Emploi et politiques sociales

Augmentation des salaires minimums en Europe, attention aux contresens !

31 mars 2016 • Bertrand Nouel

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Les salaires minimums connaissent des modifications importantes autour de nous : après l’Allemagne qui en a créé un depuis début 2015, c’est le Royaume Uni qui au 1er avril va créer un « national living wage », et aux Etats-Unis c’est le « fight for 15 » (combat pour les 15 dollars de l’heure) qui s’étend, avec la promesse du gouverneur de Californie de passer à 15 dollars en 2022 et l’irruption du sujet dans les débats électoraux présidentiels. Mais attention ! Il faut savoir de quoi on parle, et distinguer selon les durées de travail mensuelles, l’applicabilité géographique, l’applicabilité selon l’âge, l’applicabilité selon les secteurs économiques. Il s‘agit d’autre part des salaires bruts, et pas du coût du travail, ni des salaires nets, et enfin il n’est pas tenu compte du pouvoir d’achat (valeurs « PPA ») de l’argent dans chaque pays.  Résultat, l’exemple n’est surtout pas à suivre en France, sauf en ce qui concerne la flexibilité des salaires. Nous passons en revue la situation dans les pays européens qui entourent directement la France, ainsi que les Etats-Unis.

Sachant que l’Italie ne dispose pas d’un salaire minimum, que celui de l’Espagne est très éloigné (plus de 20% inférieur) du smic français, et qu’enfin celui du Luxembourg, très élevé, est « hors catégorie », nous avons retenu comme pays européens l’Allemagne, la Belgique, les Pays-Bas, le Royaume-Uni et l’Irlande, et nous y ajoutons les Etats-Unis.

La première chose à prendre en compte est la notion de salaire minimum, suivant qu’il est fixé légalement de façon horaire ou mensuelle. Le salaire minimum est horaire en Allemagne, en France, au Royaume-Uni et aux Etats-Unis, il est mensuel dans les autres pays. Dans le second cas, la comparaison doit donc tenir compte de la durée du travail si l’on veut évoquer le coût du travail. Nous présentons ci-dessous le coût horaire, recalculé en fonction de la durée habituelle du travail en ce qui concerne la Belgique (38 heures), les Pays-Bas (40 heures) et l’Irlande (39 heures).

*NMW : national minimum wage. NLW : national living wage. Le NMW est le traditionnel salaire minimum, tandis que le NLW, que l’on peut traduire par revenu minimum de subsistance, est une innovation du gouvernement Cameron en vigueur au 1er avril 2016. Le NLW ne concerne que les salariés de plus de 25 ans.

** Eurostat 2010

*** Eurostat 2015

Enseignements

1.La France est toujours le pays où le salaire minimum (smic) horaire est le plus élevé. C’est aussi le pays où la rigidité est la plus grande, par le jeu de l’indexation automatique du smic sur l’inflation et le salaire ouvrier moyen, par son application universelle à la fois quant à l’âge des salariés, à la géographie et aux secteurs d’activité.

Le fait que le salaire au smic mensuel français soit légèrement inférieur à ce qu’il est en Belgique, aux Pays-Bas, en Irlande et au Royaume-Uni n’est que la conséquence d’un temps de travail inférieur. Si l’on doit comparer à temps de travail égal, ce qui est le cas, vu de l’employeur, le coût du travail est très supérieur en France, car il faut non seulement calculer sur une base de 38,39 ou 40 heures selon le pays de comparaison, mais aussi ajouter les coûts des heures supplémentaires, 10% ou 25%. La plupart des commentateurs oublient ce fait et comparent les salaires bruts indépendamment de la durée du travail. Quand on voit la levée de boucliers des salariés et syndicats français à l’idée que l’on pourrait augmenter la durée du travail, cette question est tout sauf secondaire, et le fait que les salariés français au smic soient moins rémunérés mensuellement que dans les autres pays tient uniquement aux 35 heures. On ne peut avoir le beurre et l’argent du beurre…

2. La flexibilité des salaires minimums est remarquable dans les autres pays : selon l’âge en Belgique, aux Pays-Bas et au Royaume-Uni, selon les secteurs en Allemagne, selon l’entrée sur le marché du travail en Irlande et selon le lieu (distinction entre ville et campagne et entre les Etats) aux Etats-Unis. Au Royaume-Uni le nouveau NLW ne s’applique qu’au-delà de 25 ans, ce qui est une expérience intéressante et démontre le souci de tenir compte de la productivité plus faible des jeunes dans ce pays. Une différence frappante avec la France, où non seulement le smic jeunes n’existe pas, mais où on se croit obligé de prévoir des compensations en faveur des jeunes qui ne peuvent pas être embauchés en raison du niveau du smic (garantie jeunes…), et en faveur des employeurs par la baisse des charges sociales. Des dépenses importantes allant de pair avec l’explosion du chômage. A méditer !

3. La France est encore le pays où les salariés au smic sont les plus nombreux, et où le smic est le plus proche du salaire médian. Cela crée un resserrement des rémunérations autour des bas salaires et une stagnation de ces salaires en même temps qu’une difficulté des embauches par manque de productivité.

En conclusion, il faut certes se féliciter que les autres pays veuillent réduire les inégalités en augmentant leurs bas salaires, et aussi accroître le pouvoir d’achat avec pour résultat de stimuler la demande et la croissance de leurs économies. Cela rapproche aussi leur politique des salaires de celle de la France. Attention d’abord à ce que cela signifie en termes de choix politique : au Royaume-Uni l’instauration du NLW va de pair avec une diminution des prestations de l’Etat providence (voir notre étude sur une allocation sociale unique).

De toute façon l’augmentation des salaires minimums n’est surtout pas un exemple à suivre en France, qui est en déficit d’offre, en même temps que de compétitivité et de balance commerciale, et où l’augmentation du pouvoir d’achat se traduit par celle des importations. Dans les pays que nous avons examinés, la hausse du pouvoir d’achat se conjugue avec le plein emploi et un Etat providence auquel des freins ont été imposés; tout le contraire de la France où les inégalités de revenu primaire sont moins importantes, l’Etat providence nettement plus développé et le chômage beaucoup plus fort. On en revient toujours au même problème d’un chômage préféré au travail  même si ce dernier ne procure pas un revenu suffisant à lui seul.

Enfin, il y a clairement un exemple à suivre dans la façon dont les salaires minimums sont gérés : la flexibilité des salaires minimums en fonction de différents critères (en fonction de l'âge comme en Belgique, au Pays Bas et au Royaume-Uni, en fonction de la géographie comme aux Etats-Unis, en fonction de la durée d'emploi comme en Irlande ou encore en fonction du secteur d'activité comme en Allemagne), qui est présente dans tous les autres pays et totalement absente en France, est une approche réaliste de l’adaptation du pouvoir d’achat des salariés au coût réel de la vie et à la productivité des salariés.

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