Budget et fiscalité

Nicolas Bouzou, Le chagrin des classes moyennes

Non à la taxation des riches, oui à la suppression des rentes !

10 février 2011 • Samuel-Frédéric Servière

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L'économiste Nicolas Bouzou dépeint dans son dernier ouvrage le tableau des classes moyennes (80% de la population) et leur évolution en France face à la mondialisation… et incite à penser que leur situation de relatif mal-être, réside dans la peur du déclassement, surtout présente paradoxalement chez les « notables », les professions réglementées ou réputées protégées (fonctionnaires ? [1]) qui auparavant n'avaient pas à se plaindre de leur situation économique et sociale. Par « capillarité » cependant, cette « peur » de la mondialisation touche l'ensemble de la population qui en vient à redouter d'autant plus la précarisation qu'il n'y a désormais plus de situation acquise. Il faut dire que la « classe moyenne » est large puisqu'elle couvre selon l'auteur les personnes dont le revenu est compris entre 11.400 € et 100.000 € par an. C'est-à-dire pratiquement tout le monde.

1) Le diagnostic du « chagrin » des classes moyennes :

Ce qu'analyse avec justesse Nicolas Bouzou c'est que la mondialisation produit une vraie fragmentation de la classe moyenne : en son sein, entre les plus aisés et les moins aisés, le fossé grandit et les destins individuels se séparent de plus en plus. Suivant les capacités de chacun à pouvoir se remettre en cause et à s'adapter à l'évolution du marché du travail et aux nécessités de l'entreprise, des personnes avec des profils parfaitement identiques seront à terme (il prend l'exemple de comptables, d'ingénieurs, d'avocats mais également de médecins) soit menacés de « déclassement », soit happés dans une dynamique ascensionnelle qui leur permettra de tirer les fruits pécuniaires des bienfaits de la mondialisation des talents et des compétences. Et d'évoquer la fin des « notables », ou des emplois sans risque (instituteurs). Le diagnostic est juste, surtout lorsqu'il montre que cette dynamique est le fruit paradoxal de la montée en puissance des anciens pays du tiers monde, avec au premier rang les BRIC (Brésil, Russie, Inde, Chine) - mais sans doute un jour l'Afrique - , au sein de l'économie mondiale.

La Chine, un exemple particulièrement structurant [2]

La libéralisation en 1978 du secteur agricole a permis de soutenir l'exode rural, conduisant au renforcement de l'industrie qui a trouvé des débouchés avec le commerce international au sein des zones économiques spéciales (ZES) avant qu'un mouvement sans précédent de privatisation des conglomérats dans les années 1990 achève le processus. Résultat, « La Chine est donc pour nous à la fois une chance et une menace. En même temps, elle nous offre des perspectives de croissance inespérées et désintègre notre tissu social en contribuant à la fragmentation de notre classe moyenne. Et l'atelier du monde n'a pas fini de grossir. Il monte en gamme, délaissant progressivement les secteurs traditionnels (…) pour des secteurs à plus forte valeur ajoutée. »

Mais l'auteur pèche cependant : il fait l'impasse sur la situation de la fonction publique. Au sein des destins professionnels qu'il brosse sans complaisance, les fonctionnaires qui sont par excellence des insiders ne sont pas évoqués, pas plus que le constat lucide de leur poids au sein d'un PIB dominé à 55% par les dépenses publiques et leurs implications budgétaires. Tout au plus relève-t-il le rôle délétère aujourd'hui de certaines politiques publiques comme le logement, dans un chapitre éclairant « Quand l'Etat enfonce les classes moyennes ». Il y fait le constat de l'échec actuel de la politique du logement, reposant sur une politique de la demande (aide à l'accession à la propriété) alors qu'il aurait fallu une politique raisonnée de l'offre (augmentation des aides à la construction, donc au BTP et aux promoteurs). Mais on aurait aimé qu'au-delà du diagnostic, l'auteur aille jusqu'à proposer des solutions plus variées, en particulier proposer quelques économies à pratiquer dès-à-présent au sein de la dépense publique. Au contraire il en reste à préconiser une « déréglementation » des professions réglementées (vétérinaires, taxis, notaires) dans le prolongement des études menées par Francis Kramartz et Pierre Cahuc (2007).

2) Rien ne sert de « taxer plus les riches », réponse indirecte à Thomas Piketty :

Pour préparer les classes moyennes à affronter la mondialisation, le message de Nicolas Bouzou aux pouvoirs publics est clair : si les situations de rentes et les emplois protégés sont condamnés à disparaître, la solution à leur angoisse ne réside pas dans une politique fiscale visant à taxer plus les riches. La raison en est simple, avec un taux de prélèvements obligatoires de 44%, il n'est plus temps d'alourdir la pression fiscale sur les contribuables : ni par la consommation puisque l'on touche les plus modestes de plein fouet, ni sur les plus riches parce qu'ils sont également les plus mobiles, ni sur les classes moyennes qui sont précisément les plus déstabilisées par la globalisation : « Dans une société qui éclate, raisonner simplement en termes de redistribution fiscale est une chimère. Il faut prendre les problèmes bien plus en amont » (p.209). Par ailleurs, ne pas toucher à l'ISF ("l'impôt d'avenir de Piketty") serait une erreur, toute
Nicolas Bouzou

simplification de notre fiscalité est bonne à prendre dans la mesure où afin de maintenir une certaine « compétitivité fiscale », la France a dû multiplier la complexité de ses dispositifs dérogatoires. Reste donc à l'Etat à modifier en profondeur sa stratégie qui en définitive, même si l'auteur se garde bien de le dire explicitement, doit faire décroître inéluctablement son périmètre. Il propose à la place, l'édification d'un nouveau pacte social entre les entreprises [3], la société civile et l'Etat [4]. Bref, appelle à la mise en place d'une sorte de « Big Society » à la française :

- Côté entreprises, celles-ci devront s'engager à développer une offre rigoureusement différentiée afin de répondre à une demande beaucoup plus diversifiée pour une société éclatée : montée en gamme et le développement du low cost et du hard discount : « les marchés du haut de gamme et de l'entrée de gamme vont continuer à s'élargir. Le moyenne gamme va rétrécir. »

- Côté Etat, une remise en cause de son caractère « providentiel » et surtout renoncer au levier égalitariste de la politique fiscale : «  la redistribution via l'impôt est essentielle dans une démocratie. Mais elle est imparfaite, forcément limitée et ne traite le problème que très en aval. »

- Enfin côté Société civile, celle-ci a « certainement son rôle à jouer ; c'est cet évergétisme hérité de la Grèce antique et de Rome et remis à la mode américaine qui permet de lever des milliards de $ pour les bonnes causes. » L'auteur plaide donc pour la multiplication des fondations et le développement des dons et du tiers secteur.

Conclusion :

L'approche de Nicolas Bouzou est donc lucide et stimulante en disqualifiant par essence la question du « grand soir » fiscal. Au contraire de Piketty, Landais et consorts, la seule disposition fiscale qu'il envisage est un alourdissement des droits de succession, dans une perspective cherchant à favoriser la new money sur l'old money, selon l'acception américaine. C'est ce qu'il appelle une politique de « combat de la rente »… une politique propice à la création d'emplois qui devrait se conjuguer avec une nouvelle remise à plat des relations entre l'Etat et les entreprises. En définitive le principal constat de l'ouvrage réside dans la proposition suivante : la solution au « chagrin » des classes moyennes réside avant tout dans le dynamisme et l'innovation des individus qui les composent… Classes moyennes, bougez-vous !

[1] En effet, l'auteur n'évoque jamais le cas type des fonctionnaires, mais tourne le problème en évoquant celui des enseignants…

[2] Afin d'approfondir, on lira avec profit deux ouvrages récents sur la question, Erik Izraelewicz, L'arrogance chinoise, Grasset 2011, et Caroline Puel, Les trente ans qui ont changé la Chine, Buchet-Chastel, 2011.

[3] « Il serait peut-être temps, dans un pays comme le nôtre, de considérer les entreprises non pas comme un problème, non pas comme un lieu de conflit où naissent les guerres sociales, mais comme une solution ».

[4] « Rapidement, il faudra comprendre que le monde de l'entreprise ne s'oppose pas à celui de la solidarité et qu'une alliance s'impose, des entreprises à l'Etat en passant par le monde associatif et les grands donneurs particuliers. »

Commentaires

  • Par fg • Posté le 14/02/2011 à 18:01 Bonjour

    complètement d'accord avec le post de Guicheteau sauf sur les universités. Quand les fondations sont fragiles, il est utile de les refaire . la aussi la remise à plat est nécessaire. Les réformes actuelles même si elles vont dans le bon sens n'apporteront que des solutions transitoires mais surtout inaudibles pour l'ensemble des acteurs du monde universitaire et de la recherche. Sachant que la plupart de la recherche se fait hors universités (principalement dans des EPST type CNRS, INSERM, etc...) ce qui les classe très loin dans le fameux classement de shangai. et que paradoxalement le CNRS est classé 2ème mondiale au classement Scimago (dont on ne parle jamais), les solutions envisagées n'apportent que très partiellement la réponse aux problèmes. Le problème demeure: comment habiller Paul sans déshabiller Jacques
  • Par Guicheteau • Posté le 11/02/2011 à 09:17 La France ne s'en tirera pas sans une réforme radicale de son mode de fonctionnement. Au-delà des emplois protégés, des questions fiscales et sociales, c'est le fonctionnement de l'ensemble de nos institutions qui doit être remis en cause. En effet, dans le monde d'aujourd'hui, en voie de décentralisation rapide, la France est une exception : on est frappé par le nombre de décisions qui doivent encore remonter au sommet, c'est à dire au gouvernement, par la gestion technocratique virtuelle qui en découle, car celui-ci et ses services ne maîtrisent plus cet afflux et cette urgence. On en revient donc à la nécessité de recentrer l'Etat sur quelques fonctions auxquelles il puisse se consacrer pleinement (l'exemple de la Justice est flagrant) au lieu de s'éparpiller à faire des choses que d'autres pourraient faire beaucoup mieux.

    De ce point de vue, hormis peut être le cas des universités, le quinquennat SAKOZY est un échec car nous n'avons pas progressé de ce point de vue, au contraire, on sait par exemple qu'il y a une recentralisation et étatisation de la santé.

    La prochaine éléction présidentielle devra évoquer cette question qui fâche (car c'est du pouvoir qu'il s'agit de retirer) et pourquoi pas par un Manifeste signé à cette occasion par des centaines de personnalités dont l'IFRAP pourrait prendre l'initiative. En tout cas cette question doit être évoquée.

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