Agriculture et énergie

Emissions de CO2 : peut-on concilier le défi des pays en développement et les ambitions européennes ?

13 septembre 2021 • Marie-Louise Casademont

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Depuis la COP21 de 2015, 175 pays ont pris des engagements sur l’évolution de leurs émissions de gaz à effet de serre (GES) même s’ils sont non contraignants (pas de sanction en cas de non respect). Ces engagements laissent tout de même planer une question : comment les pays en développement sont-ils en capacité de réduire ou stabiliser leurs émissions de CO2 tout en voulant poursuivre leur développement ? Cette question est d’un intérêt capital pour un pays comme la France, ou pour plus globalement l’Europe-27, qui s’engagent dès à présent pour une réduction drastique de ses émissions de GES à l’horizon 2050. Même si des indicateurs « émissions de GES par habitant ou par PIB » permettraient une forme d’égalité de tous les pays devant les efforts à faire pour réduire les émissions de GES et donc lutter « à armes égales » contre le réchauffement climatique, reste que les émissions de GES mondiales vont augmenter en volume, ne serait-ce qu’en fonction de la dynamique des populations. C’est pourquoi il est essentiel de déclencher un mouvement pour le développement d’actions nationales d’adaptation aux conséquences du dérèglement climatique, au moins aussi important que celui militant pour la réduction des émissions de GES. 

Pour un suivi fiable des émissions de GES mondiales

Nous noterons en préambule que le suivi des émissions de GES mondiales suppose que l’on mesure sérieusement ces émissions, de manière équivalente d’un pays à l’autre. A ce jour, 44 pays seulement fournissent des inventaires annuels selon la méthode déterminée par l’UNFCCC, initialement pour la mise en œuvre du Protocole de Kyoto par les pays développés.

Pour les pays en développement, des inventaires de GES établis « approximativement » selon cette méthode (approximativement dans la mesure où la collecte des données réelles est peu poussée et donne lieu à plus d’estimations dans les calculs) sont produits dans les communications nationales « épisodiques » rendues pour l’UNFCCC, épisodiques car non annuelles comme pour les pays développés. Il était question que des rapports d’inventaires soient produits tous les deux ans, mais ce n’est semble-t-il pas encore le cas…

Par conséquent, cela reste un objectif de pouvoir assurer un suivi sérieux des émissions de GES mondiales grâce à des inventaires généralisés et réguliers.

PIB vs. Consommation d’énergie vs. Emissions de CO2

Les habitants des pays en développement ont un besoin incontestable de croissance rapide, pour satisfaire au moins leurs besoins essentiels de santé, éducation, nourriture et confort. Historiquement, ce développement s’est accompagné d’une augmentation de la consommation d’énergie. Par ailleurs, les émissions de CO2 sont, quels que soient les pays, dues à 70-80% à leur consommation d’énergie. C’est pourquoi il est intéressant d’examiner la corrélation entre croissance (PIB/habitant) et consommation d’énergie par habitant. Cette corrélation permet de projeter que les émissions de CO2 par habitant croissent avec le développement.

Naturellement, le progrès technologique peut rendre ce lien "émissions de GES/développement" moins fort, à l’instar de ce qu’arrivent à réaliser les pays développés. Ainsi, les émissions de GES des pays en développement croissent, notamment du fait de la dynamique de leur population, atteignent ensuite un pic lorsque des technologies propres commencent à être utilisées, puis baissent ensuite comme dans les pays développés si ces technologies propres sont maintenues…

Une première conclusion à la question posée est que les émissions de GES mondiales vont croître inévitablement, du fait de la croissance des pays en développement, et que le suivi des émissions de GES mondiales doit s’apprécier aussi autrement qu’en volume : si l’on veut un développement propre, c’est grâce aux indicateurs "émissions de GES par habitant ou par PIB" que l’on peut apprécier l’évolution des émissions de GES mondiales.

Emissions de GES par habitant ou par PIB

L’UNFCCC demande que les inventaires de GES fassent apparaître les indicateurs d’émissions de GES annuelles par habitant et par PIB, dans la mesure où c'est avec de tels indicateurs que l’on peut comparer les pays entre eux et surveiller leur "développement propre". Nous noterons cependant que ces indicateurs n’apparaissent pas toujours, même dans les inventaires de GES de pays comme l’Allemagne, le Royaume Uni, le Danemark… !

Les pays développés ont l’obligation de réduire leurs émissions de GES en décarbonant leur économie, c’est une baisse souhaitée tant en volume qu’en volume par habitant ou par PIB : c’est ainsi que l’on peut apprécier que certains pays développés émettent unitairement beaucoup plus que d’autres pays développés. Pour les pays en développement, ce qui est important est qu’ils se développent à terme avec des émissions de GES par habitant ou par PIB raisonnables, au sens de suffisamment décarbonés. En pratique, leurs émissions croissent, atteignent un pic lorsque des technologies propres commencent à être utilisées, puis baissent ensuite comme dans les pays développés si ces technologies propres sont maintenues…

Regardons la situation en chiffres :

Du graphique ci-dessus pour les émissions de GES par habitant en 2012, outre que l’on voit sur les ordonnées du graphique le classement des régions du monde en émissions de CO2 par habitant, la surface colorée correspondant à chaque région du monde permet d’apprécier l’importance en volume des émissions de GES de cette région. Ce que l’on peut voir sous une autre forme pour les émissions de CO2 réduites à l’utilisation de l’énergie en 2014.

 

(source AIE https://www.iea.org/reports/co2-emissions-from-fuel-combustion-overview):

Cette vue permet de relativiser les objectifs de réduction des émissions de GES dans les diverses régions du globe : ainsi, d’après le graphique des émissions de GES par habitant, on voit que les émissions de GES par habitant de la Chine et de l’Europe-28 sont très voisines (environ 9 tCO2e/habitant) mais, avec ce graphique des émissions en volume, on comprend que réduire de 40% les émissions de CO2 à l’horizon 2050, comme c’est l’objectif drastique en France, ne représente rien au niveau mondial…

Du graphique sur les émissions de GES par PIB, on voit combien l’économie d’une région, la Chine, qui a par ailleurs le même taux d’émissions de GES par habitant que l’Europe-28, est en fait bien plus carbonée que celle de l’Europe-28.

On peut aussi visualiser comment une région en développement, qui a par ailleurs un taux d’émissions de GES par habitant faible, est en réalité un pays à l’économie très carbonée : c’est le cas de l’Afrique. Ce qui permet de penser que cette région aura un potentiel de réduction des émissions de GES si elle a accès à des « technologies propres » pour se développer. Pour ces pays, c’est une course entre l’augmentation du PIB (et donc l’augmentation des émissions de GES) et l’amélioration de l’efficacité énergétique (et donc la baisse des émissions de GES). Un cycle qui s’étend sur des décennies, au moins 50 ans. Pour aider les pays en développement dans cette course, la Banque Mondiale a annoncé récemment qu’elle ne financerait plus des projets énergétiques à base d’énergie fossiles dans les pays en développement… Gardons en tête cependant qu’en 2019, les énergies fossiles représentent 84,3% de l’énergie primaire consommée dans le monde1

Pour finir, on peut aussi visualiser combien l’économie d’une région, la Chine, qui a par ailleurs le même taux d’émissions de GES par habitant que l’Europe-28, est en fait bien plus carbonée (0,8 kgCO2e/US$) que celle de l’Europe-28 (0,3 kgCO2e/US$).

Chine, Maroc, deux exemples représentatifs pour l’évolution des GES

Les remarques du paragraphe qui précède sur la Chine, qui s’ajoutent à ce que l’on sait de sa démographie, impliquent de s’intéresser plus particulièrement à ce pays. Les émissions de la Chine, réduites à celles pour l’utilisation de l’énergie, sont dues pour une large part à la place du charbon dans sa production d’électricité. Même si la Chine continue à se développer, il existe donc un potentiel pour la Chine de réduction de ses émissions de GES grâce à l’augmentation du nucléaire et des énergies renouvelables dans sa production d’électricité. 

La quasi-totalité des projets nucléaires nouveaux se développent en Chine, mais pour autant pourra-t-elle abandonner le charbon ? Toute la question est de savoir à quels objectifs de réduction des émissions de CO2 s’engage vraiment la Chine au nom de l’Accord de Paris.

Selon sa « première contribution déterminée nationalement » (First NDC de septembre 2016), la Chine s’engage :

  • à atteindre son pic d’émissions de GES au plus tard en 2030 ;
  • à réduire ses émissions de GES par PIB de 60 à 65% entre 2005 et 2030 ;
  • à augmenter la part des énergies non fossiles de 20% entre 2005 et 2030 ;
  • à augmenter les puits de carbone forestiers.

Ces engagements sont sérieux, puisque si l’on reprend les données du graphique des émissions de GES par PIB (voir graphique ci dessus : Chine = 0,8 kgCO2e/US$2005 en 2012), réduire ces émissions de 60% semble vouloir dire ramener en 2030 ces émissions au niveau de celles de l’Europe-28 en 2012 (0,3 kgCO2e/US$2005). 

La Chine exprime aussi dans sa « first NDC » qu’en tant que « pays en développement responsable », elle compte sur le soutien financier et technologique des pays développés pour mener ses projets climat… En réflexion collatérale, toute la question reste de savoir si la Chine, qui s'étend économiquement en Afrique et qui envoie des fusées dans l’espace, est toujours un pays en développement… Force est de constater que l’Accord de Paris n’a pas encore contribué à éclaircir la limite à partir de laquelle un pays en développement devient un pays développé. Sachant qu’un pays en développement n’est pas naturellement prêt à reconnaître son passage en pays développé parce que cela lui coupe l’accès à des financements onusiens…

Examinons le cas du Maroc qui est souvent présenté comme un pays en développement dynamique et engagé dans la lutte contre le réchauffement climatique, comme il l’a montré en voulant organiser en 2016 la COP22 à Marrakech dans la suite de l’Accord de Paris. Dans sa « First NDC » de 2016, il s’est positionné de manière claire en assumant d’une part l’augmentation de ses émissions de GES à l’horizon 2030 du fait de son développement et d’autre part la réduction de ces émissions s’il a accès à des aides internationales pour se doter de « technologies propres » : 

  • L’augmentation des émissions de GES est présentée dans un scénario CNA « cours normal des affaires » (« business as usual ») ; une réduction de 17% en 2030 sur ce scénario est envisagée (avec puits de carbone) grâce à un engagement du pays sans conditions externes (« inconditionnel ») ;
  • Et une réduction de 42% en 2030 sur le scénario CNA est considérée comme accessible si le Maroc est aidé par des financements internationaux.

La contribution du Maroc s’avère très réaliste et représentative de la situation de tout pays en développement face à la réduction de ses émissions de GES. Reste à savoir si les pays développés ont la capacité, sans parler de la volonté, de pourvoir aux aides au développement permettant les réductions d’émissions de GES des pays en développement. Pour terminer cet examen du cas du Maroc, on remarquera que dans sa « First NDC », le Maroc a insisté sur la présentation de ses vulnérabilités au réchauffement climatique et donc sur la nécessité d’être aidé aussi dans ses actions d’adaptation.

Comment contenir les émissions de GES mondiales ?

En partant de l’exemple de ces deux pays, examinons comment l’augmentation des émissions de GES mondiale du fait du développement à venir des pays en développement pourrait être contenue. Partons de la comparaison mondiale des émissions de GES par habitant :

Cette comparaison permet de dire qu’il n’est pas facile de déterminer ce que doit être le « bon » taux d’émissions de GES par habitant qui pourrait être vu comme une cible pour les objectifs de réduction des émissions de GES de tous les pays. On pourrait peut-être dire que pointer que l’Europe-27 est particulièrement « vertueuse », et que la France l’est encore davantage au sein de l’Europe-27 avec un taux de 5 tCO2e/habitant en 2018.

D’où une réflexion collatérale au vu de ces résultats : ce « bon » positionnement de la France doit nous faire réfléchir sur la décroissance économique induite par les objectifs de réduction des émissions de GES qui sont visés pour 2050 en France (sachant aussi que l’Europe-27 est sans doute l'un des espaces qui calculent le mieux ses émissions de GES !) 

Conclusion

Pour les pays en développement, réduire ou stabiliser leurs émissions de CO2 tout en voulant croître fortement, constitue un défi considérable. Un pays en développement accroît en volume ses émissions de GES, mais a aussi la possibilité de réduire ses émissions de GES à terme s’il utilise des « technologies propres » pour son développement, c’est ce que l’Accord de Paris tente de mettre en œuvre.

Encore faut-il pour cela définir des valeurs « responsables » pour les indicateurs « émissions de GES par habitant ou par PIB » qui permettraient une forme d’égalité de tous les pays devant les efforts à faire pour réduire les émissions de GES et donc lutter « à armes égales » contre le réchauffement climatique. On pourrait envisager un troisième indicateur, les émissions de GES par habitant et par PIB pour une meilleure comparaison des pays entre eux. Mais tout l'enjeu reste de définir une valeur cible pour cet indicateur "responsable".

Reste que les émissions de GES mondiales vont augmenter en volume, ne serait-ce qu’en fonction de la dynamique des populations, et qu’il est probable que l’on ne pourra contenir la hausse de la température planétaire permettant d’éviter les plus grandes conséquences du réchauffement climatique.

C’est pourquoi il est essentiel de déclencher un mouvement pour le développement d’actions nationales d’adaptation au moins aussi important que celui militant pour la réduction des émissions de GES. Certains pays en développement, déjà victimes du réchauffement climatique, militent au sein de l’Accord de Paris pour cela. Rappelons que les actions d’adaptation sont celles qui permettent de se prémunir des effets sur la vie quotidienne et économique du réchauffement climatique : élévation du niveau de la mer, augmentation de la température, fréquence des épisodes climatiques extrêmes, …

Annexes :

Origine des émissions de CO2 dans les grandes régions du monde :

Comparaison Chine France : on peut noter la très faible part des émissions en France consacrées à la production d'électricité, comparée aux autres régions du monde. En revanche, la part des émissions dûes à l'industrie et la construction sont près de deux fois plus importantes en Chine. En France, les émissions sont majoritairement dues aux transports.

Emissions de GES projetées par le Maroc sur la période 2010-2030

On donne ci-après l’image de l’augmentation des émissions de GES projetée par le Maroc en développement sur la période 2010-2030.

On constate que dans le meilleur des cas (scénario conditionnel avec puits de carbone), les émissions de GES arrivent à être stabilisées : 98,9 MtC02e en 2030 contre 93,9 MtCO2e en 2010. Dans le scénario inconditionnel correspondant aux capacités propres du Maroc, les émissions de GES croissent de 50% (de 93,9 MtCO2e en 2010 à 141,4 MtCO2e en 2030).

Notons les émissions de GES par habitant en 2010 du Maroc : 2,92 tCO2e/habitant, pour une population de 32,18 millions d’habitants2. Et en 2030, dans le scénario inconditionnel 3,59 tCO2e/habitant et dans le scénario conditionnel 2,51 tCO2e/habitant, pour une population de 39,33 millions d’habitants3. Pour les émissions de GES par PIB, selon la Banque Mondiale, le PIB marocain était de 93,217 milliards US$courants, soit un taux de 1,0 kgCO2e/PIB4 du même ordre de grandeur que celui de l’Afrique en 2012.

 

 

 

Commentaires

  • Par LeChat • Posté le 17/09/2021 à 16:29 depuis 15000 ans , la Terre se rechauffe, les mers ont monté de plus de 100M. quelle est la part u CO2 dans ce rechauffement. Le CO2 est le carburant de la biodiversité , grace a la photosynthèse. Pourquoi le pourchasser? Veut-on stopper la vegetation, et donc toute la vie? Plus que le CO2, il faut combattre les poussières, la vapeur d'eau (plusieurs centaines de fois plus puissante que le CO2 comme intercepteur IR), la diminution de l'intensité du champ magnétique, notre parapluie contre les rayonnements, etc...Que pensez vous de l'article de l'IPGP? (Pascal Richet). A-t-on raison de f.. en l'air notre industrie?

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