Fonction publique et administration

De grands corps malades

30 juin 2007 • Philippe François

fonctionpublique_administration.jpg

Entrer à Polytechnique puis accéder au Corps des Ingénieurs des Ponts et Chaussées est le rêve de nombreux étudiants et étudiantes en classes préparatoires. La capacité de travail, le niveau scientifique, la culture générale et, presque toujours, la qualité humaine de ces juste diplômés sont excellents. Qu'en fait la machine de l'Etat ?

L'expression "Ponts et Chaussées" sonne un peu démodé mais traduit bien les origines de ce corps. La vocation de ses ingénieurs est définie par décret : "Les Ingénieurs des Ponts et Chaussées (IPC) participent à la conception, et à la définition des programmes et projets relatifs à la connaissance, à l'équipement, à l'environnement et à l'aménagement des territoires et des réseaux de transport ...". De peur de se voir refuser l'accès à des postes prestigieux, l'énumération se termine prudemment par "Ils assurent toute autre mission de nature scientifique, technique et administrative, économique ou sociale qui peut leur être confiée par tout ministre". Cette définition confirme qu'il s'agit en réalité d'ingénieurs généralistes, et prétendre que leur Corps doit être très fermé parce que très spécialisé n'a plus aucun fondement. En 2002, une réforme a fusionné le corps d'origine des Ponts et Chaussées avec ceux de l'Aviation Civile, de Météo France et de l'Institut Géographique National sans créer, malgré l'éloignement de ces spécialités, de problèmes autres que psychologiques. Il est question maintenant d'agrandir le cercle aux ingénieurs des eaux et forêts.

En pratique, le rôle de ces ingénieurs dans l'Etat est de moins en moins facile à cerner avec les privatisations, les délégations et la régionalisation. La construction du viaduc de Millau par exemple constitue un exploit remarquable. Mais le cabinet d'architectes était anglais, le constructeur et propriétaire exploitant est l'entreprise privée Eiffage et les certifications de qualité sont effectuées par des entreprises privées comme Veritas. Le partage des tâches est aussi complexe pour la construction des lignes de chemins de fer dirigée par RFF, des autoroutes privatisées ou des ports. Et quand le toit de l'aérogare de Roissy s'est effondré, on a évoqué la responsabilité de l'architecte des aéroports et celle des entreprises de construction, mais jamais celle des Ingénieurs Généraux des Ponts et Chaussées.

Combien

En 2005, le Corps compte 1 856 membres dont 1 294 sont en activité dans la sphère publique, les 572 autres étant en disponibilité, détachement, hors cadre ou divers. Rapportés aux 75 000 fonctionnaires en activité au ministère, cela fait un ingénieur du Corps des Ponts pour 58 salariés, et un Ingénieur Général pour 219 salariés, des ratios élevés sachant que de nombreux autres "cadres" issus d'autres filières travaillent aussi dans ce ministère.

Chaque année une soixantaine de nouveaux fonctionnaires dont une majorité de Polytechniciens sont recrutés dans le Corps. Pour les recrutements externes universitaires, le nombre de postes ouverts aux étudiants issus des Ecoles Normales Supérieures, Ingénieurs et Doctorats est limité à 6 par an, sans doute pour entretenir un fort esprit de corps. Une partie du recrutement provient aussi de la promotion interne.

Carrière

Les 4 entités entre lesquelles circulent maintenant les Ingénieurs des Ponts (Equipement, IGN, Météo, Aviation Civile) sont appelées leurs "maisons d'emploi", un terme curieux pour des cadres supérieurs évoquant plus le refuge que le grand large. Les statistiques officielles montrent que les promotions sont faites suivant des règles complexes de quota et de durées moyennes mais en pratique, largement à l'ancienneté. L'âge moyen des Ingénieurs Généraux est par exemple de 57,8 ans. Les textes décrivant les règles de promotions aux grades d'Ingénieurs en Chef ou d'Ingénieurs Généraux tiennent compte de l'ancienneté, des notes et du parcours, mais en aucun cas des besoins dans le grade de ces nouveaux promus. C'est ce qui explique comment une telle accumulation en Ingénieurs Généraux a pu se produire. Avec le recul de l'âge de départ à la retraite des fonctionnaires, le problème va empirer. Il y a un siècle, pour des promotions annuelles environ deux fois moins nombreuses, il n'y avait qu'une douzaine d'Ingénieurs Généraux.




Les 75 000 fonctionnaires du Ministère de l'Equipement sont gérés par une direction centralisée, la Direction Générale du Personnel et de l'Administration (DGPA), comme ils le seraient dans toute grande entreprise où une certaine cohérence est inévitable dans la gestion des ressources humaines.

Moins de places, plus d'IPC

"Avec la fin de la reconstruction, les postes de direction au ministère se sont faits plus rares. Dans le même temps les entreprises publiques, débouchés logiques pour les IPC, disparaissent au fil des privatisations, et les collectivités locales (ndlr : auxquelles la majorité des équipements ont été transférés) utilisent pour leur recrutement de haut niveau de plus en plus de chasseurs de têtes".

Vice-Président du Conseil des Ponts et Chaussées cité par Les Echos.


De plus en plus parisiens

"Traditionnellement implanté sur l'ensemble du territoire national, le Corps s'est fortement recentré dernièrement sur la capitale, au point que ses ressortissants sont désormais plus nombreux dans les services centraux de l'Etat que dans ses services déconcentrés".

Ce qui est tout à fait particulier dans ce ministère, c'est que si 73 706 salariés sont effectivement gérés par la DGPA, 1294 cas particuliers, les ingénieurs du Corps des Ponts, sont gérés aussi par le Comité Permanent du Conseil Général des Ponts et Chaussées et par le Secrétaire Général du Ministère, et surveillés par une cellule spéciale, la Commission Administrative Paritaire des Ingénieurs des Ponts et Chaussées (CAP). Un syndicat siège au CAP : celui des anciens élèves des Ponts et Chaussées. Gérer soigneusement ses cadres à haut potentiel est vital pour toute entreprise, mais on imagine mal chez Renault ou L'Oréal, une cellule suivant les salariés issus de Polytechnique, une autre ceux de Supélec et une troisième ceux de HEC. Si chacun de ces lobby s'efforçait de placer ses poulains aux meilleures places et de s'assurer qu'ils bénéficient du meilleur quota de promotions possible, on imagine le désordre qui règnerait. C'est ce qui se passe au ministère de l'équipement.Corps, les nouveaux s'engagent à rester au moins 8 ans dans l'administration. Malgré cette contrainte, les grandes entreprises du secteur privé sont très demandeuses de la compétence technique des jeunes IPC du ministère de l'équipement et les départs sont heureusement nombreux : 26% des IPC travaillent en entreprise. Les IPC de l'IGN, Météo France et Aviation Civile étant plus étroitement spécialisés sont moins recherchés et contribuent à embouteiller la pyramide des âges du Corps des Ponts.

La très grande majorité de ces Ingénieurs n'ont absolument pas besoin d'être protégés de la concurrence des autres ingénieurs, ni des titulaires de doctorats, des diplômés type
MBA, ou cadres sortis du rang pour réussir. Le maternage actuel est injuste, démotivant pour les autres cadres, et humiliant pour les IPC. Il est simple d'exiger que les ministères embauchent uniquement les ingénieurs dont ils ont besoin et arrêtent de "percevoir" leur quota annuel d'IPC.

Fusionner les corps des Mines et des Ponts

La rivalité entre le corps des Mines et le corps des Ponts a fait capoter en 2005 un projet de fusion de ces deux Grandes Ecoles pourtant bien nécessaire pour améliorer leur reconnaissance internationale. Dans le classement de l'Université de Shangaï, l'Ecole des Mines est classée 310e ; celle des Ponts ne figure pas parmi les 500 premières. Aucune des deux ne figure dans les 100 premières européennes. Une mesure simple et urgente : fusionner ces deux corps.

Fermer

Newsletter

Inscrivez-vous à la lettre d'information hebdomadaire de la Fondation iFRAP.

Recevez chaque semaine notre lettre d'information pour vous tenir au courant de l'activité et des travaux de la Fondation iFRAP.