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La France, première production agricole européenne, dernière en valeur ajoutée parmi les leaders européens

En 2025, la balance commerciale agricole française connaît l’une de ses pires chutes depuis les cinquante dernières années (-93 % par rapport à 2024). Parmi les six principales puissances agricoles de l’Union européenne (France, Allemagne, Italie, Espagne, Pays-Bas, Pologne), la France reste le premier producteur en valeur absolue (88,5 milliards d’euros), mais la dernière en valeur ajoutée (23 % de sa production agricole). Le surcoût de production qu’elle subit, le poids des normes et de la fiscalité auquel le secteur est soumis l’amènent à perdre inexorablement des parts de marché sur son propre continent. Face à l’Allemagne, la France a vu sa part des exportations européennes de céréales et de produits laitiers reculer de plusieurs points depuis 2015, tandis que l’Allemagne, les Pays-Bas ou l’Espagne consolident leur position grâce à une meilleure maîtrise des coûts et une productivité plus élevée par hectare.

Le solde des échanges agroalimentaires risque pour la première fois depuis 50 ans d’être déficitaire, a annoncé Dominique Chargé, président de La Coopération agricole. Il constitue pourtant depuis de nombreuses années le 3 poste d’excédent commercial derrière l’aéronautique et les produits chimiques, cosmétiques et parfums.

Solde des échanges agroalimentaires par type de produit entre 2000 et 2025

Après un pic excédentaire à 10,2 Md€ en 2022, le solde agroalimentaire s’est largement dégradé, tombant à 4,9 Md€ en 2024 et affichant un excédent de 0,35 Md€ sur les 8 premiers mois de 2025 selon Agriculture Stratégie, soit une chute de 93 % en comparaison avec l’excédent de l’année précédente à la même période. 

Production des 6 puissances agricoles de l’UE en million d’euros

Production agricole, prix de base en milliards d'euros

2010

2015

2020

2025

% Évolution 2010/2025

Allemagne

48 555,51

52 598,29

56 960,23

74,689

54%

Espagne

39 215,04

44 434,41

50 826,87

75,080

91%

France

66 162,90

72 862,37

72 244,09

88,525

34%

Italie

43 113,44

49 434,33

51 099,27

68,000

58%

Pays-Bas

27 435,62

29 116,19

30 750,65

39,279

43%

Pologne

19 616,69

22 215,99

26 316,69

45,093

130%

Source : Eurostat

La France est en 2025 la puissance agricole qui produit le plus en Europe, avec une production estimée selon Eurostat à 88,5 Md€. Elle se place loin devant l’Allemagne, qui occupe la deuxième place avec une production agricole qui représente 74,6 Md€. 

Mais sur les 15 dernières années, la France présente la plus faible évolution en termes de production par rapport à ses homologues européens (34 % contre 91 % en Espagne et près de 130 % pour la Pologne).

Les coûts intermédiaires qui s’imposent aux agriculteurs français apparaissent comme un problème majeur.

Part de la consommation intermédiaire dans la production agricole

% consommation intermédiaire dans production agricole

2010

2015

2020

2025

Allemagne

68,8%

73,2%

65,4%

58,7%

Espagne

45,9%

47,5%

47,1%

43,5%

France

60,9%

62,6%

63,7%

64,5%

Italie

50,5%

47,5%

49,4%

45,4%

Pays-Bas

70,8%

68,2%

66,4%

65,5%

Pologne

58,7%

65,2%

61,2%

55,1%

             Source : Eurostat

En 2025, près de 65 % de la production agricole française a été absorbée par la consommation intermédiaire, contre 44 % pour l’Espagne et 45 % pour l’Italie. Seuls les Pays-Bas ont un niveau équivalent à la France, mais avec un système agricole beaucoup plus productif.

Prix des intrants agricoles en France depuis 2020

Le coût de l’énergie pèse lourdement sur les agriculteurs français 

Depuis 2020, ce poste est devenu l’un des deux intrants les plus coûteux (souvent n°1 ou n°2, devant les engrais ou les aliments animaux). L’indice des prix de l’énergie (base 100 en 2020, selon Agreste/Insee) a explosé à 260 fin 2022 (soit +160 % par rapport à 2020), avant de redescendre à environ 140 en 2024. Malgré la baisse récente, les prix restent 40 % plus élevés qu’en 2020. En 2025, le coût total de l’énergie pour la production agricole en France s’élève à environ 5,5 milliards d’euros, contre 4,6 milliards en Allemagne et seulement 2,2 milliards en Espagne – un écart qui illustre le handicap compétitif français, accentué par la taxe sur le gazole non routier (GNR agricole), même si elle a été allégée et stabilisée en 2024-2025.

La production animale, coûteuse, tient une grande part dans la production agricole française

En 2025, elle représente 42 % de la production agricole française selon Eurostat. L’élevage est un type d’agriculture coûteux du point de vue des coûts de production. Près de 29 % de la consommation intermédiaire agricole française est constituée de nourriture destinée aux animaux d’élevage, soit 16,5 Md€. La production animale, et plus particulièrement la production bovine (13,2 % de la production agricole française contre 8 % en Allemagne ou en Pologne), est plus coûteuse que la production céréalière par exemple, ce qui en fait une production à faible valeur ajoutée. De plus, selon l’INRA, une part importante des bovins jeunes « non finis » (43 % en 2019) ne sont pas abattus sur le territoire mais exportés vivants à destination du marché italien. Ce phénomène fait baisser la productivité des exploitations françaises car « le jeune bovin » est un produit brut à faible marge, l’essentiel de la valeur ajoutée se fait via l’engraissement et la vente de la viande après abattement, alors principalement captée par l’Italie.

Part de la valeur ajoutée dans la production agricole en pourcentage

% VA dans production agricole2010201520202025
Allemagne

16,0%

11,5%

18,4%

25,3%

Espagne

44,9%

43,6%

43,9%

47,8%

France

26,6%

26,4%

24,1%

23,4%

Italie

32,6%

39,7%

37,7%

47,4%

Pays-Bas

21,6%

22,4%

22,3%

26,4%

Pologne

34,4%

27,7%

32,4%

40,6%

Source : Eurostat 

Ainsi, en France, la valeur ajoutée de l’agriculture ne représente que 23,4 % de la production agricole totale. À titre de comparaison, elle représente 47 % environ en Italie et en Espagne, et près de 40 % en Pologne. C’est encore plus flagrant quand on compare la valeur ajoutée agricole rapportée à l’hectare exploité par pays.

Valeur ajoutée par hectare cultivé en euros

VA agricole par hectare2010201520202025
Allemagne

421,34

329,64

573,80

1 035,01

Espagne

583,27

651,02

773,02

1 303,50

France

597,59

659,59

589,74

706,31

Italie

840,16

1 248,60

1 193,76

2 023,64

Pays-Bas

2 951,97

3 259,87

3 533,56

5 191,23

Pologne

425,85

398,91

538,51

1 186,52

Source : Eurostat

La France est alors largement en dessous de ses voisins européens, avec 706 euros de valeur ajoutée par hectare cultivé. La moyenne des grandes puissances européennes agricoles s’établit à 1907,7 euros de valeur ajoutée par hectare exploité. Rien qu’en s’alignant sur l’Allemagne, l’avant-dernier du classement (1035,01 euros par hectare cultivé), la France gagnerait, avec les chiffres de 2025, 9,65 milliards d'euros de valeur ajoutée. 

Une fiscalité qui écrase encore davantage la valeur ajoutée de la production française 

Si sur 100 € d’une production agricole, un producteur français dépense 65 € environ en consommations intermédiaires, sur les 35 € de VA brute (contre 41 € en Allemagne, 55 € en Italie et 57 € en Espagne), il va être le producteur européen le plus imposé.

Part de l’impôt sur la production dans la valeur ajoutée agricole en pourcentage

Impôts sur la production en % de la VA brute

2010

2015

2020

2025

Allemagne

1,56%

1,31%

1,30%

0,03%

Espagne

1,21%

1,49%

1,67%

1,15%

France

5,67%

6,06%

4,05%

4,28%

Italie

7,99%

4,76%

2,41%

2,18%

Pays-Bas

4,40%

3,38%

3,59%

2,71%

Pologne

3,73%

6,13%

4,33%

2,21%

 Source : Eurostat

En 2025, l’impôt sur la production représentait 4,28 % de sa valeur ajoutée contre 0,03 % en Allemagne. Aucune des 6 grandes puissances agricoles européennes n’a un niveau d’imposition équivalent à la France. Seule l’Italie dépassait la France en 2010, mais elle est passée d’un impôt sur la production en pourcentage de la VA brute de 8 % en 2010 à 2,18 % en 2025.

Le cas italien est multifactoriel. En effet, en pourcentage de la VA, les impôts sur la production en Italie semblent avoir chuté drastiquement. Même si ces impôts ont graduellement baissé depuis 2012 (11,7 % du PIB en 2022 contre 13,4 % du PIB en 2012), cette baisse sur dix ans reste modérée. C’est du côté de la production et de la valeur ajoutée qu’il faut chercher le gros de la réponse. Ces dernières ont considérablement augmenté ces dernières années (+ 58 % depuis 2010), via principalement l’augmentation du prix des biens agricoles italiens, mais aussi la spécialisation de l’agriculture italienne dans des produits à forte valeur ajoutée comme le vin (premier exportateur européen de vin en 2025), l'huile d’olive et les produits de qualité sous le signe DOP ou UGP.

Conclusion

Malgré son statut de premier producteur agricole européen en valeur absolue, la France affiche la valeur ajoutée brute par hectare la plus faible des six grandes puissances agricoles étudiées, des coûts intermédiaires très importants (65 %), et une pression fiscale nettement supérieure à celle de ses voisins européens.

Pour sortir de l’impasse, plusieurs leviers sont possibles :

  • Réduire la dépendance aux intrants importés : accélérer le plan protéines nationales (légumineuses, luzerne, etc.) afin de réduire la dépendance française aux protéines végétales étrangères, et investir massivement dans l’irrigation de précision et les techniques à bas intrants, pour baisser le coût des consommations intermédiaires.

  • Réorienter une partie de la production vers des filières à plus haute valeur ajoutée : renforcer les dispositifs de soutien aux AOP, aux cultures permanentes, à l’horticulture et aux productions sous signes de qualité, en s’inspirant du succès de l’Italie et des Pays-Bas.