Éducation et culture

Quelle sécurité pour les établissements scolaires ?

14 novembre 2018 • Manon Meistermann

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La rentrée des vacances de la Toussaint aura été marquée par une grève très médiatique au lycée Maurice-Utrillo de Stains en Seine-Saint-Denis où une partie de l’équipe pédagogique proteste contre la création d’un poste de proviseur adjoint à la sécurité. Sa spécificité : ce nouvel adjoint est un officier de Gendarmerie détaché de son corps pour 3 ans.

Une agitation et une crispation sur les sujets éducatifs qui se confirment avec, cette semaine, une grève réunissant tous les syndicats de l’Education nationale (une première depuis 2011) contre les 1.800 suppressions de postes prévues dans le budget 2019 et la volonté affichée du gouvernement de transformer le statut de directeur d'école pour l'aligner sur les compétences des directeurs de collèges.   

Pour comprendre la volonté du rectorat avec cette nomination d’un adjoint à la sécurité pour le lycée Maurice-Utrillo, il faut revenir en début d’année 2018 où le lycée, plutôt connu pour de bons résultats (82% de réussite au bac), a vécu des épisodes violents avec plusieurs agressions entre élèves sur le parvis de l’établissement (coups de marteau, de machettes et règlements de comptes).

Pour répondre à ces violences, la commune a réuni un conseil local de sécurité et de prévention de la délinquance et de la radicalisation (CLSPDR) avec les acteurs locaux, et les patrouilles de polices autour de l’établissement ont été renforcées.

En parallèle, la Région Ile de France, compétente pour ce qui touche au fonctionnement matériel du lycée, réfléchissait à la mise en place de grilles autour du parvis et à l’installation de caméras de surveillance. Cela alors que 130 000 euros ont déjà été dépensés pour sécuriser le lycée avec notamment le changement du portail et des 12 portes extérieures, et l’installation de 3 nouvelles caméras de surveillance.  

C’est finalement le rectorat de l’académie de Créteil qui proposera, pour la rentrée 2018 mais avec une entrée en poste le 5 novembre dernier, de nommer un adjoint « dont le passé professionnel en matière de sécurité soit une plus-value ». Le choix s’est porté sur un militaire de la Gendarmerie nationale, chef d’escadron, placé en position de détachement pour 3 ans. Ses missions ? Le rectorat explique que « 50% de son temps sera consacré à des missions classiques de proviseur adjoint, l’autre moitié sera dédiée au travail en partenariat avec tous les acteurs de la sécurité : police nationale, police municipale, justice ».

Un blocage idéologique

Cette nomination ne passe pas auprès d’une partie de l’équipe pédagogique qui, dans une tribune très politisée sur le site Bondy Blog (signée par « les personnels militants du lycée »), a appelé à la grève pour protester contre une volonté « commune du ministère de l’Education nationale et de l’Intérieur de vouloir remplacer les enseignants par des policiers » et « contre l’infiltration d’une force armée, contre la répression des élèves, leur surveillance, leur signalement et leur redressement ». La tribune conclut avec des propos graves, s’agissant de fonctionnaires de l’Etat, où le personnel explique : « Nous ne reconnaissons pas l’autorité de ce nouveau proviseur adjoint comme nous ne reconnaitrons jamais, dans l’enceintre d’une école, l’autorité d’un gendarme sur un enseignant, sur un CPE, sur un assistant d’éducation ou sur un élève ».

Cette grève a été reconduite et dans plusieurs communiqués, le personnel militant réaffirme que d’après eux « un personnel recruté pour ses compétences sécuritaires (30 ans d’expérience dans la gendarmerie) n’a pas sa place dans un milieu scolaire ». Une position réaffirmée par une enseignante militante de l’établissement qui expliquait à RTL que cet adjoint ne pourrait pas être apte à s’occuper des fonctions traditionnelles de son poste puisqu’il « n’a aucune compétence dans ce domaine ».

Ces arguments très marqués idéologiquement et politiquement soulèvent quelques remarques :

L’autorité d’un gendarme ou d’un fonctionnaire des forces de l’ordre est la même sur tout le territoire et ne s’arrête pas aux portes des établissements scolaires. D’ailleurs, les agents de police interviennent déjà couramment dans les écoles comme le rappelle dans « l’Opinion », Phillipe Vincent, proviseur à Marseille et secrétaire général du syndicat national des personnels de direction de l’éducation nationale (SNPDEN-UNSA) : « dans le lycée ou à ses abords, c’est au chef d’établissement d’alerter les forces de l’ordre. […] Je fais appel à eux deux à trois fois par an dans mon établissement ».

Également, ce nouveau proviseur n’a plus les fonctions d’un gendarme de par sa mise en détachement. Il est recruté pour ses connaissances en matière de sécurité et pour exercer les fonctions traditionnelles de proviseur adjoint, fonctions pour lesquelles il suivra une formation en alternance pendant 2 ans. Sa nomination est, d’ailleurs, tout à fait réglementaire. Si les fonctions de directions sont réservées aux titulaires de la fonction publique, il existe 3 voies possibles de nomination :

  • L’obtention du concours ouvert aux candidats âgés au maximum de cinquante ans et justifiant de cinq années de services effectifs en qualité de titulaire dans un corps de catégorie A
  • Inscription sur liste d'aptitude.
  • Détachement dans le corps de personnel de direction. Une option réservée aux :
    • Fonctionnaires de catégorie A, justifiant de dix années de services effectifs dans cette catégorie et appartenant à un corps relevant de l'Education nationale.
    • Aux autres fonctionnaires et militaires justifiant de dix années de services effectifs en catégorie A, de l'État, des collectivités territoriales et des établissements publics qui en dépendent, ainsi que les magistrats.

Enfin, il ne s’agit pas de la première nomination de ce type. L’année dernière « deux fonctionnaires du ministère de la Défense ont été détachés de leur administration pour intégrer la direction d’établissements scolaires et cela n’a fait aucun bruit ». Il semble donc que cet appel à la grève puisse être motivée par les récentes déclarations du gouvernement, où Christophe Castaner, Jean Michel Blanquer et Emmanuel Macron se sont déclarés favorables à l’entrée de personnels de police dans les écoles connaissant de manière récurrente des problèmes de sécurité.

La question de la sécurité à l’école 

Fin octobre, Jean Michel Blanquer (Education nationale), Laurent Nunez (secrétaire d’Etat à l’Intérieur) et Nicole Belloubet (Justice) ont tenu un comité stratégique sur l’Education nationale, en réponse au mouvement #Pasdevague où les enseignants ont dénoncé le manque de soutien de leur hiérarchie, notamment sur les questions de violence dans les classes. De ce comité a émergé l’idée de faciliter la présence de la police dans les établissements avec 2 cas de figures distincts : l’un sous la forme de « permanence » dans les établissements qui le souhaitent et l’autre avec une présence sur des périodes de tensions.

Le 15 décembre prochain, Jean Michel Blanquer doit présenter son plan d’actions pour lutter contre les violences à l’école dont les principales mesures seraient :

  • La tenue d’un registre des incidents dans le second degré afin d’alerter les hiérarchies des établissements,
  • L’obligation pour la hiérarchie d’accompagner chaque enseignant au commissariat en cas de dépôt de plainte,
  • La simplification des conseils de discipline,
  • Le renforcement des sanctions de responsabilisation, comme repeindre un mur tagué (ce type de sanction ne représente qu’un pour cent actuellement),
  • La mise en place de période probatoire pour les élèves exclus avec un rdv quotidien avec un membre de la hiérarchie,
  • Faciliter la présence policière dans les établissements.  

Des mesures qui tendent à mettre en place une veille sur les incidents et à renforcer les sanctions et leurs effectivités, ce qui est une bonne chose… mais les pistes sur la présence policière ne sont pas sans rappeler l’expérience non concluante de 2006 où avait été déjà expérimenté la présence d’un « policier référent » dans 53 établissements prioritaires des Hauts-de-Seine. Au final, il était apparu que les conflits se déplaçaient sur les heures où les policiers n’étaient pas présents. Il semble donc qu’une présence policière plus importante, si elle ne présente rien d’illégal, ni de choquant, ne représente en rien une solution miracle.

Il est d’ailleurs étonnant de constater que le plan ministériel ne fasse pas mention d’un renforcement des équipes mobiles de sécurité des académies : ces dernières, créées sous Xavier Darcos en 2008 sont déjà souvent dirigées par des membres actifs ou retraités des forces de l’ordre.

Egalement, la formation initiale et surtout la formation continue des enseignants et personnels d’éducation (CPE, AED) en matière de prévention et de gestion de la violence scolaire est plus que lacunaire et n’est jamais envisagée sous un angle interministériel : avec des formations communes aux personnels de la police, de la Gendarmerie, pénitentiaire, éducateurs de la PJJ, par exemple.

Une alternative serait aussi le renforcement des médiateurs. Certaines communes ont déjà recouru à ces médiateurs, qui sont des employés des municipalités et qui sont chargés de se rendre dans les foyers des élèves à problèmes ou décrocheurs. Le lycée Maurice-Utrillo en avait d’ailleurs un jusqu’en 2014. Une telle alternative demande une grande concertation entre les directeurs des collèges et des lycées avec les maires… alors que ces établissements dépendent des départements et des régions selon la très questionnable logique école/commune, collège/département, lycée/région, enseignants/Etat. Dans les difficultés que rencontrent l’Education nationale sur la sécurité, il ne faut pas oublier cette problématique répartition des compétences : sur le cas du lycée Maurice-Utrillo, lors des violences sur le parvis, c’est à la police nationale d’assurer la sécurité, alors que les murs et les installations de sécurité de l’établissement sont, eux, de compétence régionale et tandis que le ministère nomme la hiérarchie. Simplifier cette répartition et donner la responsabilité de tous les établissements scolaires de leur zone aux communes serait un bon début.

Également, parmi les solutions qui fonctionnent contre l’insécurité et les troubles dans les établissements scolaires est souvent rappelée la stabilité de l’équipe pédagogique. Il semble d’ailleurs que le lycée Maurice-Utrillo souffre d’une certaine instabilité des équipes puisque 2 postes de CPE et des postes d’enseignants (science économique et sociale, mathématiques, anglais, etc) sont actuellement non pourvus.Un problème récurrent dans l’Education nationale où le « turnover » est important et il l’est d’autant plus dans les établissements prioritaires. Les titulaires du 1er degré affichent un taux de mobilité de 18,9%, ceux du 2nd degré 9,3%... mais les enseignants stagiaires qui sont le plus souvent envoyés dans les établissements difficiles affichent des taux de mobilité de 96,9% (1er degré) et de 91,7% (2nd degré). En cause ? La logique du concours et le management centralisé des Académies, services déconcentrés de l’Etat qui sont chargés de « distribuer » les enseignants dans les établissements.

Pour stabiliser les équipes, un moyen efficace serait de mettre fin à cette gestion « aux tableaux Excel », qui parfois affectent les jeunes enseignants la veille de la rentrée scolaire, et de donner aux directeurs d’établissements les vraies compétences d’un manager : soit une capacité de recrutement sur entretien, de licenciement et une part d’influence dans les rémunérations ou les primes. Cette idée rejoint la démarche du rectorat avec la nomination d’un adjoint, gendarme en détachement, pour répondre à des problèmes de sécurité. Une logique qui devrait être élargie au reste des fonctions dirigeantes avec le recrutement des profils plus divers et ciblés sur des problématiques comme celle du management des équipes. C’est ce qui se pratique déjà dans l’enseignement privé sous contrat et hors contrat.

Renforcer le pouvoir des directeurs d'écoles sera l'une des mesure de la prochaine loi Education, qui devrait être présenté en 2019. Le gouvernement vient, en effet, d'annoncer son intention de rapprocher le statut de directeur d'école de celui du chef d'établissement du second degré et de rapprocher les établissements du  premier et du second degrés avec des regroupements d'établissements. 

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