Éducation et culture

Emmanuel Swartzenberg

Le déclin de la presse quotidienne française

Spéciale dernière. Qui veut la mort de la presse quotidienne française ?

30 novembre 2007 • Guillaume Dumant

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Les livres sur la presse sont nombreux. Récits de reportages, révélation sur des secrets médiatiques ou encore ethnocentrisme exacerbé d'un journaliste égocentrique, peu apportent d'explications claires et sans ambiguïté sur le déclin de la presse. Journaliste économique, Emmanuel Swartzenberg est un spécialiste des médias français. Dans « Spéciale Dernière », publié aux éditions Calmann-Levy [1], le journaliste analyse la crise que traverse la presse quotidienne nationale. Selon lui, le plus grand mal français serait les avantages exorbitants accordés au Syndicat du Livre au sortir de la seconde guerre mondiale. Petit à petit, ces avantages entérinent la perte de souveraineté des éditeurs, la paupérisation des rédactions ainsi que la mystification comme méthode de communication de l'ensemble de la profession. Le livre, au titre noir, veut provoquer une réaction salutaire. A travers des exemples, l'auteur dévoile la terrible réalité d'une profession qui se meurt.

Guillaume Dumant : Quelle est la véritable plaie de la presse en France ?

Emmanuel Swartzenberg : C'est le comportement des éditeurs face aux problèmes qu'ils doivent surmonter. Il y a une série de questions qu'ils doivent résoudre : édition, impression, gestion, audiences etc… La place consacrée au syndicat du Livre est trop importante. Certaines situations sont scandaleuses : les ouvriers du Livre sont 3 ou 4 fois plus de salariés qu'aux USA pour des postes équivalents ! En plus les coûts sont trop importants. Il faut savoir que le coût d'impression d'un journal c'est 40 % du prix. La distribution c'est la même somme et 10 % est pour l'achat du papier. Reste 10 % qui sont là pour payer les locaux, une rédaction avec tous les frais que ça engage, les frais de reportages etc... Sans apport publicitaire la viabilité d'un quotidien est impossible. Tous les quotidiens sont déficitaires, aucun ne se porte bien.

GB : Mais ce n'est pas ce problème qui cause une baisse des ventes ?

ES : Si car à partir du moment ou un quotidien consacre d'énormes dépenses dans les coûts il en reste moins pour investir dans les rédactions et les pages. Comparez les hebdos français aux européens, ils ont moins de pages et les dossiers sont moins bien traités. Du coup le contenu devient faible.

GB : La situation déficitaire est-elle à la source du manque d'indépendance de la presse ?

ES : Oui, il est clair que le sous financement conduit la presse d'être dépendante de groupes financiers. C'est pourquoi la situation française est si atypique. Le coût de cette industrie est la traduction d'une volonté. Les politiques et les éditeurs s'accommodent d'un système pervers et efficace. C'est mieux comme ça car le pouvoir politique exerce plus facilement une tutelle. Le groupe Amaury est le seul qui soit indépendant.

GB : Pourquoi rien ne bouge ?

ES : La presse donne l'impression de se contenter de la situation actuelle et de vouloir s'adapter lentement plutôt que de prendre des mesures radicales et difficiles. Il y a deux raisons. Tous les éditeurs considèrent qu'un marché compliqué et cher est la meilleure protection face aux concurrents Français et étrangers. Le dernier exemple en date est celui du Bild. La venue de ce journal allait menacer le Parisien et d'autres journaux populaires. Mais la difficulté et le coût extrêmement cher d'une implantation a dissuadé les instigateurs du projet. L'autre raison est que les politiques de gauche comme de droite se sont accommodés d'un système qui maintient la presse sous une ligne de flottaison.

GB : Pourquoi personne depuis 1975 n'a osé affronter le syndicat du Livre ?

ES : Le groupe Amaury a perdu 300.000 lecteurs suite à cette crise en 1975. Les coûts sociaux ont été tellement lourds pour leur lectorat que personne n'ose mener un nouveau combat. En plus les autres éditeurs ont dû supporter la charge financière de la résolution du conflit. Il ne s'en trouve aucun aujourd'hui pour relancer ce bras de fer. Pour mémoire les ouvriers avec qui Amaury s'est séparé ont tous été repris par les NMPP (Nouvelles Messageries de la Presse Parisienne).

GB : Un des problèmes de la presse n'est-il pas sa connivence avec le pouvoir ?

ES : C'est un problème profond qui concerne la société française. Depuis leur création les journaux français sont suspectés car c'était le cas à leur origine d'être de collusion avec le pouvoir. Ils relayaient l'information officielle. M Foucault avait considéré que la presse était le lieu du pouvoir des institutions. Cette perception de la presse et du monde de la communication conduit le public à penser que la liberté d'expression et la qualité d'expression est plus forte du coté de l'information que des médias. C'est une donnée de base qui est enfouie dans la tête des gens.

GB : Et le pouvoir en place ne veut-il pas faire changer les choses ?

ES : Vous savez au moment où on parle suppression des régimes spéciaux, celui de la presse continue de survivre. Les ouvriers du Livre peuvent prendre leur retraite à 50 ans grâce à un plan social fait par le gouvernement, il y a un mois. Il est pris en charge à 54 % par l'entreprise de presse, le reste par l'Etat. Si le gouvernement de François Fillon ne prend pas les mesures qui s'imposent, il aura à répondre dans trois ans de la défaillance des quotidiens français et des atteintes portées au pluralisme. Compte tenu de la chute publicitaire et de la baisse des ventes il n'y aura plus que deux quotidiens.

GB : Y a t-il un traitement de faveur envers les entreprises publiques de la presse dû aux budgets publicitaires ?

ES : Non il n'y a pas de traitement de faveur. Il est clair qu'il est difficile d'avoir un traitement défavorable vis-à-vis des entreprises publiques. Regardez le Financial Times ou le Wall Street Journal ils sont beaucoup plus agressifs. C'est peut être parce qu'ils sont plus indépendants et qu'ils ont le temps d'enquêter. Il y a aussi une presse économique moins développée en France qu'en Grande Bretagne. Ici c'est une presse politique plus élaborée, c'est une pratique culturelle.

GB : Vous ne croyez pas en l'avenir ?

ES : Non ! Depuis 1973, date de création de Libération, aucun nouveau quotidien français n'a réussi à s'installer. Aujourd'hui la situation est grave, Libération va y passer, la Tribune c'est presque fait. La France est quand même à la 32ème place mondiale de lecture des quotidiens. C'est le dernier des pays occidentaux !

GB : Le titre de votre Livre « Spéciale dernière » est très sombre…

ES : Evoquer un avenir sombre peut déclencher une réaction salutaire. Nous sommes le premier pays occidental qui verra ses quotidiens disparaître. C'est une sonnette d'alarme !

[1] Schwartzenberg, E. Spéciale Dernière, Qui veut la mort de la presse quotidienne française ? Calmann-Lévy. 2007.

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