État et collectivités

L'armée conserve son budget, mais doit se réformer

Grand bruit autour du budget de la « grande muette »

11 avril 2013 • Léonard Lifar

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François Hollande a assuré dans son interview du 28 mars dernier : « Nous dépenserons en
2014 exactement le même montant qu'en 2013. Et après, ce sera la même chose ».
Le lendemain, industriels et généraux exprimaient leur soulagement, surtout à quelques
jours de la sortie du livre blanc sur la Défense. En effet, de sérieuses coupes budgétaires
étaient envisagées, au grand dam d'une administration qui se pose en modèle.

Il est vrai que le ministère de la Défense a un statut particulier. Héritage d'une tradition
gaulliste (le général écrivait que « la France s'était construite au fil de l'épée »), les domaines
de la politique étrangère et de la Défense sont parmi les rares en France à faire souvent
l'objet d'un consensus. De plus, l'armée garde cette image d'être l'un des rares corps de
métiers où l'ascenseur social fonctionne encore.

Notre situation internationale, notre statut de membre du Conseil de sécurité de l'ONU ainsi
que la détention de l'arme nucléaire, positionnent la France comme une grande puissance
militaire. Elle intervient dans les opérations de l'ONU, et peut intervenir seule sur certains
théâtres d'opérations, comme au Mali.

Après avoir obtenu le soutien des deux commissions de Défense, Jean-Yves Le Drian a réussi
à obtenir un budget de 31,4 milliards d'euros, évitant ainsi le « scénario Z » de Bercy, qui
envisageait une coupe de 2 milliards dans le budget. La règle de « zéro valeur » est tout de
même retenue pour les budgets 2014 et 2015 (l'inflation ne sera pas prise en compte).

La Défense sans camouflage

Néanmoins, quelque particulière que soit cette administration, la période de rigueur
budgétaire que nous vivons n'a pas de raison d'épargner l'hôtel de Brienne. L'armée
française fait l'objet de polémiques dans sa gestion du personnel. De plus, les nouvelles
données géostratégiques et l'évolution de la nature des conflits soulèvent des questions
concernant la gestion de notre défense tellement « modèle ».

Une récente tribune de jeunes officiers a soulevé le problème des généraux de 2ème section.
Sorte de placard doré pour de nombreux officiers
, on estime qu'ils sont 5.571, soit
l'équivalent de 6 états-majors américains ! Ces officiers généraux en réserve disposent de
nombreux privilèges : tarif militaire SNCF, solde de réserve ou retraite militaire avec
abattement fiscal de 10%. L'administration française est connue pour ces statuts particuliers
et sans nul doute faudra-il abolir celui-ci, sans apport réel, puisque seuls une centaine de ces
officiers participent à des opérations chaque année.

L'administration de la Défense souffre aussi d'autres maux : Une mauvaise coordination
entre ses administrations civile et militaire, avec de nombreux doublons injustifiés. Des
échelons intermédiaires, dont l'utilité même fait débat, pourraient être diminués au profit
d'unités opérationnelles. La politique de réduction d'effectifs démarrée en 1995 avec la
professionnalisation de l'armée doit être poursuivie, afin d'atteindre l'objectif de 54.000
suppressions de postes à l'horizon 2015.

Les questions de l'équipement et de la dissuasion méritent d'être posées à la lumière des nouvelles conditions des conflits du XXIème siècle. Michel Rocard avait évoqué ce sujet du coût de l'arme nucléaire, mais devant les tensions
soulevées, le débat prit fin rapidement. Pourtant, avons-nous besoin d'une force de
dissuasion à ce niveau de coût (estimé à 16 milliards d'euros annuels), au vu de son utilité ?
Il y a sans doute des possibilités de diminution, sans porter atteinte au statut de grande
puissance de la France.

Il en va de même pour de plus petits équipements. Prenons le cas du char Leclerc : il y en a
aujourd'hui 254 en France, mais quasiment aucun n'a servi (à part quelques missions au Liban et au
Kosovo). La remise à niveau des 154 plus anciens devrait coûter selon Charles
Maisonneuve (auteur du livre « les combats de la cavalerie blindée ») 1,2 milliard d'euro… Il
évoque ainsi la possibilité de n'en conserver que 96, par souci d'économie et de maintien
d'efficacité.

Le ministère de la Défense a un lien très particulier avec tout le secteur de l'industrie de
l'armement. Ce dernier est composé de grandes entreprises, créatrices de nombreux
emplois et à la pointe de la technologie (Dassault, Safran, Thalès). Néanmoins, ces
entreprises dépendent essentiellement des commandes de l'État. On estime qu'environ 70%
du chiffre d'affaires de ces entreprises provient des commandes publiques, alors que la
concurrence internationale fait rage. Les pays émergents commençant à développer leur
propre industrie, on peut s'interroger sur la viabilité du modèle économique de ces
entreprises, trop dépendantes de la commande publique, et peu incitées à affronter la
concurrence.

Des solutions préservant nos capacités

La Cour des comptes dans son rapport de juillet 2012 « le bilan à mi-parcours de la loi de
programmation militaire
» insiste sur différentes mesures nécessaires pour assainir
l'administration de la Défense.
Elle précise ainsi qu'il faut « aider au reclassement des personnels du ministère et
“dépyramider” la structure en réduisant fortement, au moyen d'arrêtés de contingentement
pluriannuels, le nombre d'officiers généraux et d'officiers supérieurs, ainsi que le nombre de
cadres civils de catégories A et A+
». Ces mesures rejoignent les thèmes dénoncés dans la
tribune des jeunes officiers du mouvement Marc Bloch.
Les dépenses en immobilier et infrastructures pourraient également être réduites et plus
orientées vers des dépenses stratégiques et opérationnelles. Les crédits alloués à ce
domaine sont d'environ 1 milliard et on estime à 200 millions d'euros les économies
possibles annuellement à ce niveau (logement et hébergement, rénovation des bâtiments
tertiaires).

D'autres mesures innovantes peuvent être apportées pour réformer la Défense. Le think
tank européen CEPS a publié récemment un rapport, « la défense sans fard »
, avec une
cinquantaine de propositions décapantes.
En effet, il donne différentes pistes de réflexion : la dissuasion nucléaire, dont le budget
annuel sanctuarisé par François Hollande au début de son mandat représente 3,4 milliards
d'euros, peut sans doute être diminué. Le maintien de toutes ses composantes n'est pas forcément nécessaire, sans que cela porte atteinte à notre capacité de dissuasion
nucléaire. Il est inutile de se construire une nouvelle ligne Maginot. Il incite également l'État
à vendre ses participations dans les entreprises de la Défense où il est trop actif (100% de
Nexter, 30% de Safran). L'État français devrait se contenter de conserver les golden shares,
suffisantes pour garder un contrôle stratégique. L'idée étonnante d'une taxe « kaki » est
proposée : il pourrait être demandé aux entreprises françaises bénéficiant de la protection
de l'armée dans des zones à risques (comme Areva par exemple) de participer au
financement de leur protection.
La question de l'Europe de la Défense ne saurait être évitée dans un débat sur une réforme
efficace de l'armée. En effet, l'approfondissement européen apporterait des économies non
négligeables, à moyen terme. Selon la directrice exécutive de l'agence européenne de la
Défense (AED), Claude-France Arnould, il y a près de 10 milliards d'euros à gagner avec la
mutualisation des équipements militaires en cumulant le spatial, les frégates et les véhicules blindés.
Si la mutualisation a démarré, il y a encore des carences, dues à des logiques nationales qui
freinent le processus. Cet effort d'intégration serait bénéfique pour nos industries
également, car comme le souligne Bertrand de Cordoue (membre du cercle Les Échos), il faut
donner du sens au concept de « dépendance mutuelle acceptée » (énoncé dans le livre blanc
de 2008) afin de favoriser des champions industriels européens, capables de résister à la
concurrence internationale.

Conclusion

Bercy n'a pas eu gain de cause sur le scénario Z, mais des efforts budgétaires concrets
devront être réalisés par le ministère de la Défense. Sa gestion du personnel et immobilière,
sa politique d'achat d'équipements, l'approfondissement européen sont autant de pistes qui
méritent d'être explorées et appliquées. Il est possible de réformer de l'intérieur sans
amputer les capacités de défense de la France.
La panique des industriels avant la publication du livre blanc est un signe inquiétant dont il
faut s'alarmer. À l'époque de la mondialisation, aucune industrie nationale si riche en
emplois et porteuse dans le domaine de la technologie ne peut être aussi dépendante de la
commande publique. Il faut encourager le développement de ces entreprises sur les
marchés extérieurs, et notamment celui des pays émergents. C'est ainsi qu'elles pourront
devenir plus autonomes, et développer plus rapidement de nouvelles technologies
d'armement par la mutualisation de la recherche entre entreprises européennes.

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