Fonction publique et administration

Derrière le mille-feuille territorial, le cent-mille-feuille numérique français

24 juillet 2013 • Pascal Perez

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La libre administration des collectivités locales a abouti à une Tour de Babel avec 100.000 systèmes informatiques ruineux et fermés. Il faut mobiliser les 20.000 informaticiens des collectivités locales afin qu'ils agissent comme les « nouveaux hussards » d'une République numérique moderne.

Des entreprises bancaires, d'assurances, de téléphonie gèrent des millions de clients avec 4 centres informatiques, en incluant des centres de secours en cas de sinistre. L'État, pour ses activités civiles, pourrait se contenter de 4 centres informatiques pour la totalité de ses besoins de communications électroniques.

Les territoires resteront-ils avec plus de 100.000 systèmes informatiques publics ? Les 36.000 communes et leurs satellites (associations, sociétés d'économie mixte et établissements publics locaux) génèrent une rente pour les équipementiers, les éditeurs de logiciels et les personnels. La redondance des logiciels de gestion de cantines, de bibliothèques, de paie, d'état-civil, … est invraisemblable. Il n'y a pas de dénombrement officiel mais le secteur public local emploierait environ 20.000 informaticiens.

Tous les conseils généraux, régionaux et les grandes villes comme Lyon et Paris, construisent des petits bâtiments pour héberger leurs ordinateurs et leurs serveurs.

Pour les logiciels, les départements connaissent des situations déplorables. Deux applications spécifiques pour le traitement de l'aide sociale sont maintenues à grands frais par deux fournisseurs dominants. Des centaines d'autres applications utilisées sont développées en interne ou commandées de manière redondante. Les services d'archives des conseils généraux ont fait développer des bases de données généalogiques. Comme ces logiciels sont incompatibles entre eux, il est impossible de proposer sur internet une offre nationale et gratuite de généalogie en ligne dont la numérisation a déjà coûté 100 millions d'euros !

Les 100.000 systèmes d'information numériques des collectivités locales sont des enjeux de pouvoirs. L'élu qui a les noms et les adresses des administrés pour leur écrire personnellement a un avantage concurrentiel dans la compétition politique. Cet avantage suppose que les autres élus rencontrent des difficultés à accéder aux fichiers des administrés.

Cette prolifération coûteuse de systèmes d'information résulte aussi d'une volonté irrationnelle de conserver les données dans le public et d'en restreindre l'usage. Il serait préférable que les données soient accessibles, exploitées en conscience et enregistrées dans un centre d'hébergement à haut niveau de sécurité à l'étranger (en Suisse) plutôt qu'elles soient aisément piratées ou détruites dans un site informatique de proximité.

Un timide mouvement de mutualisation des systèmes d'information est amorcé avec le développement de l'intercommunalité à Nancy ou dans l'Aube. L'agglomération de Chartres, pionnière dans la mutualisation des services, a un directeur des services commun à l'agglomération et la Ville. Mais 47 communes de l'agglomération ont conservé leurs informatiques.

Ce cent-mille-feuille numérique ne bougera pas sans une politique d'accompagnement du changement des organisations et de redéploiement des ressources humaines. Le facteur humain est le principal frein majeur à la modernisation des systèmes d'information dans les territoires. Prenons un exemple : Les présidents du conseil régional de lorraine et des 4 conseils généraux (Meuse, Moselle, Vosges, Meurthe-et-Moselle) avaient exprimé l'intention de mutualiser leurs ressources informatiques. Mais en laissant entendre qu'il n'y aurait plus qu'un seul directeur, sans dire lequel des 5, ils ont créé un consensus pour que rien ne bouge. Budgétairement, les présidents de région voyaient juste. La mutualisation de l'informatique permettrait d'économiser 20% des dépenses annuelles. Autre exemple, en Meuse, le conseil général a abandonné le projet d'intégrer à sa direction du système d'information les quelques informaticiens du service départemental d'incendie et de secours qu'il finance pourtant en totalité ! Moralité : Il n'y a pas de politique publique concrète, dans aucun domaine, sans un leadership mobilisateur sans investir dans le facteur humain.

La mutualisation de l'informatique des collectivités locales remet en cause les postes de directeurs, de responsables des matériels, de responsables des logiciels et de programmation. De surcroît, les compétences des informaticiens sont souvent obsolètes. C'est pourquoi, le privé recrute, dans 7 cas sur 10, des jeunes ayant moins de 6 ans d'expérience. Dans la fonction publique territoriale, il faudrait reconvertir les informaticiens dans l'appui aux utilisateurs. Les directeurs des services des collectivités locales sont souvent les moins outillés pour piloter ce changement. Dans telle ville de 100.000 habitants, la directrice informatique élève seule son enfant. Incapable d'imaginer pour elle une autre position dans l'organigramme, le directeur général des services a fait le choix de figer le service.

La prise en compte préalable du facteur humain est la condition pour rendre utile la critique des dépenses abusives dans les collectivités locales. La fonction publique territoriale est certes rentière du cent-mille-feuille numérique français. Sa mobilisation au succès de La France numérique moderne se fera avec elle et non sans elle.

Pascal Perez est directeur de Formules Economiques Locales

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