État et collectivités

Attentats, état d’urgence, des débats qui s’égarent

20 juillet 2016 • Bertrand Nouel

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Avec le retour des échéances électorales, les débats prennent de plus en plus un tour politicien et polémique. La séance de la nuit dernière l’a hélas montré, où les noms d’oiseaux ont volé au travers de l’hémicycle, et où, aux accusations de « liberticide » ont répondu celles de « bisounours », voire de « connard » pour les moins imaginatifs. Désolant de voir comme chaque tenant d’un parti rejoint sa niche traditionnelle, sans parvenir à réfléchir sans parti-pris (c’est une sorte d’état de guerre quand même !) aux problèmes qui se posent et à leurs solutions. Essayons de redresser la barre. Oui, la prolongation de l’état d’urgence est parfaitement justifiée. Et suite au drame révoltant et inique de Nice, ne confondons pas tout, et n’oublions surtout pas ce que demandent les Français. Il est temps d’assumer qu’en période de guerre contre le terrorisme et d’état d’urgence, certains événements qui rassemblent à heure fixe des milliers de personnes, soient annulés à l’instar de ce que vient d’annoncer la préfecture de police de Paris en annulant « la piétonisation des Champs-Elysées » et le « cinéma en plein air »...

Etat d’urgence ou pas, il semble de plus en plus avéré que le drame de Nice ne se serait pas produit, tout au moins avec le terrible bilan que l’on connaît si une ou plusieurs bourdes fatales n’avaient pas été commises. Ne tirons pas systématiquement sur le pianiste, le travail des policiers, harassés par des interventions de toutes parts  (Cop 21 et fans-zones de l’euro de football tant vantées par le gouvernement et les élus…) et confrontés à des méthodes terroristes nouvelles, est infiniment difficile. Mais enfin, comment s’expliquent à la fois la présence non contrôlée d’un camion de 19 tonnes dans des voies où pendant plus d’une journée la circulation de tels engins était totalement interdite, et le fait que ce camion n’ait eu aucune difficulté pour contourner le barrage de police en passant sur le terre-plein ? Et comment se fait-il que les enregistrements des caméras des jours précédents n’aient été aucunement exploités ?

La réponse paraît, hélas, trop simple. Comme l’indique le professeur de l'université Paris-8 Mathieu Guidère, spécialiste des attentats, "on n'aurait pas pu éviter l'attentat de Nice, car le tueur n'était même pas fiché, mais on aurait pu minimiser le nombre de victimes si la Promenade des Anglais avait été sécurisée sérieusement avec de vrais plots de sécurité, des chicanes et des militaires prêts à tirer comme en Israël, en Égypte, en Irak ou en Tunisie". Comme aussi un spécialiste israélien l’a confessé au Echos, la France n’était « pas vraiment préparée à gérer ce genre de catastrophe ». Il est vrai que l’utilisation d’un camion pour perpétrer ce genre de massacre était en France encore inconnue – bien que les autorités eussent pu s’y attendre au vu des déclarations de Daesch.

Quoi qu’il en soit des responsabilités, qu’une enquête devrait pouvoir établir, il est évident que l’état d’urgence, qui concerne des autorisations d’action données au pouvoir exécutif sans contrôle préalable du pouvoir judiciaire, n’a rien à voir avec l’état d’impréparation supposé de la police qui n’avait pas envisagé le type d’action en cause. Il y avait 64 policiers nationaux chargés de sécuriser la Promenade des Anglais à Nice le 14 juillet, il ne semble donc pas que l’insuffisance des moyens soit en cause, et sur ce point il faut plutôt donner raison au Premier ministre qu’au maire de Nice. Il s’agirait seulement d’une mauvaise utilisation des moyens. En témoigne d’ailleurs le fait que dans les rassemblements comme Paris-plage on ait en catastrophe installé des plots en béton pour empêcher toute intrusion de véhicules.

La leçon à tirer est double. D’abord sécuriser davantage les rassemblements, comme il semble qu’on l’ait maintenant fait pour Paris-plage, en s’assurant qu’au cas où un attentat se produirait malgré tout, il puisse être maîtrisé avant d’avoir eu le temps de produire ses conséquences les plus dramatiques. Les autorités israéliennes ont mis au point de telles mesures à la suite des dernières intifadas « au couteau » que le pays a connus. La France pourrait s’inspirer de l’expérience malheureusement acquise par Israël à ce sujet.

La seconde leçon est que la France doit se considérer en guerre et en tirer les conséquences. Dire que le risque zéro n‘existe pas est un truisme qui ne saurait aucunement excuser l’insuffisance de la protection  ni permettre d’évoquer un certain fatalisme. La réaction des Français après l’attentat de Nice est frappante à ce sujet : ils considèrent la sécurité comme une priorité. Certes le tourisme est une ressource capitale et les festivals et autres « jeux », particulièrement en été, sont une attente des Français. Mais, cette année, la priorité est clairement ailleurs, et tant pis s’il faut annuler ces rassemblements festifs. Autrement dit, les préfets ont le pouvoir d’interdire les manifestations lorsqu’ils jugent que les impératifs de sécurité ne sont pas suffisamment respectés. Nous attendons du gouvernement qu’ils donnent des instructions fermes aux préfets et que ces derniers utilisent leurs pouvoirs à plein. Il est en effet impossible d’imaginer que les autorités de police puissent faire face partout en France et en été aux risques d’attentats. Ou bien la sécurité est assurée dans les meilleures conditions envisageables, ou bien les regroupements programmés devront être réduits ou annulés, quoi qu’il en coûte.

Oui, l’état d’urgence est justifié

Cet état d’urgence, qui a donné lieu la nuit dernière à des débats désastreux, doit être maintenu. Il consiste à donner à l’exécutif des pouvoirs exceptionnels préventifs, tels qu’interdictions de circulation et de manifestations, perquisitions et saisies, assignations à résidence… Un procès en inefficacité lui est fait, ainsi qu’en organisation de mesures liberticides. A vrai dire, la décision de faire appel à l‘état d‘urgence, qui est issue de la loi du 3 avril 1955, nécessite seulement que l’on se trouve dans un « cas de péril imminent résultant d'atteintes graves à l'ordre public », n’a fait guère de débat devant l’Assemblée, seuls l’extrême gauche et quelques écologistes y étant opposés pour des raisons purement politiciennes. La seule question sérieuse concerne l’opportunité de créer des centres de rétention, qui mérite effectivement un débat approfondi. En revanche la relance d'un programme pénitentiaire ambitieux afin de réduire la surpopulation carcérale, devrait faire concensus. Il s'agit d'un premier pas essentiel dans la lutte contre la radicalisation en prison... pourtant sur ce dernier chapitre l'exécutif semble encore bien timide. Il faut dire qu'il s'agit d'une mesure structurelle de moyen terme qui dépasse le seul état d'urgence.

Quant au procès en inefficacité, il est impossible de l’instruire sérieusement. L'attentat de Nice est clairement une mise en échec dramatique des mesures prises depuis 18 mois, notamment de l'opération Sentinelle qui mobilise 10.000 hommes. Le gouvernement a néanmoins indiqué que les mesures prises avaient permis d’éviter des attentats. Qui pourrait dire ce qui se serait passé si cet état d’urgence n’avait pas existé, et combien de criminels djihadistes ont été préventivement détournés d’agir ? Au vu des restrictions très limitées à la liberté auxquelles peut donner lieu l’état d’urgence, le seul fait que des vies aient pu être épargnées, ne laisse à notre avis pas de doute sur sa nécessité.

 

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