Fonction publique et administration

Valorisation du patrimoine immobilier de l'Etat

Ouvrons l'Hôtel de la Marine au public !

20 juillet 2010 • Bertrand Nouel

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Le Ministère de la Marine quitte la Place de la Concorde pour le nouveau Pentagone à la française en construction dans le Sud de Paris. C'est très bien, mais que faire de l'Hôtel de la Marine, propriété de l'Etat, et de ce somptueux bâtiment érigé sous Louis XV ? La Cour des comptes s'y verrait bien emménager, alors qu'il faudrait ouvrir le bâtiment au public, en le transformant en musée ou en hôtel.

De tous bords on planche sur la question. A part la Culture, en vue d'une transformation en musée, diverses administrations lorgnent sur le bâtiment, et la Cour des comptes est, depuis le règne de Philippe Séguin, sur les rangs. D'autres évoquent la vente au secteur privé. Mais l'association des amis de l'Hôtel, présidée par M. de Rohan, veille au grain en affirmant que ce serait scandaleux de livrer l'Hôtel « à un usage commercial ».

On croit rêver. La Cour des comptes ? Celle qui milite à juste titre pour la l'utilisation rationnelle du domaine de l'Etat, et pour la cession au secteur privé des immeubles non indispensables au fonctionnement de l'Etat, c'est elle qui voudrait installer ses comptables (de haut vol, certes) sur la Place de la Concorde ?

Et quant au Président de l'association des amis de l'Hôtel, qu'entend-il au juste par l' « usage commercial » du patrimoine culturel, qu'il paraît mépriser de toute sa hauteur ? De l'autre côté de la rue Royale, les immeubles correspondants de la Place sont occupés par l'hôtel Crillon et l'Automobile Club.
Cela est-il choquant ?

Les immeubles chargés d'histoire et de prestige, propriété de l'Etat, n'ont que deux vocations possibles. La première, c'est d'être rendus au public, c'est ce qui a été fait pour le Louvre, vidé de ses occupants du Ministère des Finances partis à Bercy, et justement rendu à sa vocation de musée. La seconde, c'est d'être cédés au secteur privé comme le mouvement s'en répand actuellement, bien entendu sous toutes les servitudes nécessaires touchant au classement des immeubles.

Ou bien l'Hôtel de la Marine est transformé en musée, ou pour tout autre usage permettant d'en rendre l'accès au public, ou bien il doit être cédé. Au moins, l'hôtel Crillon est-il un lieu public, et même si l'Automobile Club est privé, ses nombreux membres et leurs invités peuvent-ils jouir de cette adresse de prestige. Mieux valent de tels « usages commerciaux » que l'occupation par l'administration, n'en déplaise à la Cour des comptes ou à l'association des amis de l'Hôtel de la Marine ! Et le même commentaire s'applique à bien d'autres lieux, comme le Ministère de la Justice, voisin de l'Hôtel Ritz place Vendôme. Hôtel qui, comme le Crillon, rapporte plus en recettes de tourisme, impôts et taxes, que n'importe quelle autre utilisation.

Paris, première ville touristique du monde, dit-on, manque d'hôtels, c'est bien connu. Alors faisons de l'Hôtel de la Marine un hôtel pour touristes ! Mais de grâce, pas un nouvel et cher abri pour agents publics.

Commentaires

  • Par Bertrand Nouel • Posté le 23/09/2010 à 22:57 Fort bien, et merci pour votre érudition, mais nous sommes alors d'accord: faisons-en un musée!
    Je note avec amusement que l'hôtel en question est affecté à la marine depuis... 1789, ce que je rapproche de votre remarque sur la raison pour laquelle on veut la faire partir. Il n'est jamais trop tard (211 ans) pour se repentir!
  • Par Jean DUCROS • Posté le 23/09/2010 à 22:57 Il faut distinguer parmi les immeubles ceux pour lesquels on peut envisager des aménagements et ceux pour lesquels on ne peut les consentir. Sans être en mesure de dresser ici une liste exhaustive des empêchements à prendre en compte, j'indique :

    La valeur historique complète du bâtiment, sa qualité architecturale et celle de ses décors, voire de son ameublement, un degré de priorité lié à la vie culturelle publique.

    En ce qui concerne l'hôtel de la Marine, place de la Concorde à Paris, sa valeur historique tient pour une part aux objectifs de son édification au XVIIIe siècle, aux événements importants qui lui sont associés, au souvenir de ceux - si nombreux - qui ont participé dans ses murs à la vie de la Nation, etc.

    Construit pour magnifier les arts, contribuer au prestige du pays et à l'initiation du public, on peut dire que l'hôtel de la Marine a été le premier musée des Arts décoratifs de Paris.

    On ne peut rapidement relater toute son histoire, mais on doit rappeler que - depuis la fin du XVIIIe siècle - toutes les palpitations de la vie nationale y ont été fortement vécues : 12 et 13 juillet 1789, 10 août 1792, septembre 1792, 21 janvier 1793, 16 octobre 1793,... etc. L'énumération devrait oursuivre jusqu'à nos jours, en passant par la date de la décision d'abolir l'esclavage en 1848, acte mémorable élaboré dans ses murs (mais pas au lieu que l'on indique d'ordinaire...), et l'on pourrait continuer jusqu'au 14 juillet 1989 ( jour de la réunion du G 7 dans le Salon diplomatique, ancienne salle des bijoux de la Couronne et lieu de nombreux autres événements).

    Mais il est une autre valeur historique moins éclatante, celle de la vie quotidienne à travers près de 240 ans. Cet édifice est en effet un exceptionnel témoin de la mixité sociale dans l'habitat, dans le travail administratif et artisanal.

    Les aménagements hôteliers de notre temps ou les transformations nécessaires à des usages commerciaux sont incompatibles avec la sauvegarde d'un temple de l'histoire. C'est d'ailleurs une des raisons qui plaident pour le départ de l'administration de la Marine, laquelle n'est heureusement plus au siècle de la plume d'oie.

    Un aspect peu connu de l'histoire de cet immeuble est celui de son ameublement. On a les descriptifs minutieux des différentes pièces à la veille de la Révolution. En outre, les meubles et objets d'art - établis après les déménagements de la fin du XVIIIe siècle - ont formé des ensembles qui constituaient encore récemment une anthologie du mobilier français...

    Il y aurait encore beaucoup à dire... et tant à apprendre au public, non seulement sur ce monument mais aussi sur l'emploi mal conçu de certains monuments historiques...
  • Par Jacques de Trentinian • Posté le 02/09/2010 à 13:37 Attention: il y a la boîte et son contenu.

    La boîte restera et gardera sa bonne bouille dessinée par Gabriel.

    Ce qui préoccupe les amoureux d'histoire est, à la fois l'évocation de ce qui s'y est passé, notamment pour notre Marine depuis la Révolution, et la merveilleuse collection de souvenirs qui y est fort bien présentée et entretenue (aux frais de la Défense !) et doit pouvoir être enrichie encore.

    L'autre hôtel est devenu sans intérêt, de ce point de vue, et les financiers qui ont acquis le coin avec la rue Royale, là où s'est signée l'alliance qui allait permettre aux États-Unis d'exister, ne conserve quasiment rien, ne montre rien, sauf une plaque quasi invisible sous les arcades!

    Amitiés

    JdT
  • Par Clément • Posté le 01/09/2010 à 18:46 Le "pentagone" à la française est aussi aqrrogant, stupide et grossier que Bercy. Mais faire de l'Hotel de la Marine où officièrent Decrés et autres grands ministres serait un sacrilège. Les "touristes" le saccagerait autant qu'une volée d'étourneau sur un verger.
    La France fut grande, on doit préserver la trace de cette grandeur. Le tourisme n'est pas spécialement une activité humaine très noble!

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