,95

32,54

4,05

69,40

68,98

Sources : Eurostat (2020), calculs Fondation iFRAP juillet 2020.

Il apparaît en particulier que le Royaume-Uni arrive premier au cumul pour 100.000 habitants de l’ensemble des crimes et délits recensés. Cela est dû au très important nombre d’agressions et voies de faits, qui représentent près de 50% de l’ensemble des faits de cette catégorie recensés dans la base. Le taux d’homicides volontaires est de 1,19/100.000 habitants contre 1,57 pour la Belgique et 1,12 pour la France. L’Italie ressort avec un taux d’homicides volontaires particulièrement faible de 0,56/100.000, le plus bas disponible. La France et la Belgique se caractérisent enfin par le nombre très important de vols (hors véhicules motorisés), 144,17/100.000 hab pour la Belgique et 143,26 pour la France et pour les véhicules 231,19/100.000 hab pour la France et l’Italie (230,22).

On ne peut toutefois pas établir un lien entre l’importance des effectifs de forces de l’ordre et le volume des délits. Par ailleurs les liens de causalité peuvent être complexes : les délits sont-ils évités par l’importance des forces de l’ordre, ou ceux-ci sont-ils la conséquence réactive de leur dynamisme propre ? En tout cas les statistiques montrent que pour la France dispose de beaucoup plus de forces de sécurité que le Royaume-Uni pour un nombre de crimes et délits bien inférieur (mais là encore la réponse judiciaire peut être en cause, poursuites systématiques/ou non, volume des classements sans suite, etc).

Y-a-t-il un lien avec le maintien de l’ordre et la gréviculture ?

La France se caractérise par un nombre important de manifestations sur la voie publique et des grèves en grand nombre. Les statistiques comparées ne peuvent pas encore prendre en compte les phénomènes des « gilets jaunes » qui ont conduit à une mobilisation des forces de sécurité sans précédent, en matière de maintien de l’ordre public, mais en mobilisant aussi d’importants effectifs de sécurité publique associés (traitement judiciaire des faits sur la voie publique, etc.) Les données publiées régulièrement par la Fondation allemande Hans-Böckler permettent d’offrir un premier éclairage :

Avec 118 jours en moyenne de grève pour 1.000 salariés, la France arriverait en tête loin devant l’Allemagne 88 jours et le Royaume-Uni (21 jours). L’importance des effectifs affectés au maintien de l’ordre serait dans ce cadre assez pertinent. Cependant d’autres classements existent[9] : L’institut syndical européen (ETUI) classe la France à 125 jours/1.000 salariés contre 96 pour l’Allemagne, 50 pour l’Espagne, 20 jours pour le Royaume-Uni. L’institut économique allemand de Cologne plaçant la France à 123 jours contre 118 pour le Danemark, 79 pour l’Allemagne, 59 jours pour l’Espagne, 32 jours pour l’Irlande.

Ces données permettent de montrer que, si la « gréviculture » française est globalement toujours la plus importante ou la seconde plus importante en Europe, en revanche on peut soupçonner fortement que c’est la « manière » de faire grève qui fait la différence. Le Danemark, qui parfois arrive juste derrière la France a une densité de forces de sécurité la plus faible du panel étudié. La grève à la française se caractérise par un encadrement policier important, des risques de violence souvent non nuls (notamment avec atteinte au mobilier urbain, et dégradation de biens privés, intervention de groupuscules de type Black-Bloc, etc.) On peut en conclure qu’une des raisons de l’importance du dispositif policier français pourrait donc s’expliquer par la nécessité d’une encadrement en matière de maintien de l’ordre conséquent (et une vraie expertise reconnue mondialement en la matière), spécifique, qui accroît significativement les effectifs par rapport aux autres pays d’Europe.


[3] En particulier son rapport The Military Balance 2019, dont les données agrégées sont accessibles https://en.wikipedia.org/wiki/List_of_countries_by_number_of_military_and_paramilitary_personnel

[6] https://www.ons.gov.uk/employmentandlabourmarket/peopleinwork/publicsectorpersonnel/bulletins/publicsectoremployment/december2019 on pourra aussi consulter le site du gouvernement, https://www.gov.uk/government/statistics/civil-service-statistics-2019 ainsi que le rapport de la House of Commons, Grahame Allen, Lukas Audickas, Police Service Strength, Briefing Paper, 4 mars 2020, https://commonslibrary.parliament.uk/research-briefings/sn00634/

[7] Voir en la matière, juin 2020, les données fournies par Eurostat, https://ec.europa.eu/eurostat/statistics-explained/index.php?title=Crime_statistics, qui sont légèrement différentes des données sur la densité pour 100.000 habitants disponibles https://appsso.eurostat.ec.europa.eu/nui/show.do?dataset=crim_off_cat&lang=en, voir également, mais avec un « décodage » assez diluant, https://www.francetvinfo.fr/societe/bruno-retailleau-a-t-il-raison-d-affirmer-que-la-france-a-le-plus-haut-taux-d-homicides-en-europe_4052647.html   

[8] Il n’existe pas de statistiques comparées disponibles sur les homicides involontaires.

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