Éducation et culture

Rémunération des enseignants : l’OCDE parle enfin de salaire « réel »

12 septembre 2019 • Manon Meistermann

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Si auparavant des doutes existaient sur la méthodologie de l’OCDE, le nouveau rapport Regard sur l’Education 2019 fait clairement la distinction entre salaire « réel » et salaire « statutaire » des enseignants. Une distinction bienvenue qui permet de dire clairement, qu’hormis les enseignants du primaire, les enseignants français sont mieux payés que la moyenne de l’OCDE : cela grâce à une complexe construction de primes, d’heures supplémentaires, de décharges et d’heures pondérées qui gravitent autour de l’indéboulonnable « statut » des enseignants.  

Le rapport de l’OCDE donne deux données à mettre en parallèle : le salaire moyen et réel des enseignants par niveau scolaire… et le salaire statutaire par niveau scolaire et par tranche d’ancienneté.

Le salaire statutaire : 12% de rémunération non prise en compte

Sur le salaire statutaire, ce que l’on constate c’est que si les salaires statuaires des enseignants français sont en dessous de la moyenne de l’OCDE et de l’Union européenne à 10 et 15 ans d’ancienneté (22% de moins), ils sont dans la moyenne en termes de salaire de départ et de salaire maximum de l’échelle salariale (à l’exception des enseignants en lycée légèrement en dessous). Jusqu’à présent, les syndicats se basaient sur ces données pour mettre en avant que les enseignants français étaient sous-payés par rapport à la moyenne de l’OCDE mais ce salaire statutaire ne rend pas compte de la réalité des rémunérations.

En effet, le salaire statutaire présenté ci-dessus ne représente que les heures d’enseignement statutaires (pour rappel, 15 heures pour un agrégé, 18 heures pour un certifié, 24 heures pour les professeurs des écoles) tout en incluant les décharges qui représentent tout de même 2,7% des heures d’enseignement (pour 1,4 milliard d’euros de dépense salariale) et les heures « pondérées » qui représentent 2,5% des heures d’enseignement (pour 1,8 milliard d’euros de dépense salariale). Les heures pondérées sont pour les enseignants du cycle terminal, par exemple, comptées comme 1 heure d’enseignement = 1,1 heure payée et décomptée dans le service statutaire.

Le salaire statutaire prend donc en compte, des heures d’enseignement non enseignées… tout en excluant les heures supplémentaires qui représentent 8,3% des heures d’enseignement (pour 4,2 milliards d’euros de dépense salariale). Notons que le chef d’établissement peut imposer 1 heure supplémentaire par semaine aux enseignants du second degré (cette heure est, elle, bien prise en compte dans les données de l’OCDE pour le collège et le lycée) mais, en moyenne, les enseignants du second degré effectuent entre 1,2 et 1,9 heure supplémentaire par semaine[1].

Ne sont pas, non plus, inclues dans le salaire statutaire, les diverses primes que peuvent toucher les enseignants : prime pour enseignement dans les zones REP ou REP+ (1 734 euros annuels pour l’indemnité REP et 4 646 euros annuels pour l’indemnité REP+), prime pour fonction de professeur principal (de 906 à 1 425 euros annuels selon le niveau[2]) ou encore la prime pour effectif pléthorique (1 250 euros annuels si plus de 6 heures d’enseignement hebdomadaire, avec plus de 35 élèves) par exemple.

Au final, le Bilan social des enseignants estime que 12% de la rémunération des enseignants sont composés de primes et d’indemnités non incluses dans le salaire statutaire : ce taux monte à 15,3% pour les titulaires du second degré public.

Le salaire réel : la France dans la moyenne supérieure… sauf pour le primaire

La réalité salariale des enseignants n’est donc pas rendue par le salaire statutaire… mais par le salaire réel : ici, l’OCDE ne présente pas les données sur l’ancienneté mais seulement un salaire moyen par niveau scolaire.

  • Les enseignants de primaire gagnent 39.426 $ pour une moyenne de l’OCDE à 40.580 $ et 39.864 $ pour l’Union européenne à 23. Ils gagnent donc 1.154 $ de moins que la moyenne de l’OCDE et 438 $ de plus que la moyenne de l’Union européenne à 23 ;
  • Au collège, les enseignants français gagnent 45.375 $ par an, en moyenne contre 42.553 $ pour l’OCDE et 42.212 $ pour l’Union européenne à 23. Ils gagnent donc, entre 2.822 et 3.163 $ de plus ;
  • Enfin, les enseignants en lycée, eux, gagnent 51.007 $ en moyenne par an, pour une moyenne de l’OCDE à 45.803 $ et à 45.534 $ pour l’Union européenne. Ils gagnent donc, entre 5.204 et 5.473 $ de plus.

Ainsi, à l’exception des enseignants du primaire, tous les enseignants gagnent plus que la moyenne de l’OCDE.

Impossible cependant de lier ce salaire « réel » au temps d’enseignement « réel » puisque le nombre d’heures d’enseignement annuelles présenté dans le rapport est… statutaire et compte donc les décharges et les heures pondérées… tout en excluant les heures supplémentaires. On peut néanmoins dire que :

  • Les enseignants du primaire présentent un nombre d’heures d’enseignement statutaires de 900 heures annuelles contre une moyenne de l’OCDE de 783 heures et 754 heures pour l’Union européenne à 23. Soit entre 117 et 146 heures annuelles de plus ;
  • Les enseignants en collège présentent un nombre d’heures d’enseignement statutaires de 684 heures annuelles contre une moyenne de l’OCDE à 709 heures et 673 heures pour l’Union européenne à 23. Soit entre 25 et 11 heures annuelles de plus ;
  • Les enseignants en lycée présentent, eux, un nombre d’heures d’enseignement statutaires de 684 heures annuelles contre une moyenne de l’OCDE à 607 heures et 643 heures pour l’Union européenne à 23. Soit entre 77 et 41 heures annuelles de plus.

Derrière le sacro-saint statut, la réalité

Qu’en conclure ? Que les enseignants du primaire français gagnent, à la fois, moins que la moyenne de l’OCDE et de l’Union européenne… tout en devant effectuer 3 à 4 heures d’enseignement hebdomadaires en plus. Dans le second degré, les enseignants français, eux, gagnent plus que la moyenne européenne pour des services statutaires relativement équivalents. Ce clivage entre le statut théorique et la réalité dans le second degré est permise grâce aux primes et aux heures supplémentaires. Un système qui bénéficie peu aux enseignants du premier degré qui n’effectuent presque pas d’heures supplémentaires : le recours aux heures supplémentaires annualisées n’y est pas autorisé et les heures supplémentaires ponctuelles sont peu utilisées (seulement 13,9 millions d’euros en 2015).

Ce clivage est d’ailleurs la conclusion la plus importante : le « statut » des enseignants cache la réalité de cette profession. Il ne rend pas compte de la réalité des salaires, ni du véritable temps d’enseignement. Ce statut maintient volontairement des zones d’ombre sur les heures pondérées et les décharges qui font perdre des heures d’enseignement payées mais pas exécutées devant les élèves. En face, on trouve un service obligatoire (15h, 18h, etc.) semblent être maintenus volontairement bas pour déclencher des heures supplémentaires, mieux rémunérées.

D’ailleurs le statut est de moins en moins représentatif puisque, d’après la Cour des comptes, 20% du corps enseignant est composé de contractuels. Un taux en augmentation.

Sous couvert d’unicité du corps enseignant, le statut des enseignants camoufle donc de véritables inégalités de traitement. Prenons l’effectif d’enseignants d’un lycée public, en moyenne, on y trouvera[3][4] :

  • 9% d’enseignants non titulaires (des contractuels) pour un salaire annuel moyen d’environ 19.000 euros ;
  • 12% d’agrégés avec un service statutaire de 15 heures par semaine, pour un salaire annuel moyen d’environ 42.000 euros ;
  • Et les 79% restant, des enseignants certifiés avec un service statutaire de 18 heures par semaine, touchant un salaire annuel moyen d’environ 30.100 euros.

Dans ce même lycée public, focalisons-nous maintenant sur 3 enseignants hommes[5] :

  • Le non titulaire aura, en moyenne, 17,4 heures d’enseignement par semaine ;
  • L’agrégé aura, en moyenne, 16,3 heures d’enseignement par semaine ;
  • Le certifié aura, en moyenne, 19,3 heures d’enseignement par semaine.

Sur le même niveau scolaire, sur la même matière et avec la même ancienneté, on peut donc trouver 3 catégories d’enseignants avec 3 grilles salariales différentes variant du simple au double, un temps d’enseignement variant de plus de 100 heures annuelles et cela, sans que leur capacité à gérer une classe ou leur pédagogie ne soient prises en compte : l’unique différence, c’est la validation d’un concours… de connaissances.

L’unique moyen de sortir de cette confusion sur le temps de travail et la rémunération des enseignants, ainsi que de ramener de l’égalité de traitement au sein du corps enseignant, est d’abandonner le statut de 1950… ou de le réformant en fond en comble. Il convient notamment d’abandonner la définition hebdomadaire pour en venir à une annualisation du service accompagné d’un moratoire sur les décharges, les heures pondérées et les heures supplémentaires. Une telle remise à plat, avec un meilleur suivi des heures enseignés et de leur rémunération, permettra une revalorisation du salaire des enseignants du primaire.


[1] Le Bilan social des enseignants ne donne pas de moyenne générale, mais seulement une moyenne d’heures supplémentaires par sexe et par établissement du second degré privé ou public : ainsi, les enseignants hommes du public donnent en moyenne 1,7 heure supplémentaire hebdomadaire, 1,2 pour les enseignantes femmes. Les enseignants hommes du privé donnent, eux, en moyenne 1,9 heure supplémentaire par semaine et 1,4 pour les enseignantes femmes.

[2] Pour cette mission supplémentaire, l’enseignant touche une indemnité de suivi et d’orientation des élèves de 1 245 euros annuels pour les niveaux 6e, 5e et 4e, de 1 425 euros annuels pour les niveaux 3e, 2nd et de 906 euros annuels pour les niveaux de 1ère et Terminale.

[4] Voir la publication de la DEPP, L’évolution du salaire des enseignants entre 2015 et 2016.

[5] Le Bilan social des enseignants ne donne pas de moyenne des « Heures rémunérées » : cette donnée n’est présentée que par sexe et dans le second degré.

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