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Crédits militaires. Sarkozy a raison : des économies sont possibles

Le 29 septembre 2004 par Alain Mathieu

Entretien avec le général Etienne Copel

Etienne Copel a été en 1981 le plus jeune général des armées françaises. Auparavant, en 1973, il avait été l’un des trois pilotes d’avions français qui ont largué une bombe atomique pour des essais à Mururoa, et le premier à le faire sur un monoplace. Après 1981 il a dirigé une des plus importantes bases aériennes françaises, celle de Reims, puis a été nommé sous-chef d’état-major de l’armée de l’air, c’est-à-dire son N° 3. En 1984 il démissionnait de l’armée pour défendre ses idées qui, comme celles du commandant de Gaulle dans les années 30, n’étaient pas conformes à la doctrine militaire officielle. Il est actuellement Vice-Président du Haut Comité français pour la Défense Civile, et a publié quatre livres. Dans "Le nécessaire et l’inacceptable", publié en 1991, 10 ans avant le 11 septembre 2001, il annonçait que l’avion gros porteur détourné était le plus grave danger terroriste. Dans son dernier livre, publié il y a 6 mois, "Prévenir le pire" (Editions Michalon), il confirme que la doctrine militaire française prépare une fois de plus la guerre que les militaires connaissent le mieux, la dernière, la guerre froide, et pas l’actuelle et la future, celle contre le terrorisme. Il constate que depuis 15 ans l’ex-Union Soviétique n’est plus le danger principal. Se préparer et s’équiper pour des batailles de chars et d’avions de chasse, construire et moderniser une force de dissuasion "du faible au fort", étaient parfaitement justifiés du temps du général de Gaulle et de Brejnev. Les priorités actuelles devraient être la protection des populations civiles contre le terrorisme islamique. Il propose pour cela des mesures simples et peu coûteuses, mais qui bouleversent les habitudes des militaires.

Pour ne pas alourdir ce dialogue, de nombreuses questions importantes n’ont pas été abordées : la part du PIB consacrée à la défense par les Etats-Unis et les différents pays européens, et les domaines militaires où les Etats-Unis dominent l’Europe ; le futur de l’Union Européenne en matière de défense et d’armements ; le rôle de la politique et de la gendarmerie dans la lutte contre le terrorisme : la part des pensions dans les dépenses militaires ; les gaspillages dus à la corruption dans les arsenaux français ; l’influence des fabricants d’armements sur la presse française, etc.

Les questions abordées portent principalement sur les économies réalisables, telles que les voit l’un des meilleurs experts militaires français

Alain Mathieu. Mon général, vous contestez dans votre livre les dépenses consacrées à la modernisation de notre force de dissuasion, et de notre armée de l’air. Pouvez-vous nous dire pourquoi ?

Etienne Copel. Notre force de dissuasion actuelle est de très bon niveau. En particulier le missile M 45 qui est en train d’équiper nos quatre sous-marins nucléaires lanceurs d’engins date de 1997. Il porte à 4000 km, ce qui est bien suffisant. Ces quatre sous-marins sont équipés chacun de 96 têtes, 7 à 10 fois plus puissantes que la bombe d’Hiroshima. Ces bombes ont été testées. On sait qu’elles fonctionnent.

Remplacer les M 45 par de nouveaux missiles, les M 51, dont les bombes n’auront pas été expérimentées, n’est pas un progrès. C’est une régression. Qui nous coûtera environ 15 Mds €. D’autre part nous n’avons pas besoin de remplacer notre quatrième sous-marin. Trois suffiraient.

En ce qui concerne la composante aérienne de notre force de dissuasion, elle a été conçue pour bombarder Moscou, avec ravitaillements en vol. Ces ravitaillements étant d’ailleurs la partie la plus exposée du vol. Le bombardement de Moscou n’est plus vraiment d’actualité.

On peut imaginer des circonstances exceptionnelles où nous aurions encore besoin de cette composante aérienne, par exemple au cas où une guerre menacerait entre l’Inde et le Pakistan, et où nos sous-marins nucléaires lanceurs d’engins ne pourraient pas être rapidement dans la zone. Avec de multiples ravitaillements en vol, nous pourrions peut-être ainsi faire, si nécessaire, une démonstration rapide, sur place, de notre capacité de dissuasion.

Cependant il faut bien voir que le Rafale, comme le Mirage 2000 qui équipe actuellement notre force aérienne de dissuasion, est un avion de chasse, capable de monter très vite intercepter des avions ennemis. Ce n’est pas véritablement un avion de bombardement à long rayon d’action : son armement le rend peu aérodynamique, et il n’est pas " furtif " (invisible aux radars). Les Mirage 2000 et Super Etendard sont de bons avions. Les remplacer par des Rafale n’apporte pas d’avantage majeur. J’ai d’ailleurs publié un livre montrant que l’achat des Rafale, soit plus de 35 Mds € pour les 300 annoncés, était inutile. Ce genre d’information n’est guère repris par les media, qui ne tiennent pas à faire de peine à MM. Dassault. On aurait donc pu, comme les Anglais, supprimer la composante aérienne de notre force de dissuasion, et réduire le nombre de nos avions de guerre, sans acheter de Rafale. Cela aurait permis de développer un avion furtif à long rayon d’action digne du XXIème siècle.

AM. Nous dépensons plus de 4 Mds € pour le laser mégajoule, qui doit en principe réaliser en 2010 une expérience de mini-explosion de bombe H. Il est identique à un appareil américain dont la construction a été lancée deux ans avant le nôtre. De nombreux scientifiques américains critiquent ces dépenses du budget américain, car les chances de réussir cette expérience sont très faibles. Pourquoi dès lors nous lancer derrière eux ? Ne pourrions-nous attendre leurs résultats ?

EC. Il y aura semble-t-il peu de retombées civiles de ces recherches. Et j’observe que Claude Allègre, scientifique plus compétent que moi, s’est déclaré, dans Libération, opposé à ces dépenses inutiles.

AM. Nous avons encore en France 38 bases aériennes - dont certaines héritées des Américains - , soit 50% de plus que les Anglais, dont les armées sont considérées, y compris par les militaires français, comme les meilleures d’Europe. Les effectifs de notre armée de l’air sont de 63.600 militaires, supérieurs de 52 % à ceux de la Royal Air Force (comme notre marine, qui a moins de bateaux et sous-marins que la Royal Navy, mais 27 % d’effectifs militaires en plus) . Ne pourrions-nous réduire le nombre de nos bases aériennes, et nos effectifs ? N’y a-t-il pas des progrès de productivité à réaliser ?

EC. L’armée de l’air souhaite réduire le nombre de ses bases, car la dispersion actuelle la rend moins efficace, et consomme inutilement des crédits. Mais les élus locaux s’opposent à ces fermetures.

Au sujet de la productivité, lorsque j’étais à la base de Luxeuil, j’avais remarqué que nos mécaniciens étaient inoccupés pendant la journée, alors que les avions volaient. Je leur ai demandé de venir le soir, après le retour des avions. Nous avons ainsi beaucoup réduit leurs heures d’inactivité, fait des économies, et augmenté massivement le taux de disponibilité de nos avions, puisque ceux-ci étaient opérationnels pour le lendemain. C’est vrai qu’il y a des progrès de productivité à réaliser.

AM. Avons-nous besoin de 440 chars Leclerc (environ 10 Mds €), dont d’ailleurs 51 ne seront jamais opérationnels, alors que les Anglais se contenteront de 236 Challenger, et qu’au total, avec 1.236 blindés (à chenilles et à roues), nous avons 3,2 fois plus de blindés que les Anglais ? Ceux-ci prévoient en outre de réduire de moitié leur artillerie.

EC. 350 chars Leclerc sont déjà supérieurs aux besoins . Il serait évidemment préférable que les chars que nous possédons soient réellement disponibles.

AM. Avec 1,61% de sa population active dans les forces armées, la France est le grand pays qui consacre la part la plus importante, plus que les Etats-Unis (1,49%) et que le Royaume-Uni (1,07%). Et pourtant l’armée française ne peut pas "projeter" plus de 15.000 hommes en opérations extérieures, alors que les britanniques en ont 25.000. Or les Anglais prévoient de baisser de 17% leurs effectifs dans les 4 ans à venir, tandis que nous les augmentons régulièrement depuis 2001, embauchant chaque année 35.000 jeunes, et prévoyons, d’après la loi de programmation militaire, de continuer à les augmenter. Il est vrai que l’armée française emploie un grand nombre de personnels dans des métiers (cuisiniers, jardiniers, médecins, sage-femmes, vétérinaires, professeurs, services de communications, entretien, etc) qui sont totalement ou en grande partie sous-traités au secteur privé, à moindre coût, au Royaume-Uni. De plus les durées de séjour à l’étranger de nos militaires sont de 4 mois, contre 6 pour les Anglais. Ceux-ci considèrent en outre que l’on peut rester combattant à un âge plus avancé que nous. D’autre part, l’armée de terre française n’ayant plus 200.000 conscrits à héberger, il lui reste 130 casernes à vendre, dont certaines pourraient être rapidement transformées en prisons. De nombreuses économies sont donc possibles. En voyez-vous d’autres ?

EC. Les services centraux du ministère (4.800 personnes) sont trop nombreux. Les achats d’armements sont faits par une administration spéciale (la Délégation générale pour l’Armement), qui est un intermédiaire coûteux entre les militaires utilisateurs et les fournisseurs. Elle cherche avant tout à maintenir l’activité des arsenaux (GIAT et Direction des constructions navales) qui dépendent directement d’elle. Les Anglais n’ont pas ce genre d’administration, et ne s’en portent pas plus mal. Enfin les parlementaires britanniques jouent un rôle important, grâce à l’aide du National Audit Office, une Cour des Comptes axée sur l’efficacité des dépenses, qui dépend du Parlement, et pousse constamment, par des rapports publics très documentés, à l’élimination des dépenses inutiles.

AM. Pour protéger du terrorisme islamique les populations civiles, vous proposez de renforcer la protection des cibles éventuelles : systèmes de vidéo-surveillance ; missiles sol-air ; brochures d’ information pour les populations avoisinantes ; sirènes dans un rayon de 10 km ; masques à gaz placés dans les ambulances, véhicules des pompiers et du SAMU ; seringues auto-injectables contre les neurotoxiques ; téléphones-satellites pour les préfectures et services de secours ; leurres infra-rouges pour les avions. Vous indiquez qu’une grande partie des 8.000 morts de Bhopal auraient été évitées si les populations du voisinage avaient su qu’il suffisait de fermer ses fenêtres, et de monter dans les étages des habitations, pour ne pas être contaminées. Vous estimez que des brochures d’information,- telles que celles distribuées à tous les foyers au Royaume-Uni (" Se préparer aux urgences ") et aux Etats-Unis ("Soyez prêts") -, n’affoleraient pas les populations, mais au contraire les rassureraient. Vous proposez aussi d’enterrer les futures centrales nucléaires et dépôts de substances chimiques dangereuses, ce qui sera certainement plus coûteux. Avez-vous chiffré le coût de toutes ces mesures ?

EC. N’ayant pas de bureau d’étude à ma disposition, il m’est difficile d’être précis. J’indique dans mon livre que le coût total d’une grande partie des mesures que je propose est inférieur au coût d’un Rafale. Et surtout le coût du M 51, parfaitement inutile, est très largement supérieur au coût de toutes les mesures urgentes de protection des populations civiles.

AM. On ne lit dans votre livre aucune proposition concernant les services secrets, dont le rôle dans la lutte contre le terrorisme islamique est pourtant fondamental. La concurrence entre la DGSE et les services spéciaux n’est-elle pas néfaste ?

EC. Je suis parfaitement incompétent dans ce domaine. C’est pourquoi j’en parle peu. Je crois simplement que les services secrets ne peuvent pas nous protéger à 100% de la menace terroriste. Par conséquent il faut éviter de donner de trop belles cibles à l’adversaire.

AM. Nos plus importants programmes d’équipement militaires (Rafale, sous-marins nucléaires, chars Leclerc) n’ont pas été vendus à l’exportation (en dehors de la catastrophique vente de chars Leclerc aux Emirats arabes unis). Une plus grande coopération européenne ne permettrait-elle pas de faire des économies ?

EC. Sans aucun doute. Mais il faudrait pour cela que les dirigeants politiques européens s’entendent pour faire pression sur les militaires, afin que ceux-ci se mettent d’accord sur les spécifications de leurs matériels, et surtout que les Etats sachent résister à la pression des industriels qui veulent que toutes les commandes soient nationales.

AM. Nos dépenses militaires ont en fait pour buts, comme l’a expliqué Jean-Pierre Raffarin, de donner du travail à nos industries d’armement, et de "faire entendre la voix de la France". Ce second but est sans doute plus exaltant pour les dirigeants politiques que pour le contribuable ordinaire, qui sait d’ailleurs que le rayonnement de la France dépend plus des capacités de ses dirigeants à remédier aux faiblesses nationales que du volume de ses crédits militaires. Une illustration de cette évidence vient de nous être donnée dans la répartition des portefeuilles de la Commission européenne, dont les plus importants ont été attribués aux représentants des pays qui ont su le mieux se réformer. Les économies réalisables dans les dépenses militaires, sans diminuer nos capacités de défense, représentent au minimum 60 Mds € d’équipements, soit 3500 € (environ 23.000 F) par ménage français contribuable à l’impôt sur le revenu, sans compter les économies de dépenses de fonctionnement. Il n’était pas nécessaire d’augmenter les crédits militaires de 10,4 % en 2 ans, de 2002 à 2004, et il n’est toujours pas nécessaire de continuer à les augmenter. Nos dépenses militaires peuvent donc être revues. A votre avis, mon général, dans quel sens devrait être revue notre politique de défense ?

EC. Il y a urgence à mieux protéger les populations contre les risques considérables dont nous menace le terrorisme. En matière militaire, il y a encore des besoins importants à satisfaire, qui pourraient facilement être comblés si l’on faisait des économies sur les dépenses nucléaires. Au total, pour la dépense militaire comme pour la dépense civile, l’essentiel n’est pas de dépenser plus, mais de dépenser mieux.



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