Éducation et culture

Jean-Robert Pitte - Ancien Président de l'université Paris-Sorbonne

Enseignants-chercheurs : « L'évaluation n'est pas dans la culture française, hélas »

17 février 2009 • Agnès Verdier-Molinié

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Agrégé de géographie et docteur ès-Lettres, Jean-Robert Pitte a été président de l'Université de Paris-Sorbonne entre 2003-2008 et Président de Paris-Sorbonne Abu Dhabi entre 2006-2008.

Auteur de l'ouvrage Jeunes, on vous ment ! Reconstruire l'université édité chez Fayard en 2006, Jean-Robert Pitte est membre de l'Académie des sciences morales et politiques, vice-Président de la Société de Géographie et Président de la Mission pour le Patrimoine alimentaire français.

Agnès Verdier-Molinié : Estimez-vous que les méthodes actuelles d'évaluation des enseignants-chercheurs sont satisfaisantes ?

Jean-Robert Pitte : Non, elles sont peu satisfaisantes, car l'évaluation n'est pas dans la culture française, hélas. Personne ne se remet en cause soi-même et donc ne s'autoévalue. Les Conseils scientifiques des universités, CNU, AERES, comités nationaux du CNRS, etc. laissent beaucoup à désirer du fait des petits arrangements entre amis et règlements de comptes qui tiennent trop souvent lieu d'évaluation réelle. Par ailleurs, les Français ne se soumettent pas assez au regard des étrangers.

AVM : Comment sont-ils évalués concrètement ?

JRP : Par les organismes que j'évoque ci-dessus, mais ils ne le sont réellement qu'à l'occasion de demandes de promotions.

AVM : En quoi la réforme du décret de 1984 qui déchaîne la colère des enseignants-chercheurs répond-t-elle, selon vous, à la nécessaire évolution de l'enseignement et de la recherche à l'université ?

JRP : Parce que chacun doit donner le meilleur de lui-même et, par conséquent, accepter le regard d'autrui, de sa hiérarchie en particulier, sur sa manière de servir. Que le Président d'une université se préoccupe du meilleur usage possible des forces vives de son université me semble le bon sens même. On l'attend de n'importe quel fonctionnaire responsable d'un service, pourquoi pas dans l'enseignement supérieur universitaire ?

AVM : Comment l'évaluation des enseignants-chercheurs étrangers se passe-t-elle chez nos voisins européens ?

JRP : De manière beaucoup plus systématique, précise et objective au nord de l'Europe, à la manière américaine ou d'Extrême-Orient, comme en France au sud de l'Europe qui ne possède pas les meilleures universités du monde…

AVM : Quelles sont les garanties envisageables pour éviter l'arbitraire que d'aucuns annoncent comme inévitable avec une évaluation placée, en dernière responsabilité, au niveau du président d'Université ?

JRP : L'existence de conseils d'UFR, de facultés et de doyens, de conseils scientifiques et d'administration en formation restreinte aux enseignants, sans oublier les étudiants qui sont censés dans le système européen LMD évaluer les enseignements qu'ils suivent. Aucun président ne peut décider seul de l'évaluation et des promotions de ses collègues. Le CNU doit aussi dire son mot.

AVM : En quoi la concurrence entre les professeurs et les universités serait-elle bénéfique selon vous ?

JRP : Pour stimuler un secteur de notre enseignement supérieur qui vit un peu trop facilement sur sa bonne conscience, ses certitudes, la haute idée qu'il a de lui-même. Nous devons davantage réfléchir à notre utilité réelle en matière de création du savoir, de transmission, de valorisation et, bien sûr, d'insertion professionnelle de nos étudiants diplômés.

Commentaires

  • Par JRBig • Posté le 20/02/2009 à 12:42 Ce que vous présentez comme des évaluations sont en fait des actions professionnelles tout à fait normales et indispensables à l'exercice de votre profession. Vous préparez des dossiers et les soumettez pour obtenir des budgets de recherche, des moyens en personnel, ou pour communiquer vos résultats.

    De nombreux cadres dans le privé travaillent de la même manière: leurs projets sont jugés, acceptés, refusés ou amendés après examen des dossiers correspondants. Il ne leur viendrait pas à l'esprit de prendre cela pour une évaluation.

    Une évaluation doit être faite régulièrement (annuellement est un bon rythme). Elle doit être faite par une personne (votre supérieur hiérarchique) qui a la vision de l'ensemble de votre activité professionnelle (recherche, enseignement), avec la contre signature de son supérieur hiérarchique.

    De là découlent la reconnaissance du travail accompli qui est sanctionné ou non par un avancement de carrière, les demandes d'adaptation à un environnement changeant et les points à améliorer.

    C'est un exercice extrêmement salutaire pour soi-même. Il n'existe pas à l'université parce qu'il n'y a pas d'organisation hiérarchique, donc pas de véritable management des universités.
  • Par MCH • Posté le 18/02/2009 à 23:58 Je voudrais savoir où ce Monsieur a vu que les enseigants-chercheurs étaient payés à ne rien produire ? Sait-il ce qu'est la recherche FONDAMENTALE ? Sait-il aussi que les heures de recherches sont payées "avec un élastique" c'est-à-dire une misère ; sait-il aussi que ce sont les heures d'enseignement qui sont rémunérées, petitement, et permettent aux chercheurs de gagner leur vie ?
    Il n'y a pas que des agrégés "planqués", il y a les autres qui font un travail sérieux, qui s'investissent autant dans la recherche que dans l'enseignement et qui auraient besoin d'un peu plus de reconnaissance ; au lieu de donner 70% des dotations aux grandes écoles il vaudrait mieux faire 50% aux Universités et 50% aux grandes écoles, cela permettrait aux universités de travailler avec du matériel moderne dans des locaux un peu plus confortables.
  • Par FD • Posté le 18/02/2009 à 23:54 Dire que les enseignants-chercheurs ne sont pas ou peu évalués est un presque mensonge. La situation est bien plus complexe et variable.

    Cette réaction est uniquement un témoignage.

    Je suis enseignant-chercheur et en 2008 j'ai été évalué 24 fois. Voici quelques situations dans lesquelles nous sommes évalués :

    -localement (par mon université) : bourses de thèse, avancement personnel, conges pour recherches, demandes de budget pour organisation de colloque, demandes postes chercheurs invites

    -régionalement : projets finances par la région, bourses pour étudiants étrangers

    -nationale ment : demandes de bourses de thèse, post doc, projets ANR, maquette quadriennale des enseignements

    -au niveau de l Europe : organisation de colloque, master européen, etc ...

    -international : soumission d articles de recherches, accords de coopérations internationales.
    J en oublie sans doute, et avec certitude, beaucoup. Les dossiers peuvent faire jusque 50 pages ou l on engage sa crédibilité. Sur mes 24 demandes/évaluations, plus de la moitie ont été refusées. C’est évidemment chronophage : j’estime a bien plus de 2 mois sur 12 de perdus a remplir ces dossiers (souvent pendant les week-ends ou tard le soir).

    Evidemment, on peut ne jamais être évalué durant sa carrière ...

    Pour finir, a mon avis le fond du problème n est pas aborde. Il s agit des classes prepa et des écoles d’ingénieurs. Elles devraient être incorporées a l’université ... comme dans tous les pays qui classent des universités dans le top 100 du classement de Shanghai. Cela permettrait notamment d’accélérer la diffusion de la recherche vers les entreprises.
  • Par LE • Posté le 18/02/2009 à 10:44 Bien sûr, il faut que les universités soient plus autonomes.

    Que les prof-chercheurs soient suivis dans leur "performance".

    Il est parfaitement aberrant de voir tout le monde catalogué au même niveau... Le consciencieux-courageux et... celui qui attend tout bonnement... sa retraite ! On a l'impression que les syndicats sont... pour le 2ème cas !
    Sur un plan plus général, je pense que ces postes devraient être sous contrats de 2, 5 ans etc ; plutôt que "emploi garanti à vie"

    Et je verrais même cette autonomie étendue au moins partiellement par la suite, aux collèges et lycées. Ce qui éviterait les dysfonctionnements que j'ai pu constater avec mes 3 enfants
    Par ex :

    --Retard systématique en début de cours (quand on sait la difficulté qu'il y a, pour remettre au calme une classe en chahut depuis 20 minutes...)

    --Démoralisation (en disant que : "de toute façon vous irez au chômage! ")

    --Absences pour maladie, injustifiées !

    --Ou alors on met de bonnes notes à tous... (comme cela, pas de problème avec les parents)
    Il faut dire que ce n'est peut-être pas la majorité.

    Mais il est très regrettable que ces professeurs soient considérés de la même manière que les profs compétents et consciencieux
    Il faudrait que les Chefs d'Etablissements ne soient pas seulement des administratifs, mais un peu comme des patrons et qu'ils soient des "animateurs" de l'équipe enseignante, des entraîneurs !

    Postes qui devront être tenus par de fortes personnalités et secondés par des adjoints idem!

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