État et collectivités

Accélérer le programme Scorpion : quelles possibilités ?

08 juin 2017 • Nicolas Maldera

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Accélérer le programme de renouvellement des capacités de combat médianes de l’armée de Terre est un sujet sensible, discuté à de nombreuses reprises. Avec l’intense utilisation opérationnelle des blindés en opérations extérieures, certains décideurs invitent, comme Laurent Collet-Billon, délégué général pour l’armement, à « mettre en perspective l’accélération potentielle du programme Scorpion, comprenant d’excellents véhicules […] avec l’indisponibilité de certains véhicules qui subissent un acharnement thérapeutique ». A peine un mois plus tard, le chef d’état-major de l’armée de Terre, le général Jean-Pierre Bosser, se prononçait aussi en faveur de cette solution pour économiser de l’argent sur les coûts de régénération en hausse constante des flottes de VAB et d’AMX-10RCR. Une position rejointe officiellement depuis par le ministre de la Défense et le chef d’état-major des armées, le général Pierre de Villiers. Si cette accélération du programme Scorpion ((Synergie du Contact Renforcée par la Polyvalence de l’infovalorisatiON) fait désormais consensus entre politiques, industriels et militaires, sa mise en œuvre semble suspendue à la décision du nouvel exécutif. 

Quels sont nos besoins ?

Un point sur le vieillissement rapide de notre parc de blindés médians s’impose. Les propositions d’accélération du programme Scorpion partent toutes du constat que notre flotte connaît une usure sans précédent, à cause d’un rythme opérationnel particulièrement soutenu, mais aussi des conditions climatiques dans lesquelles se déroulent la plupart de nos OPEX. L’environnement, climatique notamment, du nord Mali ou de la Centrafrique, usent les matériels près de trois fois plus qu’en métropole à durée d’utilisation égale[1].                                           

La taille du parc de VAB se contracte ainsi de manière continue. Trop vieux, trop usés ou détruits lors des opérations par l’ennemi ou par accident : si 3.034 VAB étaient en service au 31 décembre 2014[2], ils ne sont plus que 2.582 en décembre 2015 (-452 véhicules) et 2.475 en décembre 2016 (-107)[3]. Sur ces deux années, l’attrition moyenne a atteint plus de 18%. Quant à l’âge moyen de la flotte, il est aujourd’hui de plus de 32 ans, tandis que la disponibilité moyenne atteint seulement 42%[4].

Il s’avère aussi que l’entretien de ces véhicules est rendu toujours plus difficile proportionnellement à leur usure. Ainsi, si les VAB en OPEX connaissent une disponibilité exceptionnelle, c’est au prix d’une régénération en métropole très lourde car leur potentiel mécanique est y soumis à très rude épreuve. Tandis que les VAB parcourent en moyenne 400 kilomètres par an en métropole, ils peuvent parcourir jusqu’à 1.600 kilomètres par semaine au Mali. Comme le soulignait Michel Cabirol, cela représente une usure potentiellement 200 fois plus importante[5]. La flotte d’AMX-10 RCR n’échappe pas à cette suractivité opérationnelle. Si le parc reste stable à 248 véhicules, cela semble être au prix d’un maintien en condition opérationnelle toujours plus coûteux. Par exemple, entre 2015 et 2016, le coût MCO unitaire des AMX-10 RCR est passé de 69.488 à 84.239 €, soit une hausse de plus de 21% sur ces deux années. Malgré cela, la disponibilité technique reste relativement faible, avec 55% en 2016 (contre 48% l’année précédente).

Le programme Scorpion est donc la pierre angulaire du renouvellement capacitaire global entamé par les armées depuis quelques années. Ce programme ambitionne de réaliser la modernisation totale des capacités de combat médianes et lourdes de l’armée de Terre, notamment grâce à une intégration poussée des technologies numériques. Il s’agit en fait d’un programme de programmes, incluant non seulement de nouveaux véhicules mais aussi de nouveaux systèmes d’information et de communication et logistiques. Un premier véhicule, le VBMR Griffon (Véhicules Blindé Multi-Rôles) doit remplacer les VAB actuellement en service. Comme son prédécesseur, il sera décliné en une multitude de variantes (commandement, génie, évacuation sanitaire, etc.) grâce à des modules missions spécifiques, et deviendra l’épine dorsale de nos unités motorisées. L’EBRC Jaguar (Engin Blindé de Reconnaissance et de Combat) doit quant à lui remplacer le VAB HOT restant et les AMX-10RCR, et assurer un rôle d’appui feu moyen. Le char Leclerc doit être modernisé et porté au standard XLR pour rester en service jusqu’en 2040 environ. Enfin, un certain nombre de VBMR-L (Véhicule Blindé Multi-Rôle Léger) doivent venir compléter ces trois véhicules, notamment pour des missions de renseignement et d’éclairage.

Le statut actuel du programme Scorpion 

Aujourd’hui, il est prévu de constituer deux divisions Scorpion, rassemblant au total six brigades interarmes et l’équivalent de quelque 47.000 personnels au sein des forces terrestres. Sur ces six brigades, deux seront qualifiées de lourdes, car dévolues spécifiquement au combat de haute intensité en intégrant le char Leclerc rénové au standard XLR. Deux autres brigades, dites médianes, intégreront les EBRC Jaguar et VBMR Griffon. Enfin, deux brigades légères rassembleront les parachutistes et les troupes de montagne et devront conduire plus spécifiquement des actions rapides et ultralégères. La première unité à expérimenter les matériels serait la 9ème Brigade d’Infanterie de Marine, plus précisément le 3ème Régiment d’Infanterie de Marine de Vannes. Le premier GTIA (Groupement Tactique Interarmes) devrait être opérationnel en 2021, la première brigade Scorpion en 2023. La seconde brigade Scorpion, qui n’est pas encore connue,  devrait quant à elle pouvoir être déployée à partir de 2023[6]. Financièrement parlant, rappelons que le programme est évalué à 8 milliards d’euros au total, dont 1 milliard qui a été engagé jusqu’à présent.

A terme, ce sont 1.722 VBMR Griffon, 358 VBMR-L, 248 EBRC Jaguar et 200 Leclerc XLR qui doivent équiper les six brigades Scorpion. Le 24 avril dernier, une première tranche de production a été lancée, prévoyant la production de 319 Griffon et 20 Jaguar pour des livraisons respectivement en 2018 et 2020[7], le temps que les chaînes de production montent progressivement en puissance. D’ici à 2025, ce sont 780 Griffon, 110 Jaguar qui devront avoir été livrés, sans compter 200 VBMR légers qui seront achetés sur étagère à partir de 2019. Quant aux 200 chars Leclerc, leur modernisation est prévue entre 2020 et 2028. D’après les informations disponibles, le rythme de livraison est le suivant :

  • Les premiers Griffon doivent être livrés en 2018, pour une qualification opérationnelle attendue en 2021[8] et des livraisons devant s’étaler sur 15 ans, jusqu’en 2033. 3 exemplaires doivent être livrés dès 2018, et 89 autres l’année suivante[9] dans le cadre de la LPM en cours d’exécution. A partir de 2020, c’est environ 125 d’exemplaires qui doivent  être livrés chaque année jusqu’en 2033 pour atteindre une cible finale de 1.722 véhicules. Nous estimons donc qu’un Griffon coûtera environ 1,5 million d’euros pièce.
  • Les premiers Jaguar sont attendus quant à eux pour 2020, les 248 exemplaires finaux devant être en service pour 2030[10]. Le rythme de production serait d’environ 20 machines au début du programme[11] et environ 26 par an une fois les chaînes de production en régime de croisière. Nous estimerons ici qu’un Jaguar coûtera 3,5 millions d’euros pièce.
  • Les 200 chars Leclerc concernés par le programme Scorpion seront rénovés et modernisés entre 2020 et 2027-2028, au rythme de 25 machines par an. 338 millions d’euros sont prévus pour ce programme de modernisation, soit environ 1,69 million d’euros par char pour le traitement des obsolescences existantes.  

Estimations des coûts d’acquisitions et livraisons du programme SCORPION (hors VBMR léger)

Selon ces estimations, les coûts d’acquisition seuls des 1.722 VBMR Griffon seraient de 2,58 milliards d’euros entre 2018 et 2033. Et acquérir les 248 EBRC Jaguar coûterait quelque 868 millions d’euros entre 2020 et 2028. Au total, en incluant le coût de modernisation des 200 chars Leclerc, ce sont près de 3,8 milliards d’euros qui seraient consacrés aux seules acquisitions des véhicules sur les 8 milliards que pèse approximativement la totalité du programme à ce jour. Ce qui représente un peu plus de 313 millions d’euros chaque année une fois le rythme de croisière atteint à partir de 2021. Le reste serait donc consacré aux développements[12], à la commande des armements et munitions afférentes, à la maintenance et la formation, mais aussi aux nouveaux systèmes de simulation et au nouveau système d’information et de combat Scorpion (SICS)[13].

Accélérer le programme Scorpion : oui mais comment ?

L’accélération du programme correspond en réalité une accélération des livraisons aux unités des véhicules et de leurs équipements propres. En effet, il semble impossible de réduire les délais liés aux expérimentations des prototypes et à l’intégration des systèmes. L’intégration du système Félin dans le métaprogramme Scorpion requiert ainsi des attentions toutes particulières pour ne pas dégrader la cohérence et l’efficacité de chaque système. En plus de cela, l’accélération des commandes réclame logiquement des crédits supplémentaires, malgré une situation des finances publiques toujours très délicate. D’après les industriels du GICAT (Groupement des Industries françaises de Défense et de Sécurité Terrestres et Aéroterrestres), il serait néanmoins possible de terminer l’ensemble des livraisons sept ans plus tôt que prévu, en 2026[14], en augmentant d’environ 30% les rythmes de production. L’objectif serait de disposer de 1.000 Griffon en 2025, contre 780 selon le plan initial. Une nouvelle cadence que le consortium Nexter-Thales-RTD ou les sous-traitants pourraient apparemment suivre sans problèmes d’après la DGA, qui a d’ores et déjà audité les parties prenantes du processus de production. En prévision d’exportations importantes, des capacités de production largement supérieures aux livraisons demandées par l’armée de terre ont ainsi déjà été installées. Le nouveau rythme de livraison s’établirait alors de la manière suivante :

  • La production de Griffon passerait de 10 à 20 exemplaires mensuels[15], soit de 125 à 240 chaque année. C’est dès 2020 que la production des Griffon serait susceptible d’être augmentée[16].
  • La production des Jaguar passerait quant à elle de 2 à 4 machines chaque mois, soit 48 exemplaires chaque année au lieu de 24. L’accélération de la production des Jaguar ne pourrait quant à elle se faire qu’à partir de 2021.
  • Il n’est en revanche pas prévu d’accélérer la rénovation de la flotte de chars Leclerc SXXI. Les livraisons devraient alors se poursuivre au rythme de 25 exemplaires par an, et se termineraient en 2027 comme dit précédemment.

Echéancier prévisionnel pour les livraisons accélérées des Griffon et des Jaguar.

L’accélération des livraisons des Griffon et Jaguar se traduirait par des coûts d’acquisitions semblables – et même probablement moins élevés grâce à des économies d’échelle plus importantes – mais par une augmentation de la charge financière du programme chaque année. Ainsi, ces nouvelles cadences de livraisons coûteraient environ 570 millions d’euros annuellement, une fois le rythme de croisière atteint à partir de 2021. Comparé aux cadences prévues actuellement, qui coûteraient environ 313 millions d’euros annuellement, il s’agit d’une augmentation de plus de 80%. Mais cette augmentation de coût est à mettre en perspective avec les hausses des coûts de régénération des flottes de VAB et d’AMX-10RCR. Des coûts qui ne sont appelés qu’à augmenter avec le temps, l’âge moyen des véhicules ne diminuant pas et les modernisations devant continuer de coûter toujours plus cher.

Conclusion

Accélérer les livraisons des VBMR et EBRC du programme Scorpion est un projet qui doit être entériné au plus vite. Il s’agirait d’un signal politique relativement fort en faveur d’un effort de Défense accrû et d’une optimisation de l’équipement des forces. En 10 ans, nos forces terrestres pourraient être complètement équipées d’une force blindée très récente, polyvalente et très cohérente. Cela nous placerait en avance sur l’US Army et son programme FCS (Future Combat System), qui connaît de larges problèmes technologiques et industriels. Si des délais de développements et d’expérimentations – entre trois et quatre ans - restent a priori foncièrement incompressibles, le processus global peut être accéléré dès 2020. Avec les nouveaux rythmes de production, soit 240 Griffon et 48 Jaguar par an, il semble effectivement possible de terminer la totalité des livraisons seulement six ans plus tard. Le principal obstacle reste d’ordre financier. En ce sens, le programme repose aussi sur des espérances d’exportations, qui permettraient d’alléger la facture pour le ministère de la Défense grâce à une hausse des quantités produites et donc des économies d’échelle plus importantes.

Enfin, il convient de souligner certaines contradictions :

  • Premièrement, choisir de développer totalement deux nouvelles familles de véhicules n’est pas un choix d'une rationalité optimale : pourquoi développer le Griffon alors que Nexter avait déjà dans ses cartons le Titus, très comparable ? De même, pourquoi commencer à développer le Jaguar en 2014, alors que le VBCI-2/T40 avec des caractéristiques similaires, sera exposé par Nexter dans les salons internationaux à peine un an plus tard ? Outre l’entrée en service bien plus rapide des deux véhicules, le VBCI-2 aurait eu l’avantage incomparable de rationaliser plus encore le parc de blindés de l’Armée de Terre. Avec toutes les économies que cela sous-entend ;
  • Deuxièmement, il existe des interrogations légitimes sur le fait que nous ayons choisi de conduire ce programme de manière purement nationale, en nous abstenant de toute coopération européenne. S'inscrivant dans la continuation directe du programme FELIN franco-français. Toute coopération pour le programme Scorpion aurait été illogique, les enjeux opérationnels et matériels étant nationaux avant tout. Enfin dans le domaine des blindés, les projets en coopération avec nos voisins ont, pour l’instant, toujours systématiquement échoué[17]. En cause ? Des partenaires qui ne désirent pas les mêmes spécifications car ne comptant pas réaliser les mêmes missions dans les mêmes conditions. Cette coopération est certainement un chantier majeur à conduire dans les prochaines années, aussi bien pour notre industrie d’armement que pour l’Europe de la Défense dans son ensemble. Avant tout, il faudra délimiter des objectifs convergents et des processus de recherche/conception communs."

[4] Ibid.  

[6] Armée de Terre 2025 : Le Programme Scorpion, Jean-Marc Tanguy, RAIDS Magazine n°362, Septembre 2016, pp.69-75.

[12] Le premier contrat de développement, signé en décembre 2014, était par exemple d’un montant de 754 millions d’euros pour le développement du VBMR et de l’EBRC.

[13] Programme Scorpion - Notes d’étonnement, Centre d’Etudes et de Prospective Stratégique (CEPS), juin 2016.

[15] Ibid.

[16] Projet de Loi de Finances pour 20147 : Défense : équipement des forces, Avis n° 142 (2016-2017) de MM. Jacques GAUTIER, Daniel REINER et Xavier PINTAT, fait au nom de la commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées, déposé le 24 novembre 2016.

[17] Le programme VBCI était initialement prévu en coopération avec les Britanniques et les Allemands. Des différences majeures de spécifications l’ont fait échouer, poussant la France à poursuivre le programme VBCI seule à partir de 1999. Le programme de char de combat franco-allemand (« Napoléon »), lancé dans les années 1970 pour remplacer les Leopard et AMX-30, a aussi largement échoué à cause des conditions industrielles exigées par les Allemands. Il aboutira au Leclerc pour les Français et au Leopard 2 pour les Allemands. A noter que la même coopération (programme MBT-70) entre Américains et Allemands échouera également peu après, donnant le M1 Abrams pour les premiers et le Leopard 2 pour les seconds.   

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