Emploi et politiques sociales

Travail des seniors : le faux raisonnement

02 juin 2010 • Philippe François

"A quoi bon reculer l'âge de la retraite tant que les 50-60 ans ne trouvent pas de travail". Parmi tous les prétextes invoqués pour repousser la réforme des régimes de retraite, c'est l'un des plus fréquemment invoqués. Et l'un des plus tentants. Mais si le mécanisme de l'emploi fonctionnait exactement à l'envers ? "Pour que les seniors de 50-60 ans trouvent du travail, il faut d'abord reculer l'âge de la retraite".

L'économie est friande de règles naïves et bien intentionnées, mais dont les effets sont contraires à ceux espérés. Par exemple, bloquer les loyers pour résoudre la crise du logement ; résultat, la crise s'aggrave. Réduire le temps de travail pour faire baisser le chômage ; il est plus élevé en France qu'ailleurs. Pénaliser les entreprises qui licencient des seniors ; elles n'en embauchent plus. Augmenter les impôts pour accroître les rentrées fiscales ; celles-ci baissent. Encourager les mères de famille à prendre de longs congés parentaux ; elles se retrouvent durablement au chômage.

La France dernière pour le travail des 55-64 ans

De tous les pays de l'OCDE, la France a été la seule à abaisser brutalement en 1982 l'âge légal de la retraite à 60 ans. On dispose donc maintenant des résultats de cette expérimentation menée en vraie grandeur sur une période de 30 ans. Comme on pouvait s'y attendre, le taux d'emploi des personnes de 60 à 64 ans est tombé à 13 % en France, soit deux à quatre fois plus faible qu'en Allemagne, aux Pays-Bas et en Suède. Mais, c'est également le cas pour la tranche des 55-59 ans (sauf pour l'Italie), montrant bien l'effet pénalisant de la retraite à 60 ans pour les personnes proches de cet âge. Seuls 54 % des Français de cette tranche d'âge ont un emploi, un chiffre inférieur de 9 points au taux allemand, 15 points à celui du Royaume-Uni et de 26 points au suédois.

Taux d'emploi des séniors
Taux d'emploi (%) en 2005 France Italie Pays-Bas Allemagne Royaume-Uni Suède
55-59 ans 54 43 62 63 69 80
60-64 ans 13 18 25 28 42 58
Source : Rapport 2007 du COR

Une mécanique logique

Quand l'âge normal de départ en retraite était fixé à 65 ans, les employeurs commençaient à prendre en compte le départ de leurs salariés quand ceux-ci approchaient de 60 ans. Les intéressés et leurs collègues aussi, et cela se traduisait par moins de formation, de promotion et de motivation. Depuis que l'âge "normal" de la retraite est passé à 60 ans, ces problèmes apparaissent 5 ans plus tôt, dès 55 ans. Pour les salariés qui ont un travail et restent dans la même entreprise, cette stigmatisation est désagréable. Pour ceux qui sont au chômage, elle est catastrophique. Sauf cas particuliers, embaucher un collaborateur qui n'a plus que 5 ans maximum à travailler n'est pas très attractif.

Comme la retraite à 60 ans ne produisait aucun effet sur le taux de chômage, les responsables politiques ont persévéré dans l'erreur et créé de multiples systèmes de pré-retraite à partir de 55 ans. En 1985, environ 60.000 salariés sont partis dans l'un de ces plans. En 1998 ce chiffre a culminé à 100.000. Le résultat était inévitable : dès 50 ans, les travailleurs sont apparus comme "vieux". Il est probable que dans les entreprises, comme à la SNCF, où l'âge de départ en retraite est de 50 ans dans les services "actifs", les salariés de 45 ans sont considérés comme des "anciens" à ménager.

Des sortes de pré-retraites existent aussi dans la fonction publique. Comme si la dévalorisation des personnes de 60 ans ne suffisait pas, les gouvernements ont mis en place, avec la complicité des syndicats, des "Congés de fin d'activité" et des "Cessations progressives d'activité". Le message reçu par la société est clair : non seulement les personnes de 60 ans ne sont plus très productives, mais dès 57 ans il faut aménager leurs postes qu'elles ne sont plus capables de tenir.

Revenir au bon sens

Depuis 1998, le nombre de pré-retraites baisse régulièrement. En 2008, seulement 10.000 personnes du secteur privé sont entrées dans ce statut. Mais le mal est fait, et il faudra du temps pour que les 50-65 ans soient considérés, en France, comme des travailleurs valables.

L'exemple des pays étrangers, l'échec de l'expérimentation française et la logique convergent : "Le recul de l'âge de la retraite est un préalable à l'amélioration de l'emploi des seniors". Les plans de gestion de carrière des seniors qui viennent d'être rendus obligatoires pour les grandes entreprises constituent une tentative bureaucratique de résoudre le problème : toujours plus de rapports exigés des entreprises, et toujours plus d'administration pour les contrôler. Seuls l'arrêt des pré-retraites et le retour progressif de l'âge "normal" de départ en retraite à 65 ans (hors métiers objectivement pénibles) seront efficaces pour développer le travail des 50-60 ans. Cela devrait être faisable puisque depuis 1982, l'espérance de vie des Français a augmenté de 5 ans. Partir en retraite à 65 ans en 2010 est donc sensiblement équivalent à partir en retraite à 60 ans en 1982.

Article paru dans Le Figaro du mercredi 2 juin 2010

Commentaires

  • Par gele • Posté le 04/06/2010 à 18:33 Retraites, une réforme à venir ! Non une réformette.
    Le rapport du COR "oublie" courageusement, tous comme nos politiques, les régimes "spéciaux" ! Les régimes des fonctions publiques! Régimes qui cotisent peu et touchent plus 50 % des retraites pour 20 % de bénéficiaires. 60 % des déficits c'est eux ! Egalité équité ……..
    Un combat pour l'équité que les syndicats oublient eux aussi ! Pas question d’y toucher, à leurs acquis, cela fâcherait … Le passage à un régime unique pour tous les Français est la condition indispensable d’un retour à l’équilibre pour un système qui est plombé par les privilèges des uns, les bonifications des autres.
    La solution c'est égalité totale : Assiettes de cotisations, employeurs-salariés! Taux de cotisations ! Durée de carrière! Et bien sûr prestations finales.
    La vérité, au fond, chacun la connaît. Les syndicats et le patronat, la gauche et la droite. Les débats à la télévision et dans les médias sont affligeants. Les responsables qui gouvernent sont tétanisés par la peur, ne disent pas la vérité aux français, notamment à la sphère publique. Les gauches ne vénèrent que le veau d'or de la taxation des "riches" . Hélas ce n'est pas seulement dans la poche des « riches », ni dans la taxation des capitaux, que l'on trouvera les 30/50 milliards qui manqueront en 2015/2025.
    Enfin, qu'il est absurde de continuer, par pure idéologie, à fermer la porte à un % libre de capitalisation.
    La solution c'est bien l'égalité totale public/ privé, Cela a l'horizon de 2015/2025. un calcul des droits par point cotisé, La retraite à 64/65 ans, la baisse lente et mécanique des pensions, l'augmentation modérée des cotisations, et 41/42 ans de cotisation pour une retraite à taux plein. Avec un système de sur-côte et de décote unique.
    En France on ne dit pas "privilèges" mais "régimes spéciaux"
    .
  • Par Caflomath • Posté le 04/06/2010 à 14:46 Que ce soit chez les tenants du dogme "soixantiste" ou chez ceux de l'idéologie "plus on est vieux, plus il faut travailler", je n'obtiens pas de réponse sur la nécessité de laisser absolument un âge de départ à la retraite. En effet, à partir du moment où la personne a réalisé ses "semestres" (dont le nombre est a validé par ailleurs, et là c'est un autre débat) et donc a cotisé suffisamment au regard de l'équilibre général de notre système par répartition, pourquoi ne pas le laisser partir à 55 ans ou à 62, 63, 64 ans...!
  • Par Philippe François • Posté le 03/06/2010 à 12:11 Mes chiffres sont ceux de l'INSEE. Comme je l'ai indiqué, ils concernent les revenus des ménages (au sens INSEE), pas ceux des individus.

    Pour le partage de la valeur ajoutée, l'iFRAP et de nombreux autres économistes ont montré qu'il est stable sur une longue période et qu'il est à peu près le même en France et à l'étranger.
    Sans le dire, certains prennent comme origine de comparaison la période de 1974-1978 où le refus de prendre en compte la crise avait conduit à préférer les salaires à la survie des entreprises. C'est cette période qui est un point anormal et exceptionnel sur les courbes.
    Je vous suggère de lire cet article:
    http://www.ifrap.org/Partage-de-la-valeur-ajoutee-entre-remuneration-du-...
  • Par ner30 • Posté le 03/06/2010 à 12:11 Merci de votre reponse. cependant je voulais savoir d'ou venaient vos chiffres? selon mes sources (l'insee) le salaire median, dont vous faites reference, n'est que de 1600euros par mois et seulement 20% des francais gagnent audela des 2380euros mensuel.

    par ailleurs vous semblez faire un paralelle entre l'age de depart a la retraite et les francais qui touchent le smic! en outre le deficit de 30Md'euros sont les prevision pour 2010, ils n'etaient que de 2.2Meuros en 2006 avant la crise. pourquoi vous ne prenez pas en compte dans votre raisonnement, la part des salaires qui dans le PIB a perdu 8.5 points en 30ans et un gain de 5% de PIB pour les revenu du capital et les dividendes. Le probleme ne viendrait-il pas plutot d'un partage equitable des richesses crees. Opposer les retraites et les bas salaire me semble etre une mauvaise piste.
  • Par Philippe François • Posté le 02/06/2010 à 17:20 La moitié des ménages français ont un revenu inférieur à 2302 € par mois (chiffres 2007). Environ 8 millions de personnes vivent avec moins de 900 € par mois. Je pense qu'il est nécesssaire d'améliorer leur situation. D'après les enquêtes et les manifestations, c'est aussi tout à fait leur avis. Les caisses de retraites et d'assurance maladie sont en déficit de 20 ou 30 Mds € par an. Travailler moins longtemps peut être un souhait individuel. Mais pour améliorer (voire maintenir) la situation de la majorité des Français, il faut certainement travailler plus.
  • Par ner30 • Posté le 02/06/2010 à 17:20 personnelement je prends pour une bonne chose et un progres social que le taux d'activite (salariale) des 55-64 ans soit plus faible que par ailleurs! Le travail n'est pas une joie pour tous, tout le monde n'a pas la chance de faire un travail creatif et motivant et sont nombreux ceux qui preferent arreter a 60 ans.

    Si on tient tant a mecaniquement augmenter la taux d'actif dans cette tranche d'age il n'y a qu'a supprimer ou reduire les differentes assurences vieillesse ou aide et ils seront beaucoup plus nombreux sur le marche de l'emploi obliges de travailler pour subvenir a leur besoins fondamentaux. celui constituerait pour autant un progres? je vous le demande.