Entre 100 et 180 milliards ont été détournés depuis le début de l'aide au développement

Jean Merckaert

16 novembre 2007 • Guillaume Dumant

Deux mois avant la présidentielle, le CCFD (Comité catholique contre la faim et pour le développement) lance une campagne sur les biens mal acquis de chefs d'Etats africains. L'objectif est de faire bouger les traditionnelles lignes françaises vis-à-vis des pays africains. A travers cette dénonciation, qui consiste à désigner les appartements et maisons des chefs d'Etats dans Paris et sa banlieue, l'association catholique prône la restitution des avoirs détournés. Cet acte serait censé nous démontrer l'engagement déterminé de la communauté internationale contre la corruption, décrit comme le cancer du développement. Les avoirs détournés par les chefs d'Etats, appelés clairement par l'association « dictateurs », s'élèvent entre 100 et 180 milliards de dollars. Au-delà de l'aspect financier, cette corruption mine la démocratie et tout espoir de réforme, domaines dans lesquels le CCFD s'engage depuis plusieurs décennies. Rencontre avec Jean Merckaert , chargé de programme sur le financement du développement au CCFD.

Guillaume Dumant : Pourquoi avoir mené cette campagne des biens mal acquis ?

Jean Merckaert : Le constat qu'on a fait est sans appel. Pour chaque euro d'aide apporté aux pays du Sud, il y a 6 à 8 euros qui quittent ces pays sous forme de détournements ou d'évasion fiscale. Destination les paradis fiscaux. L'évasion fiscale est une pratique très développée. Notre rapport sur les biens mal acquis avait comme volonté d'illustrer cette équation et notamment le rôle joué par les paradis fiscaux qui se jouent des règles de base fiscales et qui participent au détournement de sommes colossales d'argent. Le choix des biens mal acquis est un choix pédagogique. Il marque. Ca renvoie facilement à l'imaginaire des gens. Il fallait montrer que cette partie est une petite partie du pillage général.

GD : Comment avez-vous fait pour établir ce constat et ces chiffres ?

JM : Pour le rapport d'1 à 6 ou 8 euros dans les paradis fiscaux, on se base sur les travaux de Raymond Baker dans « le talon d'Achille du capitalisme » ainsi que sur des rapports de la CNUCED. Il n'y a pas de scoop à proprement parler. On a juste croisé les informations qui étaient dans le domaine public. On est conscient du caractère approximatif de nos chiffres. On ne connaît pas tout. On arrive à l'estimation qu'entre 100 et 180 milliards ont été détournés depuis le début de l'aide, depuis les années 1960 en gros.

GD : Pourquoi avoir sorti ce rapport à la fin de la présidence de Chirac ?

JM : On a décidé de sortir ce rapport à un mois de la présidentielle, et après le sommet France Afrique. C'était un moment clé. Tous les candidats promettaient la rupture. Nous, on leur soumettait quelque chose de concret, qui est de saisir les avoirs des dictateurs africains situés sur le sol français. On sait que c'est possible. Ca a été fait avec Mugabe, les talibans et dernièrement avec les dignitaires du régime Birman. Concernant les biens mal acquis, force est de constater que rien n'a été fait. Les chefs d'Etats exposés dans ce rapport ont bénéficié d'un accueil favorable de la part de Sarkozy. Etonnant en termes de rupture !

GD : Avez-vous eu des problèmes suite à ce rapport ?

JM : Très rapidement, deux mois après le rapport, on a constaté que quelqu'un de l'extérieur avait pénétré un de nos PC. Une icône a été redesigné Sassou (référence à Sassou N'Guesso). Sinon sur le rapport on a été repris dans le journal de propagande de Sassou N'Guesso « les dépêches de Brazzaville » où on nous traitait de néo-colonialistes. Nous, on n'a pas grand chose à craindre, ce sont surtout les gens sur place qui peuvent être intimidés.

GD : Quelles sont les leçons du rapport sur les biens mal acquis ?

JM : Elles sont de plusieurs ordres : Tout d'abord sur les 100/180 milliards d'euros détournés seuls 4 ont été restitués. La France n'a rien fait. Pourtant elle se vante d'avoir été une des premières à signer la convention Merida des Nations Unies contre la corruption. Le chemin est encore long. Les détournements ont eu lieu avec la complicité, voire à l'initiative des gouvernements ainsi que des entreprises du Nord. Enfin le rôle des paradis fiscaux est fondamental. Sans ces 70 places financières mondiales, on n'en serait sûrement pas à ce point-là. Il est possible de les atteindre. Ces paradis fiscaux jouent un rôle important dans le pillage des ressources. Ils rendent très difficile la localisation des biens. Il y a de gros problèmes d'opacité et de manque de coopération judiciaire.

GD : Quels sont les enjeux de ce combat ?

JM : Au-delà de l'enjeu financier de ces avoirs, il y a une importance politique. Quand on corrompt un régime, quand on soutient une dictature corrompue, on prive la population de ressources financières mais on les prive également de tout espoir d'émancipation. Tout espoir de démocratie est sapé.

GD : Une action judiciaire a-t-elle été menée suite au rapport ?

JM : Une procédure a été lancée par Sherpa, Survie et la fédération des Congolais de la diaspora, fondée sur notre rapport. Nous on les soutient car ça nous intéresse, mais on est pas partie. Le 18 juin, il y a eu l'ouverture d'une enquête préliminaire par l'office de la grande délinquance financière. Ils sont chargés de faire les vérifications. Cette enquête préliminaire est en fait le prélude au classement de l'affaire ou à une instruction. Avant Noël on saura si l'enquête sera confiée à un juge d'instruction. On craint le classement du dossier.

GD : Les échos, suite à la sortie de votre rapport, ont été assez positifs ?

JM : On a réussi à toucher là ou ça fait mal. L'avantage de ce sujet est que, qu'on soit de droite ou de gauche on ne peut qu'être choqué par ces dirigeants africains qui se payent des biens luxueux sur le dos de leurs populations. Aucun homme politique sérieux ne peut défendre le fait qu'Omar Bongo a une dizaine d'appartements dans le 16 ème arrondissement de Paris.

GD : Quels sont vos prochains combats ?

JM : On milite sur des pratiques de financement responsable. On estime qu'on ne doit pas prêter à des régimes qui ne représentent pas la population. L'aide pour les pays pauvres est très éloignée des enjeux. Aujourd'hui les dépenses lsociales de base (santé, éducation…) ne représentent que 5.5% de l'aide bilatérale de la France. Ce n'est pas normal. L'aide sert à la francophonie ou à d'autres objectifs mais on est loin de ce pourquoi les Français veulent que l'aide soit utilisée. Il faut une plus grande lisibilité de l'aide.